NOUS SOMMES BIEN PEU DE CHOSES

THE THING, le chef d’œuvre de John Carpenter, est ressorti cette semaine au cinéma dans sa version restaurée. Un bon moyen de revoir sur grand écran ce film injustement haï comme jamais à sa sortie en 1982. Et l’occasion pour nous de revenir sur cette injustice alors que le film est aujourd’hui unanimement reconnu comme un classique. Retour sur ce qui a fait que ce grand film ait été si incompris par l’époque qui l’avait vu naître.

THE THING de John Carpenter est aujourd’hui unanimement considéré comme l’un des plus grands films d’horreur de l’histoire du cinéma. Reconnu et encensé par tous les amateurs du genre, y compris par des célébrités comme Edgar Wright, Stephen King ou Bret Easton Ellis, il a fini par supplanter, dans l’imaginaire du public, LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, le classique de la science-fiction dont il est néanmoins le remake. Encore mieux : au cours des 25 dernières années, le film de Carpenter a vu un véritable culte se développer autour de lui, via son succès croissant à la télévision et en vidéo, mais aussi sa déclinaison sous la forme de comics, d’un jeu vidéo et d’un remake/prequel sorti dans les salles en 2011. Jusqu’au dernier film en date de Quentin Tarantino, le western LES HUIT SALOPARDS, qui lui rendait hommage à travers sa musique, son acteur principal, son intrigue paranoïaque, son décor enneigé et même certaines de ses scènes reconduisant les mêmes situations. Bref, impossible de nier le statut actuel de THE THING et son influence sur notre époque. Et pourtant, si l’on se projette 34 ans en arrière, au moment de sa sortie dans les salles américaines, qui aurait pu prédire une telle postérité à un film aussi méprisé ? Nous sommes à la fin du printemps 1982. John Carpenter et son équipe viennent de passer plus d’une année entière sur leur film, de la pré-production au montage. Le tournage en particulier – situé en grande partie sur les plateaux réfrigérés des studios Universal mais aussi en Colombie Britannique, sous des latitudes glaciales – a été une expérience longue et éreintante, non seulement pour les comédiens mais aussi pour les équipes techniques. Le génial maquilleur Rob Bottin, alors âgé de 22 ans et placé à la tête d’une équipe de 40 personnes, a par exemple passé un an à travailler, sept jours sur sept, sur les scènes mettant en vedette le monstre, à tel point qu’il a même fini par vivre dans le studio lors de la phase de post-production. Le résultat à l’écran a certes donné l’une des créatures les plus impressionnantes jamais vues au cinéma mais le prix à payer n’en a pas moins été cruel pour le jeune génie des effets spéciaux, qui a terminé le film à l’hôpital, en état d’épuisement total. John Carpenter, lui, n’a pas ménagé ses efforts sur ce projet qui représente un véritable tournant dans sa carrière : après les succès de films indépendants comme HALLOWEEN, FOG et NEW YORK 1997, THE THING est son premier film de studio, qui plus est lesté d’un gros budget – pas loin de 15 millions de dollars, une somme à l’époque. En cas de succès, Carpenter gagnerait ainsi son ticket d’entrée dans la prestigieuse A-List des studios hollywoodiens, celle où figurent tous les réalisateurs à qui l’on propose les projets les plus intéressants du moment. Grosse pression donc.

Et la pression va encore grimper à mesure que la sortie du film se rapproche. Dès la fin du tournage, Universal avait déjà fait montre de son peu de foi dans le projet en faisant parvenir à John Carpenter une étude démographique selon laquelle, sur les six derniers mois, le public des films d’horreur avait diminué de 70 %. Encore aujourd’hui, Carpenter reste persuadé que c’était là un bon moyen de lui signifier que son film allait faire un bide. À peine sorti de la salle de montage, THE THING se fait tailler un costard par les cadres exécutifs d’Universal, qui le trouvent complètement raté, ennuyeux, confus et lent – ils emploieront l’expression d’« occasion manquée ». Le président du studio lui-même, Sid Sheinberg, n’aime pas le film et le fait savoir à ses concepteurs. Le réalisateur d’HALLOWEEN dira plus tard : « Sheinberg essayait de m’apprendre comment faire un film d’horreur ». N’ayant pas le « final cut », Carpenter craint alors que le studio ne lui retire son film pour le remonter à sa guise. Heureusement, nous sommes encore à une époque où les producteurs qui travaillent au sein des studios hollywoodiens essaient en général d’aider les metteurs en scène à concrétiser leur vision. Ned Tanen et Helena Hacker feront office, chez Universal, d’anges gardiens pour le film de Carpenter, mettant tout en œuvre pour préserver les choix de ce dernier. Mais ils ne parviendront pas à enrayer le « bad buzz » qui semble de plus en plus lui coller à la peau. L’étape suivante du chemin de croix, c’est le dévoilement du film au public lors de quelques avant-premières organisées à la fin du mois de mai 1982. La première d’entre elles se tient à Las Vegas, au Red Rock Theatre. La projection a lieu dans un silence pesant, à l’exception des applaudissements et autres rires nerveux clôturant les morceaux de bravoure de Rob Bottin. Dès le début du générique de fin, après quelques applaudissements timides, le public quitte la salle. Stuart Cohen, le producteur du film, raconte : « Tout de suite après, dans le hall du cinéma, il était clair que quelque chose, dans ce film, avait mis son public profondément mal à l’aise. » À l’issue de ce genre d’avant-premières, les spectateurs remettent aux organisateurs de l’événement des fiches sur lesquelles ils donnent leur avis. Malgré un certain nombre d’avis positifs, la plus grosse partie des gens présents juge le film « passable ». Et surtout, leurs commentaires figurant sur les cartes montrent qu’ils ont été choqués par la violence et les scènes horrifiques, certains allant même jusqu’à évoquer une « décapitation humaine au ralenti » à propos de la scène où le monstre s’échappe du corps d’une de ses victimes en détachant sa tête du tronc.

Les réactions du public lors des avant-premières suivantes sont sensiblement similaires. Face à cela, le studio demande poliment à Carpenter s’il pense possible d’atténuer la violence de ces scènes en les remontant, mais le réalisateur refuse, indiquant que l’impact du film en serait amoindri. Toutefois, le plus gros problème qui ressort de ces observations du public n’est pas celui de la violence mais celui de l’ambiguïté et du pessimisme du film transparaissant dans sa conclusion. Une scène finale mettant en présence MacReady (Kurt Russell) et Childs (Keith David), tous deux réfugiés à l’extérieur de la base tandis que celle-ci sombre dans les flammes. Le dialogue des deux survivants laisse entendre que la Chose n’est peut-être pas morte et qu’elle a pu prendre l’apparence de l’un d’entre eux. Les spectateurs les plus observateurs s’apercevront même que, contrairement à MacReady, Childs n’exhale aucune haleine dans la froideur ambiante, ce qui laisserait entendre que la Chose a effectivement pris possession de lui. En tout cas, le fait de conclure le film sur ce doute terrible semble déranger le public au plus haut point. Et Universal d’envisager de modifier cette fin qui pose problème. John Carpenter avait tourné deux conclusions alternatives – l’une montrant MacReady effectuer un test sanguin après la destruction de la base et l’autre où l’on voit Childs laisser MacReady et disparaître au loin dans la neige – mais aucune ne sera jamais montée ni montrée. Pour l’heure, on multiplie les tables rondes chez Universal et il en ressort finalement que la conclusion du film sera remontée de manière à ce que Childs n’y figure plus, MacReady restant seul assis dans la neige sans que l’on sache trop ce qu’il va devenir. Mais très vite, même si les spectateurs des nouvelles projections-tests marqueront une très légère préférence pour cette nouvelle fin, les clairvoyants Ned Tanen et Helena Hacker vont tomber d’accord pour dire que cette nouvelle fin ne rime à rien, qu’il vaut mieux laisser le public sur un questionnement plutôt que sur du vide. La décision est donc prise de revenir à la fin originelle, et ce à peine quelques heures avant le tirage des copies du film destinées aux salles américaines. Carpenter, lui, a suivi tout cela de loin puisqu’il est alors en Caroline du Nord, où il est en train de préparer le prochain film qu’il doit mettre en scène pour Universal : FIRESTARTER, adapté du roman éponyme de Stephen King (baptisé CHARLIE en France).

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Pendant ce temps, au département marketing du studio, c’est la panique. Jusqu’ici porté par une campagne publicitaire jouant la carte du mystère, THE THING bénéficiait d’un « teaser » d’une simplicité biblique (voir ci-dessus), représentant un bloc de glace, et d’une affiche sur laquelle figurait uniquement le titre du film creusé dans le sol givré. Cette petite bande-annonce et ce poster sont l’œuvre du génial Stephen O. Frankfurt, l’homme à qui l’on doit certains des slogans les plus marquants de ces dernières années (comme « In space no one can hear you scream » pour ALIEN et « You’ll believe a man can fly » pour SUPERMAN). Encore une fois, le publiciste fait mouche avec une phrase d’accroche parfaite – « Man is the warmest place to hide » – qui dit tout ce qu’il faut dire pour informer et appâter le spectateur potentiel (tout est là : l’ennemi intérieur, sa nature organique, son art de la dissimulation, le froid environnant…). Et pourtant, échaudés par les retours des premières projections et persuadés que le film va au casse-pipe, les pubards d’Universal choisissent de mettre de côté le travail de Frankfurt et de repenser la promotion du film. Drew Struzan, jeune illustrateur très talentueux et réputé pour sa rapidité d’exécution, n’a pas encore à son actif les affiches qui feront par la suite sa renommée mondiale, comme celles d’INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT ou de RETOUR VERS LE FUTUR. Il est alors principalement connu pour une superbe affiche de LA GUERRE DES ÉTOILES conçue pour la ressortie du film de 1978. Un soir, il reçoit un coup de fil d’un exécutif d’Universal qui lui dit en mentant : « On a un film qui doit sortir, nous n’avons pas d’affiche et il nous faut quelque chose que l’on puisse imprimer demain. » Struzan lui demande alors de quel film il s’agit et s’entend répondre : « Tu as vu LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE ? C’est à peu près la même chose. » C’est la seule information sur le film dont disposera l’artiste. Il est impossible de lui faire parvenir dans les délais impartis la moindre documentation étant donné qu’il habite à 160 kilomètres de Hollywood. Il enfile donc des vêtements de sports d’hiver, demande à sa femme de le prendre en photo et part de cette base, ainsi que du souvenir qu’il a du film original, pour peindre le visuel demandé. Struzan travaille toute la nuit et lorsque le coursier vient chercher l’affiche le lendemain matin, la peinture n’est pas encore sèche.

Le nouveau visuel est puissamment évocateur – et deviendra l’un des emblèmes les plus iconiques du film – mais dès son arrivée au studio, les petits génies du département marketing s’empressent d’y apposer la nouvelle phrase d’accroche : « The ultimate in alien terror ». Bref, le degré zéro de l’inventivité puisque cette formule, qui évoque évidemment ALIEN, cherche avant tout à rassurer le spectateur en faisant référence au dernier grand succès du genre science-fiction horrifique. Mais pour Carpenter et son équipe, qui avaient conçu THE THING comme un film d’horreur à part, animé d’un désespoir spectaculaire, un tel choix leur fait l’effet d’une trahison. Le producteur Stuart Cohen y voit « une rétrogradation de dernière minute au rang de série B. Quelque chose que nous avions combattu durant des années et qui prouvait qu’Universal avait jeté l’éponge en essayant de toucher un public plus large, plus mainstream. » Il faut dire que le studio n’a pas trop le temps de s’appesantir sur le film de Carpenter car un film événement accapare toute son attention : E.T. L’EXTRA-TERRESTRE, le nouveau film de Steven Spielberg, qui, lui, évoque une rencontre du troisième type amicale entre un enfant et un petit bonhomme venu de l’espace. Programmé pour sortir dans les salles américaines le 11 juin, soit deux semaines avant THE THING, E.T. est très attendu depuis son avant-première mondiale au festival de Cannes le 26 mai. Lors de son premier week-end d’exploitation, le film de Spielberg casse la baraque. Assis dans un cinéma de Hollywood, David Foster, l’un des producteurs de THE THING, assiste à la projection de E.T. devant un public nombreux et enthousiaste. Juste avant le film, la bande-annonce du film de Carpenter est diffusée dans un silence sépulcral. Lorsque Foster rentre au studio, il annonce à son équipe : « On est morts. » Mais le pire est encore à venir. Jusqu’ici, le studio et l’équipe du film n’ont été confrontés qu’à la gêne du public des avant-premières. Lorsque THE THING est enfin montré à la presse, c’est un véritable tir de barrage d’une violence peu commune auquel va se retrouver confronté le film.

Le New York Times : « Un film stupide, déprimant et surproduit, appelé à devenir le film idiot des années 80 par excellence. » Roger Ebert : « Il semble évident que Carpenter a choisi dès le départ de se concentrer sur les effets spéciaux et la technologie, reléguant l’histoire et les personnages au second plan… Parce que ce matériau a déjà été utilisé, et de bien meilleure manière, en particulier dans LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE et ALIEN, il n’y a pas besoin de voir cette version. » Le Daily Variety : « La structure de l’ensemble rappelle de manière désagréable celle d’un film porno. » Starlog Magazine : « Il n’y a pas de rythme, la continuité est bâclée, les personnages fades. J’affirme que John Carpenter n’était pas fait pour réaliser des films de science-fiction horrifiques. Il serait beaucoup plus qualifié pour filmer des accidents de la circulation, des déraillements de train ou des flagellations publiques. » The Scotsman : « Le seul terrain restant à explorer après ça semble être celui des documentaires sur les camps de concentration ou des snuff movies. » Newsweek : « THE THING semble si uniquement déterminé à vous tenir éveillé qu’il finit presque par vous plonger dans le sommeil… Un pur exemple de l’esthétique à la mode : l’atrocité pour l’amour de l’atrocité. » Le Washington Post : « Un film misérable dans ses excès. » Voici donc ce que doivent lire Carpenter et ses collaborateurs dans les jours qui précèdent la sortie de leur film. Parmi toutes ces critiques, celle de Starlog Magazine, particulièrement violente à l’égard du réalisateur, est sans doute la plus significative de ce qui est en train de se passer : le rejet ne vient pas seulement de la presse généraliste mais aussi des fans de cinéma fantastique, bref de ceux à qui le film s’adresse en priorité. Encore plus parlant : même Christian Nyby, le réalisateur de LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE (film pour lequel Carpenter a toujours avoué une certaine admiration – Jamie Lee Curtis le regardait à la télévision dans une scène de HALLOWEEN), y va de son commentaire agressif : « Si c’est du sang que vous voulez, vous pouvez aller voir cet abattoir. Et l’un dans l’autre, c’est une excellente pub pour le whisky J&B. » Logiquement, le week-end d’ouverture s’avère catastrophique : THE THING est à la huitième place du box office hebdomadaire, avec des recettes avoisinant à peine les 3 millions de dollars. Un score encore pire que les prédictions les plus pessimistes du studio. Dès le milieu de sa deuxième semaine d’exploitation, le film perdra près de la moitié de ses écrans.

Après ce funeste premier week-end, Stuart Cohen passe voir John Carpenter à son domicile. « Quand il a ouvert la porte, il semblait brisé, comme s’il avait pris un uppercut en plein estomac. L’échec financier du film était une chose, mais la quantité de soupe au vitriol qu’on lui avait jeté au visage pour faire bonne mesure en était une autre. C’était comme si il avait outrepassé une frontière morale en quelque sorte. » Carpenter est abasourdi par les torrents de haine que semble déclencher son film, chez les médias comme chez la « fan base », et par la violence des insultes dont il fait l’objet – on le traite notamment de « pornographe de la violence ». Le magazine américain Cinefantastique va même jusqu’à poser la question : « S’agit-il du film le plus haï de tous les temps ? » Les conséquences pour la carrière de Carpenter seront terribles : hier jeune cinéaste à succès devant qui les studios mettaient un genou à terre, il devient désormais un véritable pestiféré au sein du système hollywoodien. FIRESTARTER, dont le script était signé par le scénariste de THE THING (Bill Lancaster, fils de la star Burt Lancaster), est annulé par Universal du jour au lendemain. Également annulé : un autre remake, celui du chef d’œuvre de Howard Hawks SEULS LES ANGES ONT DES AILES, que Carpenter prépare alors pour un autre studio (et dont l’intrigue prend pour héros des pilotes d’hélicoptères travaillant le long du gigantesque oléoduc qui traverse l’Alaska). L’incompréhension du cinéaste face à cette déroute totale est à la mesure de l’estime qu’il a pour son film, qu’il a toujours vu comme son travail le plus abouti. Quelques années plus tard, il reviendra sur les événements de l’époque :

« J’ai toujours du mal avec l’échec. Mais l’échec que j’ai eu le plus de mal à digérer, c’est celui de THE THING. Si le film avait été un gros succès, ma carrière aurait été différente. Je crois que le studio n’avait aucune idée du film qu’ils avaient sous la main. Je pense qu’ils voulaient un nouvel ALIEN, un film populaire. Et ce qu’ils avaient là était bien trop féroce pour eux. Ils étaient contrariés par la fin du film. Trop sombre. Mais moi c’est exactement ce que je voulais faire : qui va là ? (« Who goes there ? » en anglais, soit le titre de la nouvelle dont sont adaptés LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE et THE THING – ndr) Qui sommes-nous ? Lequel d’entre vous est réel ? Le film a été haï, y compris par les fans de science-fiction. Ils pensaient que j’avais trahi une sorte de confiance qu’ils avaient à mon égard, et l’accumulation de toutes ces choses est devenue insensée. »

Beaucoup de raisons ont été avancées pour expliquer l’échec de THE THING. Au premier rang desquelles la sortie de E.T. L’EXTRA-TERRESTRE à peine deux semaines avant. Les gens n’avaient plus envie de voir un film aussi sombre et horrible et préféraient le gentil E.T. de Spielberg à l’infâme Chose de Carpenter. Il y a aussi le fait que cet été 1982 fut particulièrement riche pour les amateurs de science-fiction et de fantastique, avec des films comme E.T. L’EXTRA-TERRESTRE, STAR TREK II : LA COLÈRE DE KHAN, POLTERGEIST, BLADE RUNNER ou TRON, tous quasiment sortis sur les écrans américains le même mois. Mais, même si ces raisons sont sans aucun doute valables, la vérité est à la fois plus profonde et plus cruelle : en 1982, l’Amérique avait changé, les années 70 étaient bel et bien terminées. On était désormais rentré de plein pied dans les années 80, celles de Ronald Reagan, des yuppies, de la culture de la gagne et de la quête du bonheur. Après les blessures et les révolutions des seventies, après le Watergate et le Vietnam, le peuple américain avait besoin de reprendre confiance en lui. Au cinéma, les comédies familiales, les films d’action bodybuildés et les productions Amblin allaient dominer cette nouvelle décennie bariolée et pétaradante. THE THING était tombé au mauvais moment, tout simplement. Lorsque Carpenter traversait des périodes de doute par rapport au ton peut-être trop sombre de son film, son monteur Todd C. Ramsay aimait à lui dire : « Tu dois accepter les ténèbres. C’est là que ce film trouve sa raison d’être. Dans les ténèbres. » Ramsay avait évidemment totalement raison et Carpenter ne pensait pas autrement lorsqu’il revint par la suite sur l’échec de son film : « Cela parle de la fin de l’humanité. Cela parle de la fin de tout. Je pense qu’une partie du problème rencontré par le public résidait dans le fait que, à partir du milieu du film, c’est sans espoir. Ces gars-là n’arriveront jamais à survivre et il va falloir faire avec. » Comme allait le prouver l’exceptionnelle longévité du film et comme c’est souvent le cas avec les œuvres les plus extrêmes ou celles qui s’inscrivent contre leur époque – on pense aussi au SCARFACE de Brian De Palma qui ouvrait lui aussi la décennie en gueulant aux spectateurs que les années fric à venir n’allaient leur rapporter que du sang et des larmes – THE THING était arrivé trop tôt.

Quelques semaines après le bide du film, Stuart Cohen était assis dans un bar. Un homme l’accosta. Il s’appelait Buck Henry, était scénariste et avait signé, entre autres, le script du LAURÉAT, énorme succès des années 70. Il dit simplement à Cohen que THE THING avait « 25 ans d’avance sur son époque ». Cohen fut ravi d’entendre cela et vérifia par la suite la perspicacité de Henry. Quant à John Carpenter, le bilan fut évidemment très lourd pour lui : comment le film dont vous êtes le plus fier peut-il changer le cours de votre carrière au point de vous faire passer du statut de jeune prodige promis à un avenir brillant à celui de réalisateur de séries B horrifiques ? Il est fort probable que sans l’échec de THE THING, Carpenter aurait intégré le groupe des réalisateurs hollywoodiens les plus prestigieux de l’époque, pouvant ainsi choisir ses projets à sa guise et concrétiser ses rêves de cinéaste. Mais après tout, est-ce vraiment une histoire d’échec au box-office ? Le film fut certes un bide mais ne fut pas non plus un gouffre financier. Ce que Hollywood n’a pas pardonné à Carpenter c’est la nature même de son film : celle d’une œuvre sans pitié, sans compromis, qui ne caresse pas son spectateur dans le sens du poil et qui n’a rien de commun avec le milieu et l’époque qui l’ont vu naître. Une œuvre de franc-tireur à la Sam Peckinpah en somme. Aujourd’hui, lorsqu’on lui fait remarquer l’étonnant « cult following » de THE THING et le fait que le film perdure plus de 30 ans après, Carpenter répond : « C’est trop tard pour moi ! Je suis un vieil homme désormais ! » Une réponse à l’image du bonhomme, teintée à la fois d’amertume et de ce sens de la « fuck you attitude » qui le caractérise. Trop tard oui. Trop tard pour notre héros. Mais son film, lui, est toujours là. Indéboulonnable. Inflexible. Triomphant.

Si vous vous souhaitez en savoir plus, nous ne saurions trop vous conseiller d’aller parcourir le blog passionnant du producteur Stuart Cohen, entièrement consacré au film de John Carpenter. Un grand merci à lui pour cette mine d’informations qui nous a aidé à alimenter ce papier en propos et anecdotes.

4 Commentaires

  1. FelixT

    Merci pour cet article bourré d’infos intéressantes.
    La partie marketing m’a refait penser à l’immense déception que j’ai eu lorsque j’ai vu l’affiche de cette ressortie.
    Elle représente selon moi une absence totale de travail et ne vend absolument pas le film, à l’image d’ailleurs de celle de Blade runner qui n’est qu’un collage des différentes affiches existantes.
    http://fr.web.img4.acsta.net/r_215_290/pictures/15/11/24/13/58/576898.jpg
    Certes la sobriété fait souvent classe et peut être payante, mais là…
    Quand au film, chef d’œuvre absolu bien évidemment.

  2. Superbe article, merci pour toutes ces infos ! Et très belle conclusion ! 🙂

  3. The Last Geek Hero

    Wouah !
    Très bonne article sur un des meilleurs films du monde.
    Quand j’ai vu ce film en dvd pour la première fois, je ne savais même pas qu’il existait et pourtant j’étais fan de Carpenter.
    A la fin du film, j’étais devenu dingue et je me l’étais rematé un nombre incalculable de fois.
    Les effets spéciaux nomdidiou !
    J’étais dans la hype The Thing, et quelques mois plus tard sortait le jeu vidéo !!!

  4. The Last Geek Hero

    A quand Big Trouble in Little China ?

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