En salles depuis le 28 octobre, SANGUINE est le dernier représentant du « Body Horror » à la française en date. Marie Casabonne, Érich Vogel et Stéphane Moïssakis l’ont vu et partagent leur avis à chaud !
L’AVIS DE MARIE CASABONNE
Je dois avouer que j’attendais SANGUINE avec une certaine méfiance après son passage à Cannes, le premier long métrage de Marion Le Corroller étant marketé comme un film de « body horror » féminin dans la lignée des films de Julia Ducournau et de Coralie Fargeat. Malgré un pitch plutôt intéressant (transformer le burn-out et le culte de la performance en « body horror »), la première partie du film ressemble à un rip-off de GRAVE, transposé d’une école vétérinaire à un hôpital où la protagoniste Margot (Mara Taquin) fait ses débuts en tant qu’interne. Sauf que les choix sont bien plus balourds que dans le film de Julia Ducournau. Dès la scène d’intro de SANGUINE, les potards sont à 11, et ils y restent pendant tout le film. Quand chaque scène veut être un climax, difficile d’avoir une montée en puissance et en tension… Les problèmes du film viennent autant de son écriture que de la réalisation. Les choix de mise en scène semblent totalement aléatoires et les scènes s’enchaînent parfois sans logique dramatique. Les personnages secondaires ont l’air de n’exister que lorsqu’ils sont dans le champ avec Margot – mention spéciale aux intrigues sentimentales et sexuelles aussi superficielles qu’inutiles, sans parler du journaliste qui a tout compris et qui délivre des informations pour faire avancer une intrigue qui patine sévèrement. Je ne m’attarderai même pas sur les scènes de « body horror » à proprement parler : il n’y a rien dans SANGUINE qu’on n’a pas déjà vu ailleurs et le film me paraît peu satisfaisant pour les amateurs et amatrices du genre. Il faut aussi parler de ce prologue et de cet épilogue, totalement décorrélés du cœur du film, qui tombent comme un cheveu sur la soupe pour nous rappeler que, quand même, SANGUINE est une sévère critique du capitalisme, en inversant simplement le temps d’une scène le rapport de force entre candidats et recruteurs. On a connu plus subversif. Et c’est là que la comparaison entre SANGUINE et THE SUBSTANCE prend tout son sens pour moi. Le film prétendument féministe de Coralie Fargeat devenait misogyne dans son regard posé sur les corps et les personnages féminins. Celui de Marion Le Corroller, vendu comme un pamphlet anticapitaliste, en est en réalité un pur produit : le « body horror », le féminisme et la pseudo-transgression sont devenus des arguments marketing. Le système n’a pas grand-chose à craindre de SANGUINE. La preuve : il lui a même offert une séance de minuit à Cannes.
L’AVIS D’ÉRICH VOGEL
Pendant la projection de SANGUINE, j’ai été dérangé par une impression de déjà-vu persistante, ce qui est quand même un peu dommage pour un film d’horreur, censé apporter son lot de surprises. Jeune interne dans un hôpital, Margot développe un mal étrange : elle saigne, son corps change et elle découvre qu’elle n’est pas la seule… SANGUINE se veut dans la lignée du « body horror » français et emprunte alors volontiers à GRAVE (la première partie du récit où une jeune fille plongée dans un nouveau décor se découvre un mal étrange), tout comme à THE SUBSTANCE (l’altération du corps vire à la métamorphose/Chrysalis) et même à TITANE (les victimes de la maladie donnent naissance à des néo-humains). Ça fait beaucoup de similitudes, surtout que rien autour n’est vraiment incarné. Deuxième impression de déjà-vu : les plans au grand-angle complètement éclatés, la volonté de transformer chaque décor en œuvre d’art conceptuelle et le jeu d’acteur aléatoire rappellent à mort le court métrage fauché de festival, malgré un budget de 5 millions. Pendant un temps, une idée originale apparaît : cette maladie serait une mutation développée par les nouvelles générations pour résister au stress incessant du monde du travail. Une direction intrigante, qui aurait dû être la colonne vertébrale du récit, mais qui se retrouve vite étouffée par des effets de style et autres hurlements hystériques. Dommage. On a besoin de films de genre en France, mais de films qui servent le genre et lui permettent de développer son propre langage. SANGUINE finit quand même par devenir l’opposé de son intention initiale : un produit prévisible, qui ressemble à l’idée que se font les gens d’un film d’horreur quand ils n’aiment pas le genre : creux, bruyant, mal joué et gore pour rien. Pour un film d’horreur avec du fond, et même une chute, je vous conseille plutôt CONTRACTED (2013), complètement handicapé par son manque de budget, mais avec quelque chose à dire. Plus de dix ans après, je m’en souviens. Parce qu’avant d’être du « body horror », c’était une histoire. Une vraie. À l’inverse, SANGUINE est avant tout un produit culturel qui surfe sur une mode sans vraiment avoir ni savoir sa propre raison d’être.
L’AVIS DE STÉPHANE MOÏSSAKIS
Le souci d’un film comme SANGUINE, c’est qu’il s’inscrit dans un genre autrefois considéré comme contre-culturel. Je dis bien « autrefois », car le genre du « body horror » a longtemps été vilipendé par les mêmes chapelles critiques qui ont fini par tourner casaque et le réhabiliter comme s’il s’agissait de l’alpha et l’oméga du cinéma d’horreur moderne. Nous en sommes en 2026 : le dernier « body horror » substantiel réalisé par celui qui a popularisé le genre (Cronenberg pour ne pas le nommer) date au bas mot des années 80, le reste étant souvent ramené à des substituts. Pour la modernité, on repassera. Pour la substance aussi, car comme le pointent mes comparses plus haut, SANGUINE ne semble pas trop savoir de quoi il parle. Pire encore : il ne sait pas vraiment comment en parler, et de fait, quel ton adopter. La première séquence est symptomatique de cette problématique, transformant une scène de pétage de plomb en mise à mort turbo-gogole qui évoquerait une version gore-mais-pas-trop de la comédie nulle FOON (les connaisseurs connaîtront), en moins drôle. Alors oui oui, critique du capitalisme tout ça, mais pour ça, il faudrait déjà apprendre les rudiments de la mise en scène. Se déroulant quasi-intégralement dans un hôpital, SANGUINE exploite ainsi le même décor de couloir, filmé exactement de la même manière quelque soit le ton de la séquence. Dans un film français, cela n’étonne peut-être personne, si ce n’est qu’il faut quand même rappeler que le couloir est quasiment l’un des clichés du cinéma d’horreur, et le fait de ne pas le prendre en compte ne fait que démontrer les limites d’une mise en scène qui joue parfois sur une seule idée, tirée jusqu’à l’écœurement, comme cette caméra portée sur la protagoniste principale, alternée avec une vue en fish-eye que n’aurait pas renié Jean-Marie Poiré. Si ce n’est que le tout est présenté avec une absence totale de sens du ridicule. Selon la réalisatrice Marion Le Corroller, tourner SANGUINE serait un acte de résistance. Après le succès de GRAVE et la Palme d’or de TITANE, sans compter la présence en compétition de THE SUBSTANCE, il est permis d’en douter : SANGUINE était en réalité plus ou moins assuré d’aller à Cannes, où il a d’ailleurs été présenté en Séance de minuit. Au bout du compte, son film – comme ceux suscités – représente le conformisme absolu du cinéma de genre français : des films qui ne veulent même pas vraiment en être, qui touchent le gore de loin, qui n’existent que parce qu’il est possible de les produire dans un cadre spécifique, avec une représentation spécifique et pour un public spécifique… qui, généralement, n’aime pas ça. Bref, de la subversion en papier mâché, et la mise à mort d’une forme de contre-culture, désormais érigée en prêt-à-penser vide de sens.