Nouvelle rubrique sur le site de CAPTURE MAG. Comme il n’est pas forcément possible de traiter toute l’actualité en podcast, certains membres de la rédaction donnent leurs premières impressions sur un film qui fait l’actualité, « à la première personne » comme le titre de la rubrique l’indique ! Cette semaine : KRAKEN de Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes, un nouveau film d’horreur français qui tente de se faire une petite place dans le genre.
L’AVIS DE MARIE CASABONNE
J’étais plutôt curieuse de voir ce film pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est co-scénarisé par Romain Protat, co-scénariste de Fabrice du Welz sur CALVAIRE, ALLÉLUIA et ADORATION, que j’adore. Et puis parce que c’est un film d’horreur français, ce qui crée toujours une petite attente chez moi. Là, en plus, on est dans une cité, plus précisément dans une tour, un décor en huis clos que Sébastien Vaniček avait particulièrement bien exploité dans VERMINES. Et la première partie du film, assez intrigante, arrive à me tenir en haleine. Les personnages ont des enjeux simples mais clairs, le casting fonctionne globalement (à une exception près) et l’humour passe plutôt bien, notamment avec le personnage de Marvin qui veut percer grâce à ses vidéos horrifiques postées sur les réseaux sociaux et qui va utiliser son téléphone pour filmer certaines scènes. La menace se dévoile progressivement et le film fait émerger une allégorie des violences policières, avec un tueur affublé de tout l’arsenal policier. Il y a un vrai travail autour de ses différentes armes et des espaces de la tour. Et les maquillages et effets physiques ne fonctionnent pas trop mal non plus. C’est dans sa deuxième partie que le film se prend les pieds dans le tapis. J’ai décroché à partir du moment où il nous en apprend davantage sur son antagoniste, avec un flashback censé apporter une charge émotionnelle. Le problème vient autant du personnage que de l’acteur : Guillaume Gouix dans un mix de Freddy Krueger et Maniac Cop, ça ne marche pas pour moi. Et il y a d’autres moments qui ratent un peu leur effet : une mort assez violente et inattendue qui aurait pu me rattraper émotionnellement, mais désamorcée par une blague, une scène à table qui rappelle MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, mais qui tourne un peu à vide. De ce que j’ai compris, le projet était à l’origine un film de commande que les réalisateurs se sont progressivement réapproprié. Romain Protat devait être le seul scénariste avant que les deux réalisateurs n’écrivent eux aussi de plus en plus. Le personnage du tueur n’aurait cessé de changer au fil du processus, jusqu’à une date très proche du tournage. Et je pense que c’est là le plus grand défaut du film : son antagoniste peu crédible, qui fait qu’on décroche du film une fois révélée son origin story.
L’AVIS D’ÉRICH VOGEL
Pendant 45 minutes, je suis absolument ravi par KRAKEN. Non seulement le film présente bien ses personnages et le conflit à venir, mais il le fait dans une iconographie sombre, tranchée, déterminée. C’est un film qui sait où il va et qui nous y emmène de manière impérieuse. Les acteurs sont bons, les idées de mise en scène affluent : l’antagoniste se cache derrière la lumière brute d’une lampe torche. On le distingue mal, mais cette lumière éclaire parfaitement la décrépitude de l’immeuble abandonné autour de lui. Cette tour sombre, plantée au milieu d’une cité qui alimente les rumeurs. Chacun des personnages s’y retrouve pour une raison précise et finit face au croquemitaine du film, avec peu de moyens de lui échapper. Tout est parfaitement disposé pour nous raconter l’histoire de cet antagoniste : qui il est réellement, ce qui l’a conduit là, ce qu’il cherche, et comment les personnages vont peu à peu comprendre à qui il est, et ce qu’il veut. Et c’est malheureusement là que le film s’arrête. On pense d’abord qu’il s’agit d’un flic devenu fou, mais un flashback, posé un peu hasardeusement, nous raconte une réalité toute autre. À partir de là, au lieu de développer cette révélation et d’en faire le moteur du récit, le film repart presque de zéro. Il ne construit plus vraiment de progression autour de son antagoniste et ne donne plus aux personnages grand-chose à découvrir ou à accomplir. Il privilégie alors le jeu de massacre. KRAKEN enchaîne les bastons, les meurtres gore et les punchlines dans un cahier des charges un peu lourd, mais sans que ces scènes produisent une véritable avancée narrative. Les personnages survivent, fuient, combattent, meurent, mais le récit, lui, reste presque immobile. C’est particulièrement dommage, parce que tout était parfaitement en place pour raconter l’histoire de cet homme, de cette tour et de ceux qui s’y retrouvent piégés. Le film crée un mystère, un lieu, une menace, des personnages et des attentes, puis ne transforme jamais vraiment tout cela en récit. Tout le reste fonctionne plutôt bien, sauf l’essentiel.
L’AVIS DE STÉPHANE MOÏSSAKIS
Tout d’abord, KRAKEN est un film de genre, vraiment. Ce n’est pas un de ces films d’auteurs français vaguement subversifs qui avancent déguisés en se pinçant le nez, et il a déjà ça pour lui. Mais je vais tout de même devoir assumer le rôle du contradicteur par rapport à mes comparses, car le film ne m’a pas du tout convaincu. Et c’est toujours un peu chiant de s’attaquer à un premier film de genre, parce que les réalisateurs Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes ont certainement tenté de faire le film avec la meilleure volonté du monde, avec un budget qui ne correspond pas à leurs ambitions, en essayant de se dépatouiller avec une tonalité malgré tout difficile à imposer dans le cinéma français. Maintenant, le récit ne facilite pas vraiment la tâche, car il nous demande de suivre une poignée de personnages désastreux de bêtise, ce qui ne favorise absolument pas l’implication nécessaire pour ce genre de récit. En gros, ils sont juste de la chair à canon pour un mystérieux tueur qui se planque dans cette tour abandonnée. On a déjà vu quantité de slashers tout aussi bas du front, mais ils avaient au moins pour eux de présenter une menace valide, un croquemitaine charismatique ou effrayant. Et c’est vraiment là que KRAKEN s’enfonce totalement. Déjà parce que son tueur – sorte de Freddy Krueger sans les vannes – arbore un look ridicule, mais aussi et surtout parce qu’il ne suffit pas de lui affubler un blase aux consonnances mythologiques pour en faire un croquemitaine marquant. Car c’est précisément ce qui manque ici : aucune légende n’est créée autour du personnage, que l’on tente d’iconiser à coups de poncifs du cinéma d’horreur, comme cette scène d’ouverture où une victime est tirée en arrière et disparaît du champ. Et ce ne sont pas les quelques explosions de gore, souvent à côté de la plaque, qui en font une créature terrifiante. En l’état, KRAKEN ressemble malheureusement trop à ce que l’on a l’habitude de voir dans le genre en France : un énième coup monté par des producteurs, vite fait mal fait, torché sans réelle ambition artistique.