Attention battle de critiques ! Vincent Guignebert et Stéphane Moïssakis ne sont pas d’accord sur ALI G : JE SUIS QUI ?, la nouvelle comédie signée Sacha Baron Cohen qui vient de débarquer sur Amazon Prime Vidéo. Chacun avance ses arguments dans cet avis à chaud !
L’AVIS DE VINCENT GUIGNEBERT
Plus rien ne peut surprendre dans l’Amérique de Trump ? Allons bon. Figurez-vous que le diabolique Dr Nira Cain-N’Degeocello, chantre de l’extrême woke, fait croire qu’un narco-trafiquant se cachant sous les traits du rappeur Ali G, père de 140 000 enfants, s’apprête à devenir à nouveau papa. Si le bébé touche le sol américain, cela aura pour effet immédiat d’octroyer la nationalité américaine à ses 140 000 frères et sœurs. Un cauchemar pour les MAGA et les aspirants ICE qui, formés par le Colonel Erran Morad du Mossad, pas du Mossad, vont tout mettre en œuvre pour empêcher cette horrible invasion de marmots d’origine étrangère. Ceux qui attendaient le retour en fanfare d’Ali G en seront un peu pour leurs frais, le début du film faisant davantage penser au comeback piteux de Borat en 2020. Mais ceux qui suivent la carrière de Sacha Baron Cohen auront reconnu là les personnages et les thèmes de WHO IS AMERICA, la série Showtime dont ALI G – J’SUIS QUI ? est le prolongement au format cinéma. À partir du moment où le film effectue cette jonction inattendue, l’expérience devient totalement jouissive, à la fois monstrueuse dans ce qu’elle révèle de la déchéance morale du pays et hilarante parce qu’il ne faut pas oublier que Baron Cohen est l’un des plus grands comiques de tous les temps (je l’affirme !). Pendant une heure, les morceaux d’anthologie s’enchaînent, et pour une victime « prankée » abandonnant devant le caractère illégal de ce qu’on lui demande de faire, dix autres sont prêtes à tout pour défendre leurs idéaux malades. Prêtes à tout, c’est-à-dire ? Vous le découvrirez par vous-même et la citation de Voltaire qui ouvre le film n’a jamais semblé aussi vraie : « Ceux qui peuvent vous faire croire à des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités ».
L’AVIS DE STÉPHANE MOÏSSAKIS
Je dois admettre que je suis vraiment allé voir ce nouvel ALI G à reculons. En premier lieu, à cause de BORAT, NOUVELLE MISSION FILMÉE, la suite absolument calamiteuse que Sacha Baron Cohen a tournée pour Amazon en 2020 (voir le tout second épisode de SALE TEMPS POUR UN FILM, dans lequel nous en parlions avec mes camarades Érich Vogel, Julien Dupuy et Clémence Gueidan). Et aussi parce que, il faut bien le dire, la persona publique de Sacha Baron Cohen, devenue extrêmement prétentieuse, a un peu pris le pas sur mon appréciation de son talent, à plus forte raison quand il décide de mettre en avant un agenda politique au lieu d’amuser la galerie. Bien évidemment, le souvenir des 25 barres de rire du premier BORAT et de GRIMSBY – AGENT TROP SPÉCIAL (ne ratez pas également notre podcast STEROIDS, avec Arnaud Bordas) qui m’ont convaincu de me rendre à l’une des rares projections du film, dans une salle remplie d’anglophones apparemment acquis à sa cause. Et il n’y a pas à dire, ça aide à se mettre dans l’ambiance. Pour ma part, je compte deux ou trois fous rires dans ALI G : J’SUIS QUI ?, et c’est déjà ça de pris : il y a cette rencontre avec un agent immobilier qui assiste à l’engueulade entre Ali G et sa compagne, et qui doit faire les allers-retours de l’un à l’autre pour relayer leurs échanges… quitte à retrouver Ali G sur les gogues en train de poser une pêche. Il y a aussi cet étrange moment d’extraction de semence (je n’en dirai pas plus) qui a provoqué l’hilarité générale dans la salle. Mais évidemment, le plus grand fou rire, c’est ce moment où Ali G décide, après avoir été « cancelled », de produire un clip en IA pour se faire pardonner, en invoquant toutes les grandes icônes de la paix mondiale, à commencer par Nelson Mandela. Un grand moment qui s’étire un peu certes, mais qui surtout ne cache malheureusement pas la vacuité du reste. Comme le dit Vincent, cette suite d’ALI G n’en est pas vraiment une, et Sacha Baron Cohen a décidé d’y interpréter plusieurs autres personnages, notamment ceux de WHO IS AMERICA?, excellente série au demeurant. Le souci, c’est qu’il tente ici de renouer avec cette mécanique de documenteur qui remplace la comédie de situations qui a fait sa gloire à l’époque de BORAT. Sauf qu’ici, il décide de croiser les différents personnages qu’il interprète pour les besoins du récit. Dans la fiction, le principe peut éventuellement fonctionner, comme on l’a constaté dans AUSTIN POWERS ou LE PROFESSEUR FOLDINGUE, dans lesquels Mike Myers et Eddie Murphy interprètent plusieurs personnages grotesques. Mais dans ce qui se voudrait être des situations prises sur le vif, on a ici beaucoup de mal à y croire. À tel point, d’ailleurs, que le film doit rappeler aux spectateurs, à l’aide d’un carton, que les quidams pris dans certaines situations ne sont pas au courant de la supercherie. Et même avec ça, difficile de gober la couleuvre quand, d’un coup d’un seul, la situation exige différents chassés-croisés entre les personnages, et pire encore quand ils se retrouvent tous ensemble à l’écran, à grand renfort de subterfuges qui semblent totalement rafistolés : Ali G se met soudain à porter une cagoule sans aucune raison, pendant que Sacha Baron Cohen interprète l’ex-agent du Mossad Erran Morad, et qu’une doublure en « fat suit » interprète le troisième larron… Bien entendu, Sacha Baron Cohen a toujours joué de cette ligne de démarcation entre le documenteur et fiction, et c’est même ce qui fait le sel du premier BORAT et des sketchs qui l’ont précédé. Mais ici, la manipulation semble trop grossière, trop évidente, et désamorce – chez moi, en tout cas – le sentiment de sidération que doit provoquer le comportement totalement hors-sol des quidams pris au piège. Et c’est finalement là tout le problème de Sacha Baron Cohen : devenir une véritable superstar, plus célèbre encore que ses personnages d’Ali G et de Borat, semble avoir fait un tort énorme à sa comédie. Et ALI G : J’SUIS QUI ? en est un exemple flagrant.