COYOTE VS ACME débarque sans crier gare par la case VOD, avant de connaître une édition physique le 1er décembre prochain. Compte tenu de l’étrange parcours de ce film rescapé de l’autodafé capitaliste de Warner Bros, Marie Casabonne et Stéphane Moïssakis ont décidés de partager leur petit avis sur ce projet méritant.
L’AVIS DE MARIE CASABONNE
Je ne peux pas dire que j’attendais COYOTE VS. ACME avec impatience, n’ayant pas vraiment apprécié le dernier volet des aventures de Looney Tunes, DAFFY ET PORKY SAUVENT LE MONDE (dont on avait parlé dans l’épisode de SALE TEMPS POUR UN FILM de février 2025). Y a-t-il assez de matière pour étirer en long métrage les pitreries du fieffé canidé poursuivant un oiseau plus rapide et plus malin ? D’autant plus que le film avait été sacrifié par Warner pour d’obscures raisons fiscales avant d’être racheté par Ketchup Entertainment qui lui a finalement offert une sortie en salles… Sauf en France, où il faut se contenter d’une sortie VOD. Dès l’ouverture du film, la comparaison avec QUI VEUT LA PEAU DE ROGER RABBIT saute évidemment aux yeux. Comme le film de Zemeckis, COYOTE VS. ACME fait cohabiter animation et prise de vues réelles, personnages de cartoon et humains dans une réalité qui se voit confrontée à la joyeuse absurdité des gags toonesques. Le scénario mélange plusieurs genres, du film noir au thriller paranoïaque pour basculer dans le film de procès, avec une action en justice contre la société ACME, incarnant ici les dérives du capitalisme. Une manière assez maligne de transformer une simple chasse à l’oiseau en dénonciation de pratiques d’une multinationale peu scrupuleuse qui exploite les toons et les transforme en cobayes. Les toons, justement, nous gratifient de quelques caméos qui viennent ponctuer le récit, mais le vrai tour de force du film reste de réussir à donner un background et une personnalité à Vil Coyote, personnage muet qui devient étonnamment touchant tout au long du film. Le casting humain est en revanche bien moins intéressant (John Cena fait du John Cena, Will Forte et Lana Condor assurent le minimum syndical dans des rôles très clichés et balisés). Le film aurait gagné à s’appuyer sur des personnages humains plus marquants, mais aussi à laisser davantage de place à l’absurdité et à la démesure de l’univers animé. Au final, COYOTE VS. ACME reste un divertissement sympathique, qui joue sur la nostalgie et le capital sympathie de ses personnages iconiques, mais demeure trop sage et trop étiré pour transcender son concept. Il lui manque le petit grain de folie qui aurait pu faire toute la différence.
L’AVIS DE STÉPHANE MOÏSSAKIS
J’aimerais bien comprendre ce qui pousse le studio Warner à vouloir se débarrasser des films Looney Tunes auxquels il a pourtant donné le feu vert. Ce fut déjà le cas de DAFFY ET PORKY SAUVENT LE MONDE, finalement confié à un distributeur indépendant, et c’est aujourd’hui celui de COYOTE VS. ACME, qui a bien failli disparaître totalement de la surface de la planète avant d’être racheté par le distributeur indépendant Ketchup Entertainment. Peut-être est-ce dû à la nature profondément anarchique des créations de Chuck Jones et Tex Avery ? Reste qu’il me semble étonnant que ce qui était parfaitement acceptable, et même revigorant, pendant des décennies paraisse condamné au silence en 2026. Toutefois, il convient de ne pas juger COYOTE VS. ACME sur son seul statut de film rescapé, mais bel et bien sur ce qu’il vaut vraiment. Et si l’on s’en tient au gagomètre à proprement parler, je suis effectivement assez d’accord avec Marie, ci-dessus : le film de Dave Green reste plutôt sage. Il reste évidemment quelques gags savoureux, à commencer par un échange zozotant entre Titi et John Cena par exemple. Mais ce que l’on retient plus facilement, ce sont surtout les moments de souffrance du Coyote, notamment lorsqu’il se fait exploser la tronche après avoir chevauché un énième bâton de dynamite géant défectueux. Étrangement, c’est ce spleen qui domine le ton de COYOTE VS. ACME et lui confère un supplément d’âme bienvenue. S’y ajoute une qualité d’écriture qui a le bon goût de prendre soin des créations de Chuck Jones, Tex Avery et consorts : ainsi, le simple fait de respecter le silence du Coyote – qui s’exprime avec un nombre limité de pancartes et doit verbaliser ses idées avec des plans tarabiscotés – et de réduire les échanges avec Bip-Bip à des réponses par oui ou non (un ou deux « bip » selon la réponse) démontre à quel point scénaristes et réalisateur ont cherché à bien faire. COYOTE VS. ACME existe donc pour ses petites touches d’émotion et l’appréciation qu’il tend à donner à ces formidables personnages haut en couleur, plutôt qu’à la recherche du gag à tout prix. Évidemment, il est permis de réclamer les deux. Mais à l’heure où des immondices comme les deux SPACE JAM semblent être le seul référent autorisé auprès de la jeune génération, c’est déjà ça de pris !