Cette semaine, Marie Casabonne et Stéphane Moïssakis ont vu LES MISÉRABLES de Fred Cavayé, « à la première personne ». Voici leur avis à chaud, sur l’un des plus gros budgets du cinéma français de l’année 2026.
L’AVIS DE MARIE CASABONNE
Trois heures, c’est long. Et en même temps, trois heures, c’est court… Surtout quand on s’attaque à un pavé tel que LES MISÉRABLES de Victor Hugo. Pas que j’aurais voulu voir un film en deux parties, mais Fred Cavayé est obligé de faire des choix et d’expédier parfois certains événements ou le développement des personnages. Finalement le choix d’adaptation qui m’a le plus intéressée, c’est la tentative de donner un peu plus d’épaisseur aux personnages féminins. La cadette Thénardier disparaît au profit d’une Éponine beaucoup plus développée. Et surtout, le film crée une relation de sororité entre Éponine et Cosette. La Thénardier gagne aussi en importance et en agentivité, ce qui modifie un peu la dynamique du couple d’affreux. Mais au-delà de ça, les personnages restent bien souvent cantonnés à des fonctions, des archétypes. Leurs conflits intérieurs, leurs contradictions, tout ce qui fait justement la richesse humaine du roman choral de Hugo, est finalement assez peu développé. Et surtout, le roman parle de pauvreté, d’injustice sociale, de révolte, de répression, de violence d’État. Et cette dimension politique, le film de Fred Cavayé l’atténue énormément. Son adaptation des MISÉRABLES reste à mes yeux une grande fresque illustrative, qui aligne les grandes étapes du roman, sans émotion, ni ampleur dans sa mise en scène. Et sans interroger ce que ces événements racontent de la société dans laquelle vivent ces personnages. Un blockbuster français (on parle quand même d’un budget de 30 millions d’euros) qui compte davantage sur son casting (Vincent Lindon, Tahar Rahim, Camille Cottin, Benjamin Lavernhe, Noémie Merlant…) que sur ses personnages. LES MISÉRABLES, c’est censé être la petite histoire dans la grande Histoire, des destins individuels qui se retrouvent pris dans des événements qui les dépassent. C’est cette collision entre l’intime et le politique qui devrait m’emporter. Moi qui adore pleurer au cinéma, je devrais être en larmes à la mort de Fantine ou celle de Gavroche (oui, je spoile, mais le roman a été publié en 1862, y a prescription !). Et là rien, je ne ressens rien devant le film. Parce qu’il n’a pas pris le temps de me donner de quoi m’attacher aux personnages. Dommage d’adapter un tel roman et d’en faire un film un peu scolaire et superficiel, sans émotion ni portée politique. Pour un film français véritablement politique (certes, sur une toute autre époque, mais tout aussi transposable à la nôtre), on préfèrera l’excellent NOTRE SALUT d’Emmanuel Marre, en salles en ce moment lui aussi.
L’AVIS DE STÉPHANE MOÏSSAKIS
Chez Capture Mag, nous avons bien entendu défendu le Fred Cavayé des débuts, celui de POUR ELLE, À BOUT PORTANT et MEA CULPA : des films policiers d’action humbles, honnêtes, faits avec le cœur. Évidemment, l’échec de MEA CULPA au box-office a poussé le cinéaste – mais était-ce vraiment un choix ? – vers un cinéma de comédie populaire française qui nous intéresse forcément moins, même s’il reste de belles choses ici et là, à l’image de son film LE JEU, attachante transposition française de la comédie italienne PERFETTI SCONOSCIUTI. Reste que le voir revenir à un projet ambitieux, loin de Dany Boon, avec cette nouvelle adaptation des MISÉRABLES, avait forcément de quoi attiser ma curiosité. D’une part parce qu’il était peut-être temps que le roman de Victor Hugo revienne un peu dans le giron français, pour donner autre chose qu’un téléfilm foireux de Josée Dayan, ou un projet pédant de Claude Lelouch, plus minables que misérables d’ailleurs. D’autre part, et tout simplement, parce que Cavayé a le cœur et les épaules pour mener à bien un tel projet, à plus forte raison dans un pays où de très gros budgets comme celui du COMTE DE MONTE-CRISTO sont confiés aux auteurs de comédies d’appartement avec Patrick Bruel. Nanti d’un casting impressionnant (dont surnagent à mon sens Benjamin Lavernhe et un Vincent Lindon tout en charisme et retenue), Cavayé s’attaque au monument de Victor Hugo en essayant vraiment de tisser les liens entre tous les personnages. Mais, comme le dit Marie plus haut, en se concentrant ainsi sur la petite histoire, il passe effectivement à côté de la grande Histoire et des ramifications politiques et sociales qui auraient pu transformer son projet en grande œuvre sur l’histoire de la France. Ici, ce n’est finalement qu’une toile de fond. L’approche de Cavayé n’en reste pas moins étonnante, étant donné que sa volonté de transformer son adaptation des MISÉRABLES en film d’action se manifeste à intervalles réguliers. Elle ne se ressent pas seulement dans des séquences comme le guet-apens chez les Thénardier, qui se transforme presque en séquence à la TAKEN, mais aussi dans certaines tentatives d’iconisation qui manquent tout de même d’un peu de retenue. Ici et là, le style fonctionne. On pense à certains plans forts, comme celui de Javert face à l’insurrection civile. Mais il distance un peu trop le spectateur du drame réel, souvent ramené à des symboles faciles (la montre de Javert, les chandeliers de Jean Valjean). Le spectacle n’est pas désagréable, le métier de Cavayé emballe le tout, mais il reste tout de même une grande adaptation moderne à tirer du roman de Victor Hugo.