NOUS, MOCHES ET MÉCHANTS

Certains films sont indescriptibles. C’est le cas de FREAKED de Tom Stern et Alex Winter, sorte de version barrée et comique de L’ÎLE DU DOCTEUR MOREAU (et oui) qui aura connu tous les outrages du studio. Mais c’est bel et bien son ton foncièrement atypique et branque qui en font aujourd’hui une œuvre vénérée par les amateurs de comédies psychotroniques.

Parfois, il arrive que les studios hollywoodiens tentent l’impossible pour faire rentrer un projet complètement chtarbé dans les cases imposées par leurs petits mémos et leurs divers sondages marketing, mais rien n’y fait : le projet en question donne quand même lieu à un film hors normes, un OVNI mené tambour battant par la forte personnalité de son auteur, une œuvre qui dépasse toutes les attentes et ne ressemble à aucune autre. Dans ces cas-là, il y a deux solutions. Les costards cravates peuvent accepter le destin du projet qu’ils ont financé malgré eux, et décider de lui donner une chance. Ou alors ils font tout pour faire disparaître ce vilain petit canard boiteux qui pourrait faire du tort au studio et surtout, qui pourrait leur valoir leur poste. Initié par ces fous furieux d’Alex Winter (qui interprète également le rôle principal) et Tom Stern, FREAKED fait partie de ces films un peu trop fous et honteux pour les studios. D’abord titré HIDEOUS MUTANT FREEKZ, le projet prend racine dans l’émission THE IDIOT BOX que Winter et Stern produisent pour MTV en 1990. On pourrait croire que FREAKED – du fait de son titre – se positionne comme une version sous amphétamines du FREAKS de Tod Browning, mais il n’en est rien. Pour les deux zozos, il s’agit de produire un croisement entre EVIL DEAD et BEACH BLANKET BINGO, un « beach movie » produit par AIP en 1965. Le ton est donné !

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Comme c’est souvent le cas dans un studio, FREAKED est en fait victime d’un changement de direction. Lorsque le projet obtient le feu vert, c’est Joe Roth qui gère la production chez 20th Century Fox. Celui-ci comprend parfaitement la portée de l’humour absurde de Winter et Stern et décide de leur confier 12 millions de dollars pour leur premier film en tant que réalisateurs. Seule condition : il s’agit de faire un film PG-13, et l’aspect trash et violent du projet doit être atténué afin de recevoir la classification désirée auprès de la MPAA. Les premiers problèmes surviennent en cours de tournage, lorsque Mr. T décide de quitter le navire avant d’avoir rempli son contrat. Il faut dire que Winter et Stern lui demandent d’incarner… une femme à barbe ! Peu à l’aise avec l’idée de jouer à ce point avec son image virile et familiale, la vedette de L’AGENCE TOUS RISQUES est remplacée par une doublure pour les quelques plans manquants, et ce sera d’ailleurs un autre acteur qui refera sa voix pour certaines séquences en post-synchro, notamment dans la séquence des 12 laitiers (ceux qui ont vu le film comprendront !). La défection de Mr. T est un signe avant-coureur des soucis que Tom Stern et Alex Winter vont rencontrer sur le reste de la production. Viré « pour avoir produit trop de films chelous » selon Winter, Joe Roth est remplacé par Peter Chernin à la tête de la 20th Century Fox. Ce dernier décide alors de réduire le budget de post-production du film, avec des conséquences désastreuses pour certains effets spéciaux, ainsi que pour la bande originale (une chanson inédite d’Iggy Pop passe aux oubliettes, faute de moyens). Pire encore : FREAKED doit passer les épreuves des fameuses sneak previews organisées par le studio, afin de juger de la réaction du public face au film, non terminé. Et la réception est catastrophique : présenté comme le nouveau film de la vedette de BILL & TED’S EXCELLENT ADVENTURE (très populaire aux États-Unis, inédit chez nous), le film est hué par le public présent sur place, et les ados sont particulièrement déchaînés, notamment lorsqu’il s’agit d’insulter Brooke Shields, à chaque fois qu’elle apparaît à l’écran. Loin de prendre conscience des limites de l’exercice, le studio exige alors que FREAKED soit amputé d’une bonne dizaine de minutes, tandis que le budget marketing du film est considérablement réduit et que la sortie du film est annulée ou presque, étant donné que le film ne sortira finalement que sur quelques copies dans tous les États-Unis, près de deux ans après avoir été tourné. Le pire, c’est que FREAKED peut difficilement être considéré comme une véritable victime du système, puisqu’il ne revendique finalement rien d’autre que le droit de se foutre absolument de tout, y compris de ce qu’il raconte. Mais c’est en rencontrant justement un public qui se fout lui-même du film qu’il a fini par être transformé en œuvre mutante, à l’image de son bestiaire totalement improbable, mis en valeur par les superbes maquillages orchestrés par Screaming Mad George.

Quoi qu’il en soit, les coups de ciseaux ne changent rien à l’affaire : en l’état, la folie et l’irrévérence de FREAKED restent intacts et parfaitement retranscrits à l’écran, et chaque thème est abordé avec le même sens du grotesque. Alex Winter et Tom Stern ne reculent devant aucune idée branque et anti-conventionnelle, allant même jusqu’à recruter des vedettes montantes de l’époque, pour les cacher sous des tonnes de maquillage et ne jamais révéler leur visage à l’écran (comme c’est le cas de leur copain Keanu Reeves, l’autre larron de BILL & TED’S EXCELLENT ADVENTURE, qui joue Ortiz l’homme-chien, mais encore faut-il le savoir !). Tout le monde en prend donc joyeusement pour son grade dans FREAKED, qu’il s’agisse du star-system (Alex Winter n’hésite pas à s’enlaidir) et des fans qui l’alimentent, des corporations qui chient allègrement sur l’environnement comme des écolos militants, et même des nombreux freaks dont le trauma est généralement source de franche rigolade (il faut voir une clé de 12 raconter comment elle a été transformée en… marteau !). La liberté d’esprit et le bide programmé de FREAKED auront cependant coûté cher à la carrière d’Alex Winter, qui s’arrête net devant et derrière la caméra, tandis que celle de son comparse Keanu Reeves explose l’année suivante, avec la sortie de SPEED. Sorti chez nous en VHS de manière assez confidentielle et sous le titre passe-partout de LA CITÉ DES MONSTRES, le film a cependant tout de l’œuvre culte au sens premier du terme : son titre résonne parfois dans l’esprit des cinéphages, mais, parmi eux, on compte sur les doigts d’une main ceux qui l’ont vu et qui portent ardemment sa flamme depuis 20 ans. Culte on vous dit !

NB : Ce texte a d’abord été publié dans le numéro 3 de ROCKYRAMA, actuellement en kiosques. Merci à Johan Chiaramonte pour l’autorisation de diffusion.

4 Commentaires

  1. Zhibou

    Petit HS :
    Un article sur Byzantium, qui s’est vu refusé une sortie salle, est-t-il de l’ordre de l’envisageable?
    Merci d’avance, et continuez comme ça, vous assurez.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      C’est envisageable. Faut juste qu’on le voit 🙂

  2. runningman

    À quand une sortie dvd cher nous, et pourquoi pas restauré, de ce film décidément maudit.

    Je voulais dire également que vous faites un excellent boulot avec ce site.
    Merci.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Merci à toi Runningman

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