VAYA CON DIOS TONY

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris hier matin la disparition de Tony Scott. Le réalisateur de MAN ON FIRE et LE DERNIER SAMARITAIN s’est donné la mort dimanche, en se jetant du haut du pont Vincent Thomas qui rallie Long Beach à San Pedro. Et même si une certaine presse le traite encore et toujours avec un dédain insultant, même après sa mort, il laisse derrière lui une poignée de films majeurs. Hommage.

Les préjugés sont tenaces. Alors que son frangin Ridley jouit encore et toujours d’une immunité critique (la récente débâcle de PROMETHEUS est généralement attribuée au scénariste Damon Lindelof), Tony Scott ne s’est jamais vraiment dépêtré de cette image de faiseur qui lui colle à la peau depuis le carton astronomique de TOP GUN. Mais quoi qu’on pense de cette production Simpson / Bruckheimer (et contre toute attente, votre serviteur n’est pas vraiment fan), force est de constater que le film fait encore école aujourd’hui, plus de 25 ans après sa sortie, et a inspiré une quantité phénoménale de cinéastes contemporains, pour le meilleur comme pour le pire. Et s’il fallait une preuve que TOP GUN n’est pas tout à fait l’œuvre d’un « yes man » (même s’il s’agit d’un véritable effort créatif et collectif avec les deux producteurs et la star du film Tom Cruise), il suffit de jeter un œil sur cette pub réalisée par Tony Scott, quelques mois seulement avant d’entamer le tournage du film, et qui lui a probablement valu d’être engagé par Don Simpson lui-même.

L’imagerie est déjà là, et les sceptiques continueront de clamer que le réalisateur a toujours privilégié le style à la substance, lui préférant ainsi ses débuts « arty » avec LES PRÉDATEURS à la tournure commerciale de sa carrière qui le pousse également à tourner LE FLIC DE BEVERLY HILLS 2 ou encore JOURS DE TONNERRE. Pourtant, à cette époque-là, Tony Scott aborde chacun de ces projets de la même manière, avec une pure logique de réalisateur de clips, en brodant les séquences les plus marquantes à partir de quelques images clés (la moto et l’avion dans TOP GUN par exemple), et LES PRÉDATEURS ne déroge pas à la règle. Le four commercial (parfaitement relatif) de JOURS DE TONNERRE le rend cependant plus exigeant avec lui-même. Après avoir accepté de débuter le tournage du film sans scénario ou presque (le scénariste Robert Towne écrivait des séquences la nuit, qui étaient tournées le lendemain matin), le réalisateur se rend compte qu’il ne peut pas vraiment se reposer sur son style et le charisme de sa star pour captiver les spectateurs (« à l’époque, on se disait que Tom Cruise pouvait se mettre derrière un volant et fumer une simple cigarette, et que les gens iraient quand même voir le film ») et reconnaît l’importance de l’impact narratif exigé par le médium cinématographique. Conséquence directe de cette prise de conscience ? Ses deux prochains films sont écrits par Shane Black et Quentin Tarantino, rien de moins que les meilleurs scénaristes du moment ! Et cette fois, même si LE DERNIER SAMARITAIN et TRUE ROMANCE regorgent également de scènes à l’imagerie percutante (un sportif avec une arme à feu sur le terrain, une fusillade avec des plumes et de la cocaïne en suspension), il existe désormais un liant entre les passages marquants, ne serait-ce que parce que les deux films proposent des personnages suffisamment fouillés et attachants, qui permettent de démontrer que le réalisateur ne se borne pas seulement à filmer les icônes qui roulent des mécaniques, mais sait également les inscrire dans une véritable tradition cinématographique. Dans LE DERNIER SAMARITAIN, il s’agit de celle du détective privé typique des films noirs et des romans de gare, une loque qui trompe son monde. Et cela étonne vraiment quelqu’un que le cinéaste s’attache à ce type de personnage ?

En vérité, cette volonté dramaturgique, Tony Scott l’affichait déjà dans REVENGE, un projet maudit qu’il va retoucher et raccourcir bien des années après sa sortie. Mais c’est clairement avec LE DERNIER SAMARITAIN et TRUE ROMANCE qu’il pose les bases de sa mise en scène, celles qui vont forger son point de vue général, notamment dans la recherche de l’impact immédiat et viscéral, une qualité primordiale quand on aborde le cinéma d’action et dont peu de cinéastes du genre semblent pourtant se soucier. Car si l’on admet que l’enchaînement de plans, dans leurs valeurs (longues focales omniprésentes, plans américains et gros plans), leurs compositions (des cadres serrés, parfois « débulés ») et les choix de montage (des raccords dans l’axe fréquents, des cuts rapides et plus tard des brûlures numériques) révèlent généralement la tournure d’esprit d’un metteur en scène, alors on peut prétendre que le fonctionnement de Tony Scott a toujours été binaire. De fait, sa gestion de l’espace se concentre principalement sur l’objet de l’action, plutôt que sur ses exploits dans une sphère concrète, et il n’est donc pas étonnant de le voir enchaîner les gros plans dans un film comme USS ALABAMA pour répercuter la tension de la situation sur le spectateur (rappelons que le film se déroule principalement dans un sous-marin). Mais même si cette approche a certainement ses limites (il doit se reposer sur une structure narrative solide), Tony Scott ne cesse d’affiner sa méthode, film après film, trouvant toujours des moyens de les contourner avec une efficacité redoutable, au point de la rendre parfaitement intuitive pour le spectateur.

Tony Scott franchit un cap en 1998, avec la sortie de ENNEMI D’ÉTAT. Dans les mains d’un autre cinéaste, le projet aurait pu devenir une version dégénérée des thrillers paranoïaques typique des 70’s. Mais ici, le rythme de la mise en scène, plus encore que les actions du scénario à proprement parler, attrape le spectateur par le col et ne le lâche jamais. ENNEMI D’ÉTAT est une véritable course contre la montre, et c’est comme ça que Tony Scott aborde le projet. Pour autant, il ne perd jamais de vue l’importance de son récit, quitte à surexploiter le gimmick de la vue satellite qu’il met en place, afin de restituer l’aspect paranoïaque de l’intrigue. Et pour la première fois, les qualités narratives du film ne reposent pas sur un excellent scénario (comme c’est le cas sur TRUE ROMANCE et LE DERNIER SAMARITAIN), mais bel et bien sur sa méthode, qu’il pousse encore un peu plus loin avec SPY GAME, son film suivant. Car cette fois, Tony Scott exploite pleinement la « bidimensionnalité » de sa mise en scène pour créer la tension adéquate, à la fois dans les enjeux du film (communication et diplomatie) comme dans ceux des séquences d’action du film, et notamment une séquence de sniper mémorable. Ici, Scott présente la situation en un plan d’ensemble (qui revient uniquement quand de nouvelles informations sont visibles, par exemple l’hélicoptère), pour ensuite jouer avec l’espace qui sépare le personnage de Brad Pitt de sa cible initiale, sans jamais le montrer explicitement. Sur le papier, la situation est simple, mais en se concentrant principalement sur le point de vue de son personnage (les nombreux plans à travers la lunette du fusil), le réalisateur souligne les enjeux de la séquence, propulse les spectateurs au cœur de l’action et, de fait, recrée la tension inhérente à la situation.

Même dans ses œuvres plus mineures, Tony Scott continue de jouer sur sa propre perception cinématographique, avec quelques morceaux de bravoure qui semblent être faits pour lui, comme par exemple cette poursuite qui se déroule sur deux époques différentes dans DÉJÀ VU. Mais en perfectionnant son langage à chaque film, Tony Scott finit forcément par transformer sa recherche de l’impact en une quête de l’émotion, le véritable graal des réalisateurs de cinéma d’action. Et comme James Cameron, John McTiernan et d’autres confrères du genre avant lui, Tony Scott touche cette émotion avec SPY GAME et surtout MAN ON FIRE, un projet de longue date, mais qui lui tient à cœur. Et pour cause : devenu père pour la première fois à l’âge de 56 ans, le réalisateur peut clairement s’identifier à la relation affective entre le garde du corps Creasy (interprété par Denzel Washington) et la jeune Pita (Dakota Fanning), la fillette qu’il est censé surveiller. Avec cette adaptation du roman de A.J. Quinnell, Tony Scott signe son dernier grand film, une œuvre sur laquelle il pousse l’expérimentation stylistique au maximum, pour la mettre au service de son sujet, à savoir la problématique de la communication (d’autant plus que le film se déroule au Mexique, une terre d’adoption pour le cinéaste). Fondamentalement, rien n’aurait du réunir ces deux personnages, et pourtant, l’un d’entre eux accepte de revivre au contact de l’autre, au point d’accepter de se sacrifier pour la sauver, et les sous-titres évolutifs accentuent la brillante écriture de Brian Helgeland, en même temps qu’ils mettent en avant la thématique du film. Bref, MAN ON FIRE allie clairement le fond à la forme, et avec un style unique, que Tony Scott lui-même ne parviendra pas à égaler ou surpasser avec autant de panache dans DOMINO, son film suivant. C’est tout simplement ce qu’on appelle du Cinéma avec un grand C.

Avec MAN ON FIRE, Tony Scott atteint le pic de sa carrière, un pur chef-d’œuvre du cinéma hard-boiled, au style flamboyant et grandiloquent. Les quelques films qui vont suivre vont sans nul doute bénéficier de son savoir-faire, et même s’il s’agit d’un film d’action attachant et bien troussé, il est néanmoins difficile de se dire aujourd’hui que UNSTOPPABLE sera bel et bien le chant du cygne du réalisateur. Personne ne connaît encore les raisons du suicide de Tony Scott, et les rumeurs de tumeur inopérable au cerveau qui sont apparues hier ont rapidement été démenties par sa famille. Mais une chose est sûre, avec les multiples projets qu’il avait sous le coude, le cinéaste avait encore la possibilité de livrer une autre œuvre majeure. On ne pense pas forcément à TOP GUN 2, sur lequel il travaillait actuellement, mais plutôt à son remake « horizontal » (pour reprendre ses propres termes) des GUERRIERS DE LA NUIT puisqu’il se serait déroulé à Los Angeles et non plus à New York, ville « verticale » par excellence. Pour ce projet excitant, Tony Scott était même parvenu à convaincre les différents gangs de Los Angeles de faire une trêve et de se réunir (on parle tout de même de 150 000 personnes au bas mot !) pour tourner la séquence d’ouverture du film, qui se serait déroulée sur le pont de Long Beach. Le même pont sur lequel il s’est donné la mort dimanche dernier. « Chienne de vie » comme dirait l’autre…

En bonus : les sentiments de sympathie affluent sur le net depuis dimanche, et les personnes qui ont rencontrés Tony Scott – ou qui ont travaillés avec lui – partagent leurs documents en ligne. Sur cette vidéo, le réalisateur fait un discours à l’occasion de la fin de tournage de UNSTOPPABLE.

La seconde vidéo est un montage étendue d’une interview déjà diffusée en ligne. Le journaliste a rajouté les réponses un peu plus personnelles du réalisateur, et notamment les passages sur sa vie privée et sur ses enfants.

6 Commentaires

  1. Super article et super hommage.
    Merci pour lui.

  2. Tirry

    Bel hommage.

  3. Très beau papier Stéph’! RIP Tony …

  4. Fest

    Merci pour cet article et ces deux vidéos Stéphane, j’avais bien besoin de me laver les yeux.

    Je dois à Tony l’un des héros de mon adolescence – Joe Hallenbeck – et l’un des mes plus grands moments de cinéma en salle – Man on Fire, que je revois régulièrement. Ma tristesse tout comme celle de millions de fans est à la mesure du bonheur que ce réalisateur nous a donné.

    (Fest)

  5. Merci beaucoup pour cet article, Stéphane. ça fait du bien après avoir lu les mots de certains journalistes qui traîne Scott dans la boue.

  6. Poivre

    Jolie nécro.
    Egalement fan de son Man on Fire (un des films qui m’a le plus emballé ces 10 dernières années), j’ai particulièrement apprécié qu’il ait servi d’inspiration à Rockstar pour son récent Max Payne 3. A mon sens un des plus beaux hommages rendu à l’ami Tony.

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