RICHARD MATHESON : UNE LÉGENDE EN IMAGES

Richard Matheson, l’un des géants de la littérature fantastique moderne, vient de mourir à l’âge de 87 ans. Si l’auteur aura grandement influencé ses pairs, arrivé à une époque où le cinéma fantastique était en pleine explosion, il aura également occupé une place à part dans le cinéma et la télévision de ces 50 dernières années, inspirant de nombreux réalisateurs et travaillant lui-même sur quantité de scénarios. Il est même l’un des seuls dans sa catégorie à avoir fait le lien entre l’écrit et l’image avec autant d’évidence. En guise d’hommage, Capture Mag revient sur toutes ces images qui peuplent notre imaginaire et que l’on doit à cet immense conteur dont la disparition va laisser un grand vide.

« Les gens me demandent souvent « Et H.P. Lovecraft alors ? ». Alors certes, comme tout le monde, j’ai lu Lovecraft quand j’étais enfant mais je n’ai jamais senti qu’il parlait mon langage. C’était trop froid pour moi. Et lorsque Matheson a commencé à écrire sur les gens ordinaires et leur univers, je me suis dit que c’était quelque chose que je voulais faire. Je me suis dit : « C’est la bonne manière de faire. Il nous montre le chemin ». ». Stephen King ne perdait jamais une occasion de rendre hommage à son idole, Richard Matheson, l’un des derniers et l’un des plus importants représentants de la littérature fantastique américaine du XXe siècle (à qui il avait par ailleurs dédié son roman CELLULAIRE). Auteur de quelques romans majeurs du genre (JE SUIS UNE LÉGENDE, L’HOMME QUI RÉTRÉCIT, LA MAISON DES DAMNÉS, LE JEUNE HOMME, LA MORT ET LE TEMPS) et véritable maître dans l’art difficile de la nouvelle, Matheson partageait en effet avec son jeune collègue un goût pour les personnages ordinaires et pour une manière de faire surgir le fantastique au sein du quotidien le plus banal. Mais pas seulement. Les deux écrivains ont également en commun un style très visuel, où la narration privilégie la plupart du temps l’action sur la psychologie, imposant quantité d’images frappantes dans l’imaginaire du lecteur. Il n’est donc pas étonnant de constater que, à l’instar de Stephen King, Richard Matheson a été très souvent adapté au cinéma et qu’il a même signé de nombreux scénarios pour le grand et le petit écran.

Tout commence en 1957, lorsque Matheson adapte lui-même l’un de ses romans en rédigeant le script de L’HOMME QUI RÉTRÉCIT de Jack Arnold. L’ouvrage d’origine, typiquement mathesonien, repose sur un postulat éprouvé et très prisé de l’auteur : celui du « et si… », qui imagine le surgissement d’une situation extraordinaire dans un contexte on ne peut plus banal. Le réalisateur de L’ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC NOIR intègrera parfaitement ce concept à son récit et en fera un film d’aventures épique à l’échelle d’une petite maison de banlieue, s’achevant sur une conclusion d’une étonnante profondeur métaphysique. Ce film unique sera un très gros succès et restera l’une des expériences cinématographiques préférées de Matheson. Pour l’écrivain, le début des années 60 sera placé sous le triple signe d’Edgar Allan Poe, de Roger Corman et de Vincent Price, grâce à quatre films célèbres adaptés des œuvres du premier, réalisés par le second et interprétés par le troisième. LA CHUTE DE LA MAISON USHER, LA CHAMBRE DES TORTURES, L’EMPIRE DE LA TERREUR et LE CORBEAU permettent à Matheson d’adapter un grand écrivain, quitte à le trahir en beauté puisque, par exemple, il réinventera une histoire entière à partir de la courte nouvelle LE PUITS ET LE PENDULE pour LA CHAMBRE DES TORTURES ou fera du sombre poème LE CORBEAU une comédie loufoque offrant l’occasion à Vincent Price, Boris Karloff et Peter Lorre de cabotiner comme des petits fous. À la même époque, l’écrivain, adepte de la forme courte, travaille de plus en plus pour la télévision, écrivant des épisodes de plusieurs séries à succès comme AU NOM DE LA LOI, ALFRED HITCHCOCK PRÉSENTE… ou LA QUATRIÈME DIMENSION. Il devient peu à peu l’un des auteurs-phare de cette série mythique créée par le génial Rod Serling (il écrira en tout 16 épisodes), contribuant fortement à en forger l’identité et signant au passage quelques épisodes parmi les plus marquants : LE LÂCHE, dans lequel un pilote de la Première Guerre mondiale atterrit sur une base militaire des années 60, LES PRÉDICTIONS, où un jeune couple superstitieux se retrouve assujetti à une machine à dire la bonne aventure, ou encore CAUCHEMAR À 20 000 PIEDS, qui voit le passager d’un avion sombrer dans la panique lorsqu’il aperçoit un monstre sur l’aile de l’engin. Ces petites fables modernes, qui utilisent bien souvent la science-fiction et le fantastique afin de confronter leurs personnages à des choix moraux, collent idéalement à la démarche de Matheson.

En 1964, l’auteur co-signe le scénario de THE LAST MAN ON EARTH, co-production américano-italienne d’Ubaldo Ragona et Sidney Salkow, et première adaptation officielle de son roman JE SUIS UNE LÉGENDE (dont elle reprendra le titre uniquement en France). Matheson appréciera plus ou moins le résultat final, désapprouvant par exemple le fait d’avoir confié le rôle-titre à l’incontournable Vincent Price. Les projets s’enchaînent ensuite à un rythme soutenu, l’écrivain s’illustrant notamment dans le cinéma anglais en adaptant les romans d’autres auteurs. C’est le cas avec le thriller FANATIC ou encore le film d’épouvante LES VIERGES DE SATAN, superbe évocation de la sorcellerie interprétée par Christopher Lee, réalisée par Terence Fisher et produite par la célèbre Hammer Films. Ce dernier film est régulièrement évoqué comme l’un des tout meilleurs films sortis des studios de la firme anglaise et Christopher Lee le cite souvent comme la pièce maîtresse de sa filmographie. Toutefois, Matheson ne se cantonne pas au cinéma fantastique et sait aussi diversifier les genres en écrivant les scénarios du film de guerre LE BAPTÊME DU FEU (d’après son roman THE BEARDLESS WARRIORS) ou du biopic LE DIVIN MARQUIS DE SADE de Cy Endfield (avec, dans le rôle-titre, Keir Dullea, qui sort alors à peine de 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE).

Avec l’arrivée des années 70 débute une période faste, au cours de laquelle Matheson va beaucoup travailler pour le cinéma mais aussi et surtout pour la télévision. Cette décennie débute plutôt mal, d’abord avec la réalisation de la co-production européenne DE LA PART DES COPAINS, petit polar porté par Charles Bronson et tourné en France par un Terence Young en sous-régime complet. Bien lui en prend, Matheson ne prendra pas part à cette adaptation ratée de son meilleur roman policier. Puis vient LE DERNIER SURVIVANT, nouvelle adaptation de JE SUIS UNE LÉGENDE, cette fois-ci totalement désavouée par l’auteur. Malgré un Charlton Heston qui fait ce qu’il peut pour y croire, cette version poussive et ennuyeuse donne dans une imagerie ridicule et semble déjà datée dès l’année de sa sortie. Mais Matheson efface rapidement ces mauvais souvenirs en écrivant le scénario d’un petit téléfilm adapté d’une de ses nouvelles (qui lui avait été inspirée par sa rencontre avec un camion étrange le jour même de l’assassinat de JFK) : l’histoire d’un automobiliste terrorisé par un camion menaçant, et qui s’avèrera être, selon ses propres dires, l’une de ses meilleures expériences professionnelles. Réalisé par un jeune débutant répondant au nom de Steven Spielberg, dont Matheson ne cessera jamais de chanter les louanges, et baptisé DUEL, ce téléfilm fera grimper l’audimat, sera exploité en salles en Europe, deviendra un très gros succès et inaugurera en fanfare la légende d’un cinéaste appelé à changer son époque. Durant la première moitié des années 70, Matheson développe une relation privilégiée avec le talentueux téléaste américain Dan Curtis, pour qui il écrit plusieurs téléfilms remarqués, comme un DRACULA étonnant avec Jack Palance ou le film à sketches LA POUPÉE DE LA TERREUR, dans lequel l’actrice Karen Black interprète quatre rôles différents. Ce dernier se payera d’ailleurs un joli succès international en vidéo.

Mais le grand écran continue de s’intéresser à l’œuvre de Richard Matheson, y compris le cinéma européen. Ainsi, en 1973, Matheson écrit le script de LA MAISON DES DAMNÉS de l’Anglais John Hough, d’après l’un de ses meilleurs romans, écrit en hommage au classique de la romancière Shirley Jackson, MAISON HANTÉE (considéré comme l’un des plus grands romans fantastiques américains jamais écrits et adapté au cinéma par Robert Wise avec son formidable LA MAISON DU DIABLE). Une petite série B plutôt sympathique au final, même si quelque peu édulcorée par rapport à l’œuvre originale. L’année suivante, le Français Georges Lautner écrit et réalise avec LES SEINS DE GLACE, d’après l’un des rares thrillers psychologiques de l’auteur, une œuvrette oubliable qui réunissait Alain Delon, Mireille Darc et Claude Brasseur devant la caméra. Il faut dire que le roman de Matheson, malgré une conclusion surprenante, est l’un de ses plus faibles. Les années 80 seront nettement moins mémorables pour l’écrivain. On retiendra principalement de cette période deux films dont Matheson a écrit les scénarios : tout d’abord QUELQUE PART DANS LE TEMPS, joli conte romantico-fantastique de Jeannot Szwarc tiré du chef d’œuvre LE JEUNE HOMME, LA MORT ET LE TEMPS. Malgré une mise en images aujourd’hui bien datée (même si le film reste clairement le meilleur travail du réalisateur de SUPERGIRL et LES SŒURS SOLEIL) le scénario de l’auteur, la très belle musique de John Barry et l’interprétation habitée de Christopher Reeve font de cette histoire d’amour sur fond de voyage temporel une réussite. LA QUATRIÈME DIMENSION est un film à sketches reprenant quatre histoires de la mythique série de Rod Serling illustrées cette fois-ci par quatre pointures de la mise en scène : John Landis, Joe Dante, Steven Spielberg et George Miller. Le sketch de ce dernier, de loin le meilleur du film, reprend le fameux épisode CAUCHEMAR À 20 000 PIEDS réalisé à l’époque par Richard Donner, pour en faire une relecture fidèle mais nerveusement éprouvante, dont la représentation du monstre ravira l’auteur (qui avait toujours trouvé celle des années 60 kitsch et ridicule). À la même période, Matheson donnera dans le navet alimentaire en signant le script du honteux LES DENTS DE LA MER 3, véritable traquenard qui lui vaudra un Razzie Award du plus mauvais scénario et dont il se justifiera en prétextant que les multiples réécritures opérées par des script-doctors sans foi ni loi avaient dénaturé le scénario d’origine. À part quelques travaux pour la nouvelle QUATRIÈME DIMENSION (série télé diffusée en France sur la 5e chaîne sous le titre… LA CINQUIÈME DIMENSION) et la série télé de Steven Spielberg HISTOIRES FANTASTIQUES, Matheson est de moins en moins demandé et ses œuvres de moins en moins adaptées. Il faut en fait attendre la fin des années 90 pour que l’auteur fasse l’objet d’un revival sincère de la part de réalisateurs qui ont grandi en lisant ses livres.

Richard Matheson a désormais atteint un certain âge et il n’écrit plus de scénarios. Mais, pour autant, ses écrits font l’objet d’un regain d’intérêt à Hollywood. En 1998, le mélo fantastique bien sirupeux AU-DELÀ DE NOS RÊVES, réalisé par Vincent Ward et interprété par Robin Williams, ne convainc pas mais permet de représenter les visions de Matheson au moyen d’effets spéciaux numériques étonnants pour l’époque (même si sans doute un peu datés aujourd’hui). L’année suivante, HYPNOSE de David Koepp, avec Kevin Bacon, livre une adaptation efficace et foncièrement honnête d’ECHOS, un roman ancien de l’auteur à base de spiritisme et de fantômes. Une petite réussite qui enthousiasmera au plus haut point Matheson. Ces derniers temps, Matheson revient de plus en plus à la mode. Après LA DANSE DES MORTS, un épisode de la série MASTERS OF HORROR réalisé par Tobe Hooper en 2005, on a eu droit plus récemment à JE SUIS UNE LÉGENDE de Francis Lawrence, blockbuster informe qui sert la soupe à sa star Will Smith tout en foulant au pied tout l’intérêt de l’histoire originale. D’autant plus décevant que le projet, en développement depuis une dizaine d’années, était à la base muni d’un script exigeant de Mark Protosevitch, qui était passé entre les mains de gens comme James Cameron ou Guillermo Del Toro. Malgré trois essais, le roman le plus célèbre de l’auteur reste donc orphelin d’une adaptation cinématographique digne de ce nom. THE BOX de Richard Kelly, tiré d’une très courte nouvelle déjà adaptée par l’auteur pour LA QUATRIÈME DIMENSION des années 80, passe complètement à côté de son sujet en essayant de le complexifier inutilement. Ces dernières années, on aura eu droit à REAL STEEL de Shawn Levy, extension sous forme de long-métrage d’un épisode classique de LA QUATRIÈME DIMENSION dans laquelle Hugh Jackman reprend le rôle d’un entraineur de robots boxeurs autrefois tenu par Lee Marvin. Enfin, aux dernières nouvelles, Matheson venait d’effectuer son retour à l’écriture pour le cinéma en signant, en compagnie de son fils Richard Junior, le scénario d’un remake de L’HOMME QUI RÉTRÉCIT pour le compte du studio MGM. Le projet était dans l’air depuis quelques années et avait même était envisagé à un moment comme une comédie interprétée par Eddie Murphy. Nul doute que l’univers de Matheson continuera d’inspirer d’autres cinéastes dans les années à venir, tant les idées à la fois fortes et simples de cet auteur à part continuent de frapper l’imagination dans notre monde actuel. Richard Matheson est toujours vivant !

1 Commentaire

  1. Rafael

    Du bon boulot d’analyse et de recherche, comme d’hab chez Capture! 🙂 Je me rappel encore la claque littéraire à mes 17 ans lors de la lecture de « Je suis une légende »… avec son final à tomber par terre la bouche ouverte et cette dernière phrase…. RIP Monsieur Matheson.

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