RATTRAPÉ PAR LE TEMPS

Vedette de SOS FANTÔMES, scénariste de AMERICAN COLLEGE et réalisateur du superbe UN JOUR SANS FIN, Harold Ramis était un artiste complet et un pilier de la comédie américaine de ces 30 dernières années. Pour toutes ces raisons, et d’autres encore, un hommage s’imposait !

Contrairement aux idées reçues, Harold Ramis n’a pas débuté au SATURDAY NIGHT LIVE. Jeune scénariste et comédien originaire de Chicago, Ramis débute en effet comme écrivain pour le magazine Playboy, dans la rubrique « humour ». C’est en faisant ses classes sur scène avec la troupe du Second City’s Improvisational Theatre qu’il fait la connaissance de Gilda Radner, John Belushi et Bill Murray, qui deviendront ses amis et avec lesquels il travaillera par la suite sur le « National Lampoon Show » en théâtre off-Broadway. Mais c’est grâce à l’émission canadienne SECOND CITY TV (qui révèle John Candy et Rick Moranis) qu’il fait ses armes en tant que scénariste. C’est d’ailleurs par ce biais qu’il met un pied à Hollywood, en connaissant un énorme succès avec AMERICAN COLLEGE (titre français – pas français – de NATIONAL LAMPOON’S ANIMAL HOUSE) et ARRÊTE DE RAMER, T’ES SUR LE SABLE (titre trop français de MEATBALLS). Le premier est réalisé par John Landis et consacre John Belushi. Le second est tourné par Ivan Reitman et fait de Bill Murray une valeur sûre du grand écran, ce qui sera confirmé par une autre collaboration du trio sur LES BLEUS (STRIPES). Il n’est donc pas étonnant que le nom d’Harold Ramis soit lié au SNL par défaut, étant donné sa filiation avec les plus grandes vedettes de la première période (de 1975 à 1980). Cette filiation est d’ailleurs confirmée lorsque Ramis passe à la réalisation avec LE GOLF EN FOLIE (autre titre très franchouillard pour CADDYSHACK) et BONJOUR LES VACANCES, deux succès qui mettent en vedette Chevy Chase, autre vedette du SNL qui quitte l’émission avec pertes et fracas à la toute fin de la première saison en 1976.

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Même s’il connaît le succès en tant que scénariste avec d’autres productions qui tournent autour des plus grandes vedettes comiques des années 80, comme John Candy (ARMED AND DANGEROUS) et Rodney Dangerfield (À FOND LA FAC), son visage fait le tour du monde avec le succès planétaire de SOS FANTÔMES. Dans ce qui reste encore aujourd’hui le meilleur film d’Ivan Reitman, il incarne Egon Spengler, la caution scientifique de ce groupe de chasseurs de fantômes new-yorkais. Accessoirement, Harold Ramis aide son ami Dan Aykroyd à mener le concept du film à bon port, en recentrant ses priorités scénaristiques. Aykroyd envisageait effectivement SOS FANTÔMES comme un véritable film de science-fiction situé dans le futur, tandis que Ramis parvient à le convaincre de l’ancrer dans une certaine réalité pour rendre l’intrigue plus cohérente et attachante.

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Malgré le carton mondial du film, Harold Ramis ne se pique pas de devenir une star de cinéma et continue de travailler derrière la caméra. Malgré la présence de Robin Williams et Rick Moranis, son troisième film CLUB PARADISE sera un bide au moment de sa sortie en 1986, et lui fera prendre quelques distances avec la réalisation. Il y reviendra quelques années plus tard, pour signer l’un des plus grands classiques de la comédie américaine moderne.

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Avec UN JOUR SANS FIN, Harold Ramis quitte le domaine de la comédie potache pour proposer un véritable conte moral très inspiré par les écrits de Charles Dickens, et bien évidemment d’UN CHANT DE NOËL qui raconte la rédemption de Scrooge. De la même manière, UN JOUR SANS FIN modernise le concept et y ajoute une véritable dimension philosophique avec l’idée que son personnage principal est obligé de revivre la même journée encore et encore, afin de prendre conscience de son état et de s’améliorer au fur et à mesure que le temps passe pour lui. Au moment de la sortie en 1993, Harold Ramis prend conscience de l’aspect universel du film, lorsqu’il reçoit des courriers positifs en provenance du monde entier :

« Au début, je recevais des lettres qui me disaient que je devais forcément être chrétien, étant donné qu’UN JOUR SANS FIN exprime l’esprit chrétien de belle manière. Puis, des rabbins ont commencé à m’appeler pour me dire que le film allait être mentionné dans leur prochain sermon. Et je savais que les bouddhistes adoraient le film, car ma belle-mère a vécu dans la méditation bouddhiste pendant 30 ans, comme ma femme l’a fait pendant cinq ans ».

Le fait est qu’en plus d’exploiter toutes les possibilités de son concept, UN JOUR SANS FIN exalte une bonté d’âme dont la spiritualité est débarrassée d’une quelconque explication rationnelle, aussi fictive soit-elle. Ainsi, les premières versions du scénario expliquaient clairement pourquoi le personnage de Phil se retrouvait coincé dans cette boucle temporelle, puisqu’il y était victime d’une malédiction vaudou. Bill Murray et Harold Ramis préférèrent laisser planer le mystère, ce qui donne effectivement une aura universelle à leur propos, que certains confondent clairement avec un déluge de bons sentiments, alors qu’il s’agit d’assister au changement profond d’un être humain, et à son accession à une certaine forme de sagesse, de plénitude et de contentement.

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La qualité intemporelle d’UN JOUR SANS FIN est un petit miracle en soi, car le film signe la fin de la collaboration entre Bill Murray et Harold Ramis. Les deux amis, malgré leur collaboration sur six projets cinématographiques (en comptant également la suite de SOS FANTÔMES), ne s’entendent pas du tout pendant la confection du film. Selon Ramis, le comportement de Murray est à mettre en cause, et les deux hommes ne se parleront plus jamais après la fin du tournage :

« Cette situation m’a brisé le cœur, mais je ne sais pas ce qu’il en est pour Bill. Sur le tournage, il était souvent méchant pour des raisons totalement irrationnelles, il arrivait constamment en retard et n’était jamais disponible. J’essayais de le raisonner en lui parlant comme à un enfant. Je lui disais que ce n’était pas la peine de piquer une colère pour obtenir ce qu’il voulait, mais d’énoncer tout simplement ce qu’il souhaitait ».

Les meilleures collaborations ont une fin, donc.

UN JOUR SANS FIN marque clairement un tournant dans la carrière d’Harold Ramis. Avec le méconnu (et pas vraiment réussi) STUART SAUVE SA FAMILLE, Ramis adapte un personnage récurrent du SNL, évoquant la notion de famille dysfonctionnelle et la mode des gourous du développement personnel. Avec l’excellent MULTIPLICITY – MES DOUBLES, MA FEMME ET MOI (oui, le réalisateur est abonné aux titres français cons), il évoque la crise de la quarantaine, les multiples facettes d’une personnalité et le sens des priorités de la vie citadine. Enfin, avec MAFIA BLUES, il parvient à faire une véritable comédie en prenant comme sujet la dépression, en l’occurrence celle d’un mafieux qui prend conscience des répercussions de ses actes. Harold Ramis abandonne donc le potache pour un humour à visage humain, ou du moins plus proche de certaines considérations de ses contemporains.

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Malheureusement, le réalisateur perd son mojo avec quelques projets mal pensés, comme ENDIABLÉ, MAFIA BLUES 2 – LA RECHUTE et la comédie préhistorique L’AN 1 – DES DÉBUTS DIFFICILES. Dans les dernières années de sa carrière, deux films surnagent : il s’agit du méconnu FAUX AMIS (THE ICE HARVEST), un petit film noir teinté de misanthropie (ce qui choque un peu de la part de Ramis) qu’il réalise en 2005 et EN CLOQUE – MODE D’EMPLOI de Judd Apatow, dans lequel il interprète avec justesse – et même une certaine tendresse – le père de Seth Rogen. Atteint d’une maladie rare qui attaquait ses veines et sa circulation sanguine au point de l’empêcher de pouvoir marcher, Harold Ramis est parti hier, à l’âge de 69 ans, après avoir combattu la maladie pendant près de quatre ans. À l’annonce de son décès, Bill Murray a été le premier à lui rendre hommage : « Harold Ramis et moi-même avons travaillé ensemble sur le National Lampoon Show en off-Broadway, sur ARRÊTE DE RAMER, T’ES SUR LE SABLE, LE GOLF EN FOLIE, SOS FANTÔMES et UN JOUR SANS FIN. Il a mérité qu’on se souvienne de lui sur cette Terre. Que Dieu le protège ». Même le temps efface les vieilles rancunes.

6 Commentaires

  1. Malàstrana

    Merci pour ce très beau texte.

  2. Caïus

    « My characters aren’t losers. They’re rebels. They win by their refusal to play by everyone else’s rules. »
    — Harold Ramis

    http://danharmon.tumblr.com/post/77741788695/my-characters-arent-losers-theyre-rebels-they

    Tout ce que n’a pas compris Élie Semoune.

  3. Fest

    De loin le meilleur papier que j’ai pu lire sur Harold Ramis depuis l’annonce de sa mort (entre autres inepties j’ai notamment lu dans un grand quotidien qu’Un Jour sans fin était sorti en 1984…).

    La dernière image que j’ai envie de garder de lui est celle de son personnage débordant de coolitude dans En Cloque mode d’emploi…

    Merci à toi Stéphane.

  4. MrPark

    Magnifique hommage !!!!

    RIP Mr Ramis

  5. runningman

    Je me joins également à cet hommage: RIP Mr Harold Ramis

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