QUE LE SPECTACLE COMMENCE !

Une fois n’est pas coutume, on vous parle aujourd’hui d’une petite ressortie qui nous tient à cœur : celle de l’ultime film de l’immense Robert Aldrich, DEUX FILLES AU TAPIS, chef d’œuvre du film de catch féminin qu’un petit distributeur cinéphile nous propose cette semaine dans une belle copie toute neuve. Bref, une excellente occasion de (re)découvrir ce petit classique méconnu, à mi-chemin entre le ROCKY de John G. Avildsen et le SHOWGIRLS de Paul Verhoeven.

Toute la carrière de Robert Aldrich aura consisté à faire des films brillants sur des sujets qui ne l’étaient pas a priori, sur des personnages vus par la société comme des rebuts, des « outcasts », des ratés. Que ce soit les stars déchues de QU’EST-IL ARRIVÉ À BABY JANE ?, les soldats renégats des DOUZE SALOPARDS ou les clochards traqués de L’EMPEREUR DU NORD, le cinéaste a toujours tenté de rendre hommage à ces oubliés, de leur rendre leur dignité d’êtres humains, non pas en les regardant avec une compassion mielleuse mais en les montrant dans l’action, dans leur lutte contre l’adversité. Quitte à ne rien leur épargner. Point de bons sentiments humanitaires chez Aldrich, mais une manière de dépeindre les gens dans toute leur vérité. Et c’est avec la même approche qu’il aborde le sujet de DEUX FILLES AU TAPIS, le tout dernier film d’une carrière héroïque dont le titre original, ALL THE MARBLES (littéralement : « le tout pour le tout »), retranscrit parfaitement la trajectoire à la fois volontariste et désespérée de ses héros. Mis en valeur par la « badass attitude » et le sens de la mise en scène propres à Aldrich, le film narre, sur le ton d’un road movie picaresque, les pérégrinations d’un duo de catcheuses et de leur entraîneur à travers les petites villes ouvrières du nord des États-Unis jusqu’à la gloire californienne. Dans le rôle des deux amazones Iris et Molly, on trouve les superbes Vicki Frederick, dont la carrière n’a jamais vraiment décollé, et Laurene Landon, qui deviendra une starlette de série B dans les années 80 avec des titres comme HUNDRA, AMERICA 3000, ARMÉS POUR RÉPONDRE ou MANIAC COP. Les deux actrices, accomplissant toutes leurs cascades sous la direction d’une catcheuse professionnelle, livrent d’ailleurs une performance d’une rare intensité physique. Quant à Peter Falk, il campe avec un enthousiasme communicatif le véhément Harry Sears, personnage d’entraîneur typiquement aldrichien, à la fois bourru, magouilleur et sanguin mais pétri d’une humanité authentique. Véritable machine à punchlines que les autres protagonistes ne parviennent jamais à faire taire, constamment en train d’éructer et de râler, courant autour du ring comme un diable dans sa boîte, Falk dégage une énergie folle et signe ici l’une des plus fortes performances de sa carrière.

Si la MGM a accepté de produire ce film à l’époque, c’est sans doute dans l’optique de surfer sur la vague de films sportifs initiés par l’énorme succès de ROCKY. Mais le projet d’Aldrich, s’il voyait son intrigue suivre à peu près la même trajectoire (celle du parcours rédempteur, de la galère à la victoire) était assurément de livrer un tout autre film puisque centré autour d’un sport trivial. Il ne s’agit donc plus ici du « noble art » dépeint par le film qui a mis Sylvester Stallone sur orbite, mais bien d’un sport vu par la plupart des gens comme un spectacle forain dans lequel les participants jouent la comédie. Qui plus est, en ce qui concerne le catch féminin, un spectacle essentiellement conçu pour que le beauf hétéro de base se rince l’œil en matant des filles à moitié dénudées en train de se crêper le chignon (c’est d’ailleurs explicitement énoncé dans le film à plusieurs reprises). À partir de là, Aldrich va donc dépeindre ce sport avec un œil d’une impartialité flagrante, c’est-à-dire en montrant les heures de travail, l’abnégation et la volonté de fer qui se cachent derrière les paillettes mais aussi en n’éludant jamais les humiliations que doivent encaisser les deux héroïnes pour accéder à la gloire. Elles devront ainsi accepter un match de catch dans la boue à l’issue duquel elles finiront quasiment nues, et Iris ira même jusqu’à accepter de coucher avec un organisateur de combats pour que le trio puisse obtenir une belle promotion. Aldrich ne juge jamais ses personnages et les laisse se relever pour assumer crânement leurs actes. Aux filles, qui rechignent à faire du catch dans la boue et qui refusent d’être considérées comme des monstres de foire, Sears dira d’ailleurs : « À chaque fois que vous mettez les pieds sur un ring, vous êtes des monstres de foire ! ». Ce n’est précisément qu’en acceptant cette condition, en arrêtant de prendre de haut leur métier, qu’elles finiront par devenir de vraies catcheuses. Dans le même mouvement, Aldrich fait tout pour abattre les convenances toutes faites du spectateur : en choisissant deux actrices sculpturales, en les filmant au plus près et en les mettant parfois dans les situations les plus scabreuses (peu d’actrices de l’époque auraient accepté de se rouler dans la boue topless), le cinéaste pousse le spectateur à assumer la part de voyeurisme qu’induit ce genre de spectacle. En montrant à plusieurs reprises l’attitude méprisante, les éructations libidineuses et l’hilarité moqueuse du public assis dans les tribunes, il renvoie également à la gueule du spectateur la manière méprisante dont il considère généralement un spectacle comme le catch féminin tout en s’en délectant (et en cela, le film d’Aldrich annonce déjà le formidable SHOWGIRLS de Paul Verhoeven). Et ce n’est qu’une fois ces barrières abattues que ledit spectateur pourra se laisser aller au plaisir du grand show final.

L’une des marques de fabrique incontestables de Robert Aldrich était l’intensité dramaturgique phénoménale de ses films. DEUX FILLES AU TAPIS ne déroge pas à la règle et c’est bien l’architecture narrative du film qui fait tout son prix. On commence sur le ton de la chronique sociale, avec ce trio de losers qui arpente dans une vieille guimbarde essoufflée des paysages automnales faits d’usines enfumées, de morceaux de campagne, de motels interlopes et de stations services désolées. Puis, peu à peu, par le biais des matchs de catch, les enjeux se déploient et le rythme s’accélère. Aldrich utilise alors, pour arriver à ses fins, de purs procédés cinématographiques comme cette ellipse hilarante : Harry se déchaîne pour convaincre les filles d’accepter le match dans la boue. S’ensuit une engueulade homérique qui culmine avec le « ja-mais ! » définitif des deux filles. Cut. La scène suivante s’ouvre sur Iris et Molly, en bikini et le corps maculé de boue, en train de se battre comme des chiffonnières avec deux autres adversaires. On ne saura jamais ce qui s’est passé entretemps, ni l’argument maousse qui a pu convaincre les deux catcheuses d’accepter de se produire dans une telle manifestation. Mais ce qui est sûr, c’est que cette ellipse, en plus de faire éclater de rire le spectateur, l’introduit dans une temporalité qui est celle du cinéma, une dimension où le temps peut, par l’art du montage, se rétrécir ou se dilater à volonté. Ainsi, le match final des California Dolls à Las Vegas, leur revanche sur les Toledo Tigers, est conçu comme un véritable morceau de bravoure se déroulant sur plus de 30 minutes, qui confère alors au dernier mouvement du film une ampleur épique totalement galvanisante. Véritable mise en abyme du spectacle populaire tel que le conçoit Aldrich, ce maelström émotionnel est d’ailleurs dirigé de main de maître par le roublard Harry Sears, qui fait office de réalisateur lorsqu’il règle le tempo de la soirée dans le dos des organisateurs, prépare le public à l’arrivée fracassante de ses pouliches et finit même par fomenter une rébellion contre l’arbitre corrompu. Ce sont bien souvent la mobilisation de tous ces artifices cinématographiques, l’alternance parfois violente de l’ellipse et du temps réel, les ruptures de ton savamment orchestrées, qui rendent les films d’Aldrich toujours aussi frappants et vivants, même plusieurs décennies après leur sortie. À l’arrivée, le plan d’ouverture et le plan final de DEUX FILLES AU TAPIS se répondent parfaitement, affirmant ainsi l’éthique de cinéaste d’Aldrich : d’un côté, une salle de spectacle vide sur fond de musique mélancolique ; de l’autre, la grande salle de Las Vegas pleine à craquer, le public applaudissant à tout rompre notre trio de personnages et entonnant l’hymne californienne à l’instigation de Sears. Entre les deux, un film beau, touchant et grisant qui montre au spectateur de manière frontale la somme d’efforts et de blessures que nécessite un spectacle de qualité. Aldrich souhaitait tourner une suite qui aurait envoyé Iris, Molly et Harry en tournée au Japon (c’était prévu dès la confection du film si l’on en croît la scène où un manager japonais vient démarcher Harry – la seule scène du film qui ne sert quasiment à rien dans la narration). Hélas, le destin en a décidé autrement et DEUX FILLES AU TAPIS reste donc le chant du cygne de Robert Aldrich. Et quel chant !

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NB : pour ceux qui souhaitent voir le film en salles, dans une copie 35mm toute neuve, il n’y aura qu’une seule adresse en France : le cinéma Le Desperado, 23 rue des écoles, 75005 Paris. Profitez-en car non seulement le film n’existe pas en vidéo (à part dans une édition américaine sans sous-titres éditée dans la collection spéciale Warner Archives et donc uniquement disponible à la commande) mais en plus, IL FAUT le voir sur grand écran.

TITRE ORIGINAL …All the Marbles
RÉALISATION Robert Aldrich
SCÉNARIO Mel Frohman
CHEF OPÉRATEUR Joseph F. Biroc
MUSIQUE Frank De Vol
PRODUCTION William Aldrich
AVEC Peter Falk, Vicki Frederick, Laurene Landon, Burt Young, Tracy Reed…
DURÉE 113 mn
DISTRIBUTEUR Swashbuckler Films
DATE DE SORTIE 16 octobre 1981 (en salles aux USA) 19 juin 2013 (Ressortie Paris)

    1 Commentaire

    1. Frédéric

      Bravo Arnaud pour ce texte permettant (re)découvrir cet immense réalisateur.

      Au mois de mai dernier ressortait « l’ultimatum des 3 mercenaires » autre chef d’oeuvre méconnu et maltraité à l’époque de sa sortie (50mn avait été amputées). Pour les parisiens, peut être qu’une salle le diffuse encore. Sinon, pour les toulousains, le film passera à compter du 26/06 pour 2 semaines au cinéma utopia.

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