PARADOXE INTEMPOREL

TERMINATOR GENISYS pointe le bout de son nez dans quelques semaines et devrait, en cas de succès, amorcer une nouvelle trilogie. Certes, le projet fait très peur, notamment dans la façon dont il semble gérer son appartenance à la franchise initiée par James Cameron. Mais cette future sortie est une bonne occasion pour se replonger dans cette saga incontournable en commençant par TERMINATOR, le premier film de la franchise et à bien des égards, le premier véritable film de James Cameron.

Un soir de fièvre, alors qu’il est coincé sur le tournage catastrophique de PIRANHA 2 – LES TUEURS VOLANTS, James Cameron fait un cauchemar apocalyptique qui va changer le cours de sa carrière. Dans ses rêves, le futur réalisateur de TITANIC aperçoit un endosquelette en métal qui émerge des flammes d’une explosion. Fasciné par cette image forte, Cameron décide d’articuler le scénario de son prochain film autour d’elle, afin de la graver à jamais sur pellicule. Libéré malgré lui des contraintes du tournage et du montage de PIRANHA 2 – LES TUEURS VOLANTS (le producteur Ovidio G. Assonitis, peu satisfait par son rendement, le vire de la production et décide de le remplacer derrière la caméra), Cameron retourne aux États-Unis et entreprend l’écriture du film, avec l’aide de sa future ex-femme Gale Ann Hurd et de son ami William Wisher Jr. Mais il faut se rendre à l’évidence : aucun studio n’acceptera de financer un onéreux film de science-fiction futuriste en le confiant aveuglément à un réalisateur de mauvaise réputation (à ce stade de sa carrière, James Cameron est – au choix – un technicien des effets spéciaux talentueux ou un exécrable réalisateur de série Z). C’est pourquoi TERMINATOR est pensé comme un « petite » production et devient une œuvre de science-fiction contemporaine dont le budget de 6 millions de dollars (une petite somme, même à l’époque) est assuré par Hemdale, une firme indépendante spécialisée dans la distribution. Le film raconte comment une guerre futuriste entre les hommes et les machines joue sa bataille la plus importante à notre époque – en 1984 (année de confection du projet) – lorsqu’une machine indestructible à l’apparence humaine et un soldat humain traversent le temps pour retrouver Sarah Connor (interprétée par Linda Hamilton, qui deviendra d’ailleurs la femme de James Cameron). Le premier – surnommé le Terminator – doit la tuer, le second – Kyle Reese – doit la sauver. Et pour cause ! Sarah joue un rôle important dans la guerre contre les machines, puisqu’elle est la future mère de John Connor, l’homme qui permettra à la race humaine de survivre dans l’avenir… Au moment de la sortie du film en salles, James Cameron admet à demi-mots que son inspiration pour charpenter l’intrigue autour de cette fameuse image cauchemardesque provient de deux épisodes de la série des années 60 AU-DELÀ DU RÉEL, qu’il a « pompés » selon ses propres termes. Il s’agit des épisodes LE SOLDAT et LA MAIN DE VERRE, tous les deux écrits par l’écrivain de science-fiction Harlan Ellison et qui présentent effectivement des similitudes avec certaines séquences et idées de TERMINATOR. Cet aveu poussera Ellison à faire valoir ses droits auprès de Hemdale. Devant l’accumulation de preuves, la bataille juridique sera de courte durée et les avocats de Hemdale (après avoir tenté de nier le plagiat) privilégient un accord à l’amiable. Au-delà d’une certaine somme d’argent, Harlan Ellison sera par la suite mentionné juste avant le générique de fin, et ce dans toutes les diffusions du film, à la télévision comme en vidéo (c’est le cas sur les éditions DVD et Blu-Ray du film).

Pour incarner le rôle-titre, James Cameron recherche d’abord un acteur au physique commun et passe-partout. Lance Henriksen est ainsi choisi pour incarner la machine à tuer (comme en attestent quelques dessins de pré-production conçus par Cameron lui-même), après que le footballeur O.J. Simpson ait également été envisagé par la production (l’acteur/footballeur est cependant écarté du projet, de peur que sa cote de sympathie le décrédibilise en tueur de sang froid !). Mais l’orientation du projet change du tout au tout quand le scénario tombe entre les mains d’Arnold Schwarzenegger, à qui l’on propose d’abord le rôle de Kyle Reese. Schwarzenegger est impressionné par la qualité d’écriture, mais souhaite inscrire un personnage de méchant à son palmarès d’acteur. Le rôle du Terminator modèle T-800 lui semble parfait pour cela, et il compte bien convaincre James Cameron pour l’occasion. Le réalisateur est conquis au terme d’un déjeuner, mais le tournage doit être repoussé de plusieurs mois, car celui de CONAN LE DESTRUCTEUR se déroule au même moment. James Cameron s’engage alors dans l’écriture de deux suites : RAMBO II – LA MISSION et ALIENS LE RETOUR. Pour ce dernier film, le jeune réalisateur fait d’ailleurs un pitch inhabituel à la Fox : au lieu de présenter une intrigue et quelques designs, Cameron inscrit simplement le titre du film sur un tableau, et rajoute deux barres pour transformer la lettre S finale en sigle du dollar. La Fox donne le feu vert dans l’instant ! Reste que les dollars ne pleuvent pas vraiment sur le tournage de TERMINATOR : le terme de système D s’applique totalement au projet, trop ambitieux par rapport à son petit budget. Quasi-intégralement tourné à Los Angeles, en extérieur et la plupart du temps de nuit, le film démontre à quel point James Cameron et Gale Ann Hurd (également productrice) sont parvenus à contrôler tous les aspects de la production en optimisant le travail effectué par des artistes et techniciens qui vont, pour la plupart, bâtir leur réputation avec ce projet : Stan Winston (aux effets spéciaux), Mark Goldblatt (au montage) et Brad Fiedel (à la musique) vont ainsi devenir des fidèles de Cameron, ce qui ne sera pas le cas de John Daly, producteur exécutif du film et patron de la firme Hemdale. James Cameron s’en explique ainsi :

« John Daly a un processus de travail très intrusif. Lorsqu’il a découvert le premier montage de TERMINATOR, et notamment la séquence finale qui ne contenait encore aucun effet spécial, il m’a demandé de retirer la dernière bobine du film. Il m’a très exactement dit : « quand le camion explose, le film se termine ». Je l’ai envoyé se faire foutre, mais il a essayé de s’immiscer dans la postproduction. Au final, je n’ai pas changé une seule image mais pour cela, il a fallu que je vire les producteurs de la salle de montage ».

Les relations entre les deux hommes se détériorent encore plus avec le succès du film, qui rapporte presque 40 millions de dollars durant son exploitation en salles. En effet, Hemdale se désintéresse sciemment des recettes engrangées par le film et refuse ainsi les suggestions de James Cameron qui se base sur les premiers chiffres d’exploitation pour demander à ce que le parc d’exploitation soit augmenté. « Même après le succès du film, ils ont continué à me traiter comme de la merde » déclare le cinéaste, particulièrement remonté, à l’époque de la promotion de ALIENS – LE RETOUR. Le message est clair : pour James Cameron, il est hors de question que la suite de TERMINATOR se fasse avec Hemdale !

Aujourd’hui, que reste-t-il de TERMINATOR ? Une œuvre massive et indéboulonnable, comme son interprète principal. Mieux, un exemple de série B inventive, dynamique et ambitieuse qui n’occulte aucune de ses thématiques en abordant la science-fiction sur un terrain philosophique. D’ailleurs, malgré l’économie de moyens et les multiples scènes d’action musclées, James Cameron ne perd jamais de vue l’univers si reconnaissable de son film, dont il ne montre ici que la partie émergée. De fait, il y a de fortes chances que les tentatives de retcon de TERMINATOR GENISYS ne puisse pas égratigner sa puissance évocatrice. Il faut dire que la qualité d’écriture maintient le spectateur en haleine pendant tout le film et parvient même à lui faire accepter des paradoxes temporels qui auraient pu lui faire tourner la tête (notamment le lien parental entre Kyle Reese et John Connor). Certes, en tant que film contemporain par défaut, TERMINATOR est marqué par son époque. Et pourtant, c’est probablement l’une de ses plus grandes qualités, celle qui lui permet d’ancrer son intrigue dans une période concrète, étant donné que le film traite ouvertement du voyage dans le temps au sein de sa mythologie. Bref, il s’agit d’un coup de maître dont le moindre mérite est d’avoir confirmé le statut de star d’Arnold Schwarzenegger, dans un rôle évident et pourtant risqué pour son époque. Tour à tour film de science-fiction, actioner musclé, histoire d’amour romantique (un homme traverse le temps pour retrouver la femme qu’il aime) et même film d’horreur au détour de quelques scènes, TERMINATOR aurait pu rester ce grand « petit » film, et c’est bien ce qui a failli arriver, avant que les droits ne se débloquent et que James Cameron ne puisse enfin lui donner une incroyable suite totalement démesurée !

À LIRE ÉGALEMENT
La seconde partie du dossier, consacrée à TERMINATOR 2 – LE JUGEMENT DERNIER, la plus grosse suite de tous les temps !
La troisième partie du dossier, consacrée aux suites qui se font sans James Cameron.

2 Commentaires

  1. Moonchild

    Je crois que ce Terminator Genisys va nous offrir un grand moment de portnawak, il donne vraiment l’impression de bouffer à tous les râteliers des opus précédents pour rameuter le chaland …
    Je mets une pièce pour un des plus beaux nanars de l’année …

  2. Bengal

    Concernant John Daly, pour l’anecdote il avait demandé une réunion peu avant le tournage pour discuter de l’histoire (il prenait Kyle Reese pour un visiteur d’une autre planète, c’est dire…) avec Cameron. Ce dernier aurait déposé sur le script un accessoire de pistolet pendant la réunion, histoire de faire comprendre que tout changement était hors de question. Croyant que c’était un vrai flingue, Daly serait sorti de la pièce en furie. Cintré le Jim mais efficace.

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