MORT D’UN TRUAND

On s’y attendait un peu, vu son âge, mais le grand Eli Wallach vient de nous quitter alors qu’il s’approchait tout doucement de son centenaire. Hommage à un vrai talent qui aura marqué nos vies de cinéphages.

Peu d’acteurs auront eu une vie et une carrière aussi bien remplies qu’Eli Wallach. Le comédien vient de tirer sa révérence à l’âge canonique de 98 ans, après quasiment 70 années passées sur les planches et devant les caméras. Il se plaignait souvent en souriant d’avoir incarné au cinéma une belle batterie de types peu fréquentables et, de toutes ses prestations, c’est justement le rôle de l’un des plus flamboyants salopards qu’on ait connu de mémoire de cinéphile qui restera dans les mémoires de tous les spectateurs : celui du brigand mexicain Tuco Benedicto Pacifico Juan Maria Ramirez dans l’immortel chef-d’œuvre de Sergio Leone LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND, en 1966. Même si l’acteur et le réalisateur ne retravailleront plus ensemble par la suite (à cause d’une fâcherie consécutive au remplacement, sur l’ordre du studio, de Wallach par Rod Steiger sur IL ÉTAIT UNE FOIS LA RÉVOLUTION – une dispute que le comédien regrettera par la suite), le personnage de Tuco marquera au fer blanc la carrière d’Eli Wallach. Face aux compositions un peu plus monolithiques de ses comparses Lee Van Cleef en tueur sadique et Clint Eastwood en mercenaire nonchalant, Eli Wallach y assurait le spectacle avec un sens du cabotinage proprement génial. Tour à tour veule, touchant, impitoyable, drôle, malin, menteur ou caractériel, son Tuco fait partie de ces personnages tellement énormes dans leurs excès qu’ils finissent par créer un type. Après le passage de Wallach dans le rôle de Tuco, il sera très difficile d’imaginer une autre manière d’interpréter un bandit mexicain d’extraction populaire.

Et pourtant, Eli Wallach était bien éloigné de ces origines-là. Né le 7 décembre 1915 à New York, il grandit à la fois au sein d’une famille juive et d’un quartier italo-américain (Brooklyn), ce qui explique sans doute les nombreux rôles de mafieux qui lui seront proposés par la suite et qu’il saura faire vivre avec beaucoup de personnalité. Juste après la Seconde Guerre mondiale, qu’il effectue dans le corps médical de l’armée américaine et qui lui permettra de voyager en Europe, il débute sa carrière à Broadway. Il suit en même temps des cours de comédie, notamment au célèbre Actor’s Studio où il a pour partenaires Marlon Brando, Montgomery Clift, mais aussi Anne Jackson, qui deviendra sa femme et avec qui il partagera l’une des plus longues unions qu’ait connu Hollywood (de 1948 à aujourd’hui). Wallach se fait très vite remarquer en jouant Shakespeare ou Tennessee Williams. C’est ce dernier qui lui permet d’exploser à l’écran en 1956, dans le sulfureux BABY DOLL d’Elia Kazan, produit et écrit par l’écrivain sudiste. Alors même qu’il débute au cinéma, Wallach enchaîne les films, y compris des têtes d’affiche comme THE LINEUP, polar de Don Siegel dans lequel il campe un dangereux trafiquant de drogue. Les traits quelconques de l’acteur, transpercés par ce petit regard si intense, y font déjà merveille. Dans les années qui suivent, on le voit dans plusieurs westerns hollywoodiens dont le mythique LES SEPT MERCENAIRES de John Sturges où il prête ses traits à Calvera, le chef des bandits mexicains que devront affronter Yul Brynner, Steve McQueen et leurs compagnons. Dans LES DÉSAXÉS de John Huston, il interprète le sympathique mécanicien Guido aux côtés de Clark Gable, Marilyn Monroe et Montgomery Clift (qui décèderont tous les trois peu de temps après le tournage). LORD JIM adapté de Joseph Conrad par Richard Brooks, avec Peter O’Toole, ou encore COMMENT VOLER UN MILLION DE DOLLARS de William Wyler, où il partage à nouveau l’affiche avec O’Toole mais aussi avec Audrey Hepburn, font partie des titres qui l’imposent auprès du public avant le choc Sergio Leone.

Le rôle de Tuco fera de lui une figure du western italien, auquel il reviendra de temps à autre avec des titres comme LES QUATRE DE L’AVE MARIA de Giuseppe Colizzi ou LE BLANC, LE JAUNE ET LE NOIR de Sergio Corbucci. Et, contribution non négligeable à la glorieuse histoire de ce sous-genre haut en couleurs, c’est lui qui convaincra un Henry Fonda circonspect d’accepter le rôle du méchant dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST. On croise ensuite Wallach dans des curiosités comme LE CERVEAU de Gérard Oury, dans lequel il interprète un mafieux sicilien aux côtés de Jean-Paul Belmondo et Bourvil, ou LE ROMAN D’UN VOLEUR DE CHEVAUX d’Abraham Polonsky, film d’aventures où il retrouve Yul Brynner et campe un paysan polonais. Eli Wallach est l’un des rares acteurs de sa génération qui n’aura quasiment jamais connu de longue traversée du désert, travaillant notamment beaucoup pour la télévision, où il apparaît dans des séries comme BATMAN (dans le rôle du vilain Mister Freeze), KOJAK ou plus récemment NURSE JACKIE. Même s’il a désormais la période faste de sa carrière derrière lui, il continue de tourner dans les années 70, dans des films aussi divers que LA SENTINELLE DES MAUDITS de Michael Winner ou LA THÉORIE DES DOMINOS de Stanley Kramer. Si on le voit un peu moins dans la décennie suivante, les années 90 marquent son retour sur les plateaux. Il apparaît dans THE TWO JAKES de Jack Nicholson (la suite du CHINATOWN de Polanski), LE PARRAIN III de Francis Ford Coppola (pour un nouveau rôle de mafieux, enjôleur et fourbe) ou LA LOI DE LA NUIT d’Irwin Winkler. Enfin, au cours des quinze dernières années, malgré un accident vasculaire cérébrale qui le laisse aveugle d’un œil, il interprète des petits rôles dans AU NOM D’ANNA d’Edward Norton, THE HOLIDAY de Nancy Meyers, THE GHOST WRITER de Roman Polanski ou WALL STREET : L’ARGENT NE DORT JAMAIS d’Oliver Stone. Mais son apparition la plus touchante au cours de cette période restera sans aucun doute celle qu’il effectue dans MYSTIC RIVER, en 2003, devant la caméra de son vieux complice Clint Eastwood, pour lequel il avait toujours avoué une énorme estime professionnelle. Il y a des stars qui traversent l’histoire du cinéma en interprétant divers rôles fameux mais aucun qui marque l’imaginaire du public. Brillant acteur de composition qui aura hélas été un peu trop cantonné aux seconds rôles colorés, Eli Wallach pouvait néanmoins se targuer d’avoir à son palmarès UN personnage qui allait rester pour toujours dans les mémoires des spectateurs du monde entier. Repose en paix Tuco. Il y a une place qui t’attend au cimetière de Sad Hill, juste à côté de la tombe d’Arch Stanton.

2 Commentaires

  1. Swordsman

    triste nouvelle pour le monde du cinéma. Son rôle de Tuco Benedicto Pacifico Juan Maria Ramirez fait partie de mes personnages préféré, c’est LE film qui m’a rendu cinéphile, je dois beaucoup à ce grand acteur et je le remercie. RIP.

  2. exarkun

    Très joli papier. Touchant. RIP.

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