MES DOUBLES ET MOI

En salles depuis mercredi, LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE boucle évidemment la trilogie « Cornetto » d’Edgar Wright, Simon Pegg et Nick Frost. Mais ce dernier film se réclame également d’un genre aussi spécifique qu’universel du cinéma fantastique. Première partie de notre dossier sur les films de « Body Snatchers » les plus marquants, de l’œuvre matricielle de Don Siegel au formidable THE THING de John Carpenter.

Au début des années 50, la science-fiction de manière générale est nourrie par le climat paranoïaque qui s’empare du pays : crainte de la menace soviétique, montée du maccarthysme, peur de la bombe… C’est dans ce contexte de guerre froide que Robert A. Heinlein, futur auteur de Étoiles, garde à vous ! (le roman à l’origine du STARSHIP TROOPERS de Paul Verhoeven) et anticommuniste convaincu, accouche de son livre Marionnettes humaines en 1951. Plus connu sous le titre original The Puppet Masters, le roman de Heinlein raconte une invasion terrestre orchestrée par des extra-terrestres qui prennent forme humaine. En 1953, l’écrivain Ray Bradbury pousse l’idée un peu plus loin, non pas pour la littérature mais pour le cinéma, en  écrivant un traitement qui servira de base scénaristique au film de Jack Arnold, LE MÉTÉORE DE LA NUIT (judicieusement titré IT CAME FROM OUTER SPACE en vo). Dans son intrigue, les extra-terrestres sont cependant animés d’intentions pacifiques, dans le but de démontrer que le contexte y est pour beaucoup dans la peur et la paranoïa qui anime le peuple américain. Il faudra attendre la sortie en 1956 de L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES de Don Siegel, adaptation du roman de Jack Finney The Body Snatchers (L’invasion des profanateurs en vf) paru en 1955, pour que le public intègre les bases d’un nouveau monstre cinématographique qui fera date dans l’histoire du cinéma fantastique : le « Body Snatcher », soit le profanateur de sépulture en question (faute d’une meilleure traduction).

Le film de Don Siegel raconte comment le Dr. Miles Bennell (l’inusable Kevin McCarthy) s’échine à prévenir le monde entier qu’une invasion extra-terrestre est en cours, les malfaisants êtres venus d’ailleurs se servant de cosses géantes pour dupliquer et remplacer les humains pendant leur sommeil. Sommet de la série B des 50’s dans ce qu’elle pouvait offrir de mieux, L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES exhibe un somptueux scope en noir et blanc pour retranscrire la paranoïa de ses personnages principaux. Mais déjà à l’époque, ce sujet en or, éminemment fantastique dans sa propension à confronter l’humain à sa propre perte, dérange, notamment à cause du fait que le monstre porte un visage humain. Les financiers du film, en premier lieu, exigent que le pessimisme du final soit tempéré afin de ne pas froisser le public. Si la désormais célèbre séquence, dans laquelle Bennell tente vainement d’avertir les passants qu’ils seront les prochaines cibles des profanateurs n’est pas retouchée, un prologue et un épilogue, qui se déroulent dans un asile psychiatrique, sont rajoutés pour offrir aux spectateurs une perspective un peu plus optimiste. Ensuite, le film pousse à la réflexion politique, puisque beaucoup de critiques soulignent son aspect subversif, notamment dans sa propension à dénoncer à la fois le maccarthysme et l’uniformisation souhaitée par le gouvernement soviétique. Plus tard accusé de misogynie (à cause de son chef-d’œuvre LES PROIES) et de fascisme (avec L’INSPECTEUR HARRY), Don Siegel réfute toutes les hypothèses, précisant à chacun de ses films qu’il ne souhaitait rien d’autre que raconter une bonne histoire. Mission accomplie avec brio, d’autant que le film devient rapidement un classique du cinéma américain, mais qui ne sera malheureusement pas aussi reconnu en France, si l’on excepte évidemment le milieu fantasticophile.

Peu importe cependant que Don Siegel ait continué de nier la portée thématique de son film. L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES a défini un genre fantastique en soi. Un peu à la manière des films de zombies de George A. Romero, le film est surtout reconnu pour sa capacité à véhiculer un message cohérent et dénonciateur, au détour de ses efficaces séquences horrifiques. Et c’est un message susceptible de traverser le temps et d’être adapté aux différentes époques. La littérature s’empare de l’idée avec quelques œuvres qui seront adaptées au cinéma. C’est le cas des romans The Midwich Cuckoos de John Wyndham et The Stepford Wives d’Ira Levin, qui donnent lieu à des films aussi différents que LE VILLAGE DES DAMNÉS de Wolf Rilla (des extra-terrestres s’infiltrent dans une petite ville de province, en mettant enceinte les femmes du coin) et LE MYSTÈRE STEPFORD de Bryan Forbes. Les deux films s’inspirent de thématiques similaires, même si le ton est à chaque fois différent. Ainsi, dans le premier, la menace n’a pas seulement un visage humain, mais également enfantin (dans les années 60, l’idée est encore subversive), tandis que le second se permet une critique féministe en troquant des femmes d’intérieur pour des robots serviles, une révélation mise en avant par le dernier plan du film.

On l’a dit, L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES fait école, et contamine des hordes de cinéphiles au fil des années. C’est le cas du réalisateur Philip Kaufman et du scénariste frappadingue W.D. Richter (LES AVENTURES DE BUCKAROO BANZAÏ À TRAVERS LA 8ÈME DIMENSION, c’est lui !), qui se chargent de concert du remake officiel et décident de l’orienter vers la fable politique. Nous sommes en 1978, et les États-Unis viennent de traverser une décennie difficile, avec le scandale du Watergate et la déculottée au Vietnam en premier lieu. L’état d’esprit ambiant est retranscrit dans quelques films avançant la thèse du complot gouvernemental (les films d’Alan J. Pakula, comme LES HOMMES DU PRÉSIDENT, en tête) et l’idée de mixer le genre fantastique avec le film de complot s’impose rapidement pour les deux hommes. Il apparaît alors évident que ce remake, cette fois titré L’INVASION DES PROFANATEURS comme le roman dont il s’inspire (il faut dire que le distributeur de l’original n’avait pas vu le film avant de s’arrêter sur cette traduction hasardeuse), est une œuvre de fan, ne serait-ce que dans sa propension à intellectualiser le film original pour en régurgiter le résultat à l’écran. C’est dans cette logique que les caméos de Kevin McCarthy et Don Siegel prennent tout leur sens, le premier reprenant rapidement son rôle pour permettre à son personnage de connaître le sort qui lui était autrefois réservé, et le second apparaissant comme un chauffeur de taxi suspicieux et déjà assimilé par les profanateurs en titre. Bref, on pourrait presque parler de post-modernisme avant l’heure, d’autant que cette version de 1978 profite de l’original pour rebondir et développer des nouvelles idées qui feront date : le procédé d’assimilation est cette fois plus graphique (lors d’une séquence mémorable, Bennell est confronté à son double), la menace physique est plus présente avec cette fameuse imagerie de dénonciation accompagnée d’un cri strident (la très célèbre séquence finale) et il est possible de tromper les assimilateurs en ne montrant absolument aucune émotion. Autant d’éléments qui permettent de nourrir la mythologie de ce nouveau monstre du fantastique au point d’influencer directement les prochains remakes à venir, ainsi que quelques œuvres plus officieuses (on va y revenir). Servi par un casting de luxe (Donald Sutherland, la trop rare Brooke Adams, Jeff Goldblum, Veronica Cartwright et cette vieille ganache de Leonard « Spock » Nimoy), quelques idées barges (un croisement humain/chien assez Z en provenance directe du cerveau torturé de Richter) et un scénario souvent percutant, L’INVASION DES PROFANATEURS souffre cependant d’une mise en image brouillonne et peu rigoureuse de la part de Kaufman, certainement handicapante pour un film dont les ambitions dépassent la logique de série B de l’œuvre originale. Un défaut répréhensible, mais qui n’empêche pas le film de remporter un franc succès (25 millions de dollars pour un budget de 3 millions) et d’être érigé en exemple dès que l’on évoque la notion de remake réussi.

The Thing de John Carpenter, un classique !Le film de Don Siegel a clairement marqué un autre réalisateur de renom, l’un des véritables cadors du cinéma fantastique, à savoir notre chouchou John Carpenter. Cinéaste individualiste et clairement à contre-courant des diverses tendances hollywoodiennes qu’il a traversées tout au long de sa fructueuse carrière, Carpenter a traité la thématique chère au film de « Body Snatcher » dans plusieurs de ses films, à chaque fois en l’abordant sous un angle différent, et même inattendu. Au début des années 80,  il s’attaque ainsi au remake de LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE de Christian Niby et Howard Hawks, l’adaptation d’une nouvelle de 1938 intitulée Who Goes There ? et écrite par John W. Campbell Jr. Et sa première décision créative consiste à revenir à l’idée originale de Campbell, à savoir que la créature en titre est capable de prendre l’apparence de ses proies. Le résultat, on le connaît : THE THING est probablement l’une des expériences horrifiques les plus terrifiantes qui soit, portée par les incroyables effets spéciaux de Rob Bottin, le scope très précis de Dean Cundey et l’esprit paranoïaque de Big John. Si le réalisateur cumule les morceaux de bravoure, dont certains lui vaudront carrément d’être taxé de « pornographe » par la critique de l’époque (et oui !) mais qui permettront au film de devenir un véritable classique, il a le chic de résumer son projet entier en une image finale particulièrement évocatrice : il s’agit d’un simple champ / contre-champ, un échange de regard entre deux survivants qui se demandent si l’autre a été infecté par « la chose ». L’idée est toute simple, mais elle laisse le spectateur sur une note de doute aux proportions apocalyptiques. Si l’histoire du cinéma retient plus volontiers le film de John Carpenter, plutôt que celui des années 50, il convient de rappeler que THE THING a été très mal reçu au moment de sa sortie en 1982, preuve ultime que le sujet dérange, à plus forte raison quand il est traité avec l’intensité nécessaire.

À sa manière, John Carpenter n’en finira pas d’explorer le thème du double, de la substitution et de la perte d’identité, notamment avec INVASION LOS ANGELES qu’il tourne quelques années plus tard, en 1988. Cette fois, la menace est clairement implantée dans la société américaine, comme le découvre John Nada, un simple ouvrier qui trouve par hasard un carton rempli de lunettes de soleil qui lui permettent de voir l’horrible vérité : les nantis des États-Unis sont tous des extra-terrestres qui ont pris apparence humaine et ont décidé de contrôler le monde en exploitant les ondes hertziennes pour propager leur message d’uniformisation et asservir la race humaine. En une série d’images-clés (les panneaux publicitaires diffusent en fait les messages subliminaux suivants : obéissez, consommez, dormez, ne questionnez pas l’autorité…), Carpenter fustige des années de politique reaganiennes et de capitalisme sauvage, une autre sorte de pensée unique encore d’actualité aujourd’hui. Là encore, la force du thème principal dévoile clairement la tonalité engagée du cinéaste, qui est parvenu à traiter le même sujet d’une façon totalement différente que Don Siegel et les autres cinéastes qui l’ont abordé auparavant, y compris lui-même. Toujours obnubilé par la notion de perte d’identité, Carpenter tourne un excellent remake du VILLAGE DES DAMNÉS en 1995, en reprenant les grandes lignes du film de Wolf Rilla sans forcément les adapter à son époque pour autant (certaines idées comme le célèbre mur de briques sont reprises telles quelles !). L’éventuelle subversion du film des années 60 (pour sa représentation d’une menace enfantine) laisse la place à une approche très directe et par bien des aspects, plus viscérale : l’intérêt VillageCarpenterprincipal de ce remake consiste à faire ressortir l’aspect dramatique des cellules familiales totalement préfabriquées, en mettant l’accent sur l’amour d’une mère pour le fils qui n’est pas vraiment le sien : une autre manière de faire ressortir la profonde humanité du film, une approche en adéquation avec la thématique initiale. Notons d’ailleurs que John Carpenter est à ce point obsédé par le sujet qu’il tourne STARMAN en 1984, qui pourrait éventuellement passer pour le pendant positif du genre, puisqu’il raconte comment un extra-terrestre redonne espoir à une jeune veuve, en prenant l’apparence physique de son défunt mari. A sa manière, John Carpenter a fait évoluer le genre, sans jamais s’appuyer sur les acquis mis en place par Don Siegel et Philip Kaufman. Peu de cinéastes feront preuve d’une même inventivité en abordant le sujet.

Dans la seconde partie, nous évoquerons la dérive du genre dans les années 80 et 90, ainsi que les deux remakes suivants de L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES.

1 Commentaire

  1. Fest

    Merci Stéphane pour cet article, j’ai encore appris des trucs! Pas vu l’original de Siegel (la honte, je sais), mais comme beaucoup j’ai été marqué très jeune par le plan final totalement glaçant du remake de Kaufman…

    Sinon bien vu la redondance de la thématique chez Carpenter, logique pour un cinéaste mettant toujours en valeur l’individu face au collectif.

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