L’INGÉNIEUR DES RÊVES

La disparition, le 10 février dernier, de Petro Vlahos à l’âge honorable de 96 ans, nous offre l’occasion de rendre hommage à cet inventeur méconnu et dont l’apport aux effets spéciaux modernes fut pourtant déterminant.

Même chez les aficionados des effets spéciaux, son nom est peu connu. Une véritable injustice, puisque Petro Vlahos est l’un des acteurs majeurs de l’évolution des caches articulés, et en particulier de l’utilisation des fonds bleus, verts ou jaunes. Petit rappel des faits : avec l’arrivée de la couleur, les techniciens s’arrachent les cheveux en tentant de trouver des moyens d’isoler un élément mobile, afin de l’incruster pour créer des plans composites. Lawrence Butler, avec LE VOLEUR DE BAGDAD (1940) teste le fond bleu, mais son système est loin d’être parfait : les éléments incrustés pâtissent de contours voire carrément d’un halo bleu, qui s’accentue dramatiquement dès que l’élément incrusté bouge un peu trop. Pire encore : les éléments translucides ou trop fins pour être correctement isolés par les caches, disparaissent carrément de l’image dans le processus.

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Un an après la sortie du film, soit en 1941, Petro Vlahos décroche son diplôme d’ingénieur à l’Université de Berkeley et commence à travailler dans le milieu du cinéma où il se fait rapidement un nom en déposant plusieurs brevets (il en déposera près de quarante à la fin de sa carrière), pour des moteurs de grue, des écrans de projection ou des pistes son. Son premier coup d’éclat survient néanmoins à la fin des années 1950, alors que le département effets spéciaux de la Metro Goldwyn Mayer tente de corriger le tir sur son système d’incrustation pour écran bleu. Leur précédente expérience en la matière sur LES DIX COMMANDEMENTS fut en effet un véritable calvaire : malgré des centaines de tests, aucune incrustation n’apporte satisfaction, et les talents de Vlahos sont sollicités pour perfectionner le système alors que le studio entre en préparation de BEN-HUR qui doit être filmé en 65mm (rappelons que LES DIX COMMANDEMENTS avait été tourné en VistaVision). Vlahos réfléchit à de nouvelles solutions pendant plusieurs mois, et parvient à trouver le spectre de couleurs et de contrastes parfait. Ses inventions sont mises à rude épreuve : le cercle très fermé des employés des studios teste ses trouvailles au débotté, en filmant Glenn Ford qui traîne dans les parages, revêtu d’un costume de cow-boy et surtout fumant un cigare ! Un véritable piège pour Vlahos, la fumée étant probablement l’élément le plus difficile à incruster par écran bleu. À la surprise générale, le résultat découvert quelques jours plus tard frise la perfection. Et encore aujourd’hui, les incrustations de BEN-HUR, notamment sur la scène de course de chars, restent étonnamment convaincantes.

Dans les années qui suivent, Petro Vlahos va grandement contribuer à perfectionner un autre système d’incrustation avec les écrans jaunes, basé sur un éclairage aux lampes à vapeur de sodium. Là encore, Vlahos fait faire un bond formidable à cette technique, en créant un prisme utilisé sur une caméra imprimant deux rubans de pellicule simultanément. Son système permet de saisir en une prise l’élément à incruster, et son cache mobile, avec une déperdition minimale de la luminosité de la scène filmée. Ce système sera testé avec encore une fois un beau succès sur MARY POPPINS. Malheureusement pour Vlahos, il doit collaborer avec Ub Iwerks, associé de longue date de Walt Disney, qui avait déjà fait beaucoup parlé de lui en mettant au point le système de photocopie des Celluloïds employé sur LES 101 DALMATIENS. Extrêmement ambitieux (ce qui lui vaudra par ailleurs quelques disputes homériques avec Disney), Iwerks n’hésitera pas à s’attribuer les lauriers de cette invention, essayant même d’évincer Vlahos lorsque l’Académie décide de leur remettre un Oscar pour leur invention. Trop souvent, les historiens du cinéma relaieront sa version des faits, et il y a fort à parier qu’aujourd’hui encore, Ub Iwerks est plus connu que Vlahos. Ce système sera d’ailleurs réemployé sur quantité de films Disney (dont L’APPRENTI SORCIÈRE) mais aussi sur LES OISEAUX d’Hitchcock.

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L’infatigable Vlahos n’en a pas fini avec ses innovations, et en 1976, il fonde avec Bill Gottshalk et son fils Paul la compagnie Vlahos Gottshalk Industries, qui sera renommée Ultimatte. La société se lance en grande partie dans l’évolution numérique (électronique au début) des caches mobiles. L’affaire est familiale, puisque non seulement Petro travaille avec son fils, mais son épouse est également un membre clef de la société. L’application au début est réservée à la basse résolution et, en 1978, Petro Vlahos remporte un Emmy pour son innovation qui, des plateaux de directs aux sacro-saintes prévisions météo, a là encore bouleversé le monde du petit écran. Mais dès le début des années 1980, Petro Vlahos vise la haute résolution et il collaborera à certains des premiers effets spéciaux électroniques du cinéma, comme COUP DE CŒUR de Coppola. Il est d’ailleurs communément admis que tous les tournages devant fond vert ou bleu sont des descendants directs des inventions de Vlahos, qui sera récompensé d’un Oscar pour l’ensemble de son apport à l’industrie du cinéma en 1994, sa société recevant une statuette l’année suivante. Autant dire que tout cinéphile qui se respecte se doit de se souvenir du nom et de l’œuvre de Petro Vlahos.

Le site officiel de la compagnie de la famille Vlahos.

Un entretien avec Petro Vlahos, affable et étonnamment alerte malgré son grand âge :

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1 Commentaire

  1. LordGalean

    incroyable, autant le parcours de cet homme, que l’érudition de Julien Dupuy et des autres intervenants de Capture Mag 😉 c’est vraiment le meilleur site d’information incroyable et inédite sur le cinéma 😉

    je me coucherais moins con ce soir, merci 😉

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