L’HUMBLE TITAN

Loin de la starification de ses homologues américains, Stuart Freeborn fut, toute son existence durant, un humble artisan qui, depuis son petit atelier de la banlieue londonienne, a révolutionné les maquillages prosthétiques. Créateur d’icones du septième art aussi universelles que les singes de 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE ou de Yoda, Freeborn vient de s’éteindre à l’âge de 98 ans. Un hommage s’imposait.

Né en 1914, Stuart Freeborn est l’archétype du self-made man. Sans aucune connexion avec le monde du cinéma et sans avoir accès aux nombreuses sources d’information qui seront disponibles ultérieurement, il apprend les rudiments du métier en se maquillant lui-même. Les impressionnants résultats qu’il obtient ne lui ouvrent pas les portes des studios pour autant, et c’est un canular sacrément culoté qui lui permet de sortir de l’ombre. En 1935, Stuart Freeborn circule à Beckenham maquillé pour ressembler à l’empereur éthiopien Haïlé Sélassié Ier. Le jeune homme découvre avec délice qu’il a fait mouche, lorsqu’un papier paru dans le Times du lendemain s’offusque que la visite d’un homme de pouvoir puisse échapper au protocole réservé à une personne de sa stature. Le canular est vite éventé et Stuart se fait arrêter par la police qui le place en garde à vue plusieurs heures ! Le jeu en valait la chandelle : Freeborn est enfin repéré par le producteur Alexander Korda qui lui permet de faire ses premiers pas sur les plateaux de cinéma. Notre homme collabore alors, sans être crédité, à plusieurs superproductions de Denham Studios comme LE VOLEUR DE BAGDAD ou REMBRANDT. Mais c’est en concevant le faux nez d’Alex Guinness pour le OLIVER TWIST de David Lean qu’il obtient enfin un peu de reconnaissance.

Sa rencontre avec Stanley Kubrick va propulser sa carrière à un tout autre niveau. Sur DOCTEUR FOLAMOUR, Freeborn se charge des maquillages de Peter Sellers, un contrat parfaitement rempli et qui lui vaut d’être embarqué sur le pari fou de 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE. Sur ce film, Freeborn crée deux précédents : il invente un système de masques mécaniques pour les incroyables singes sur lesquels repose la première partie du film. Ces prototypes sont mis à rude épreuve : les personnages sont entièrement recouverts de costumes prosthétiques (de la laine angora est utilisée pour une partie de la pilosité des singes), ils interagissent avec de la poussière et de l’eau, et sont filmés à côté de véritables animaux. La perfection du travail de Freeborn est aussi sa plus grande malédiction : pendant longtemps, personne ne remarque son exploit, tandis que les maquillages nettement plus grossiers de John Chambers sur LA PLANÉTE DES SINGES sont récompensés d’un Oscar à la même époque. Tout aussi étonnant, le vieillissement accéléré de Bowman est également source de migraine pour le pauvre Freeborn qui, parallèlement, perd de précieuses semaines à travailler sur l’apparence des extra-terrestres qui n’apparaîtront finalement jamais à l’écran. Pour l’ultime vieillissement de Bowman, Freeborn conçoit un crâne complet en mousse de latex, selon une technique qui ébahit Dick Smith de l’autre côté de l’Atlantique. Cet autre grand maquilleur, responsable notamment des transformations de Regan dans L’EXORCISTE, demande dès lors conseil à Freeborn pour concevoir un autre vieillissement prosthétique marquant du cinéma : celui de Dustin Hoffman dans LITTLE BIG MAN. Les deux maquilleurs entretiendront d’ailleurs une longue relation épistolaire.

Après d’autres effets spéciaux de maquillage notables (la décapitation de David Warner dans LA MALÉDICTION par exemple), la fin des années 1970 marque évidemment la collaboration de Freeborn à LA GUERRE DES ÉTOILES. Le maquilleur se charge notamment de Chewbacca, réemployant la méthode éprouvée sur 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE, tout en créant quantité d’aliens, dont le célèbre Greedo. Après avoir travaillé sur SUPERMAN, Freeborn retrouve Lucas pour L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE et relève l’un des paris les plus fous du film : concevoir avec Yoda une marionnette crédible, capable de transmettre tout un panel d’émotions et de parler. Un travail harassant, l’un des plus difficiles de sa carrière selon ses propres dires, résolu en partie grâce à une astuce bien dans le ton de ce malicieux bonhomme : il attribue au petit personnage certains de ses propres traits. La ressemblance est d’ailleurs frappante.

L’activité de Stuart Freeborn se ralentit dans les années 1980, même si on lui doit quelques créations mémorables, comme l’œil difforme de Peter Cushing dans TOP SECRET des ZAZ. À l’aube des années 1990, Freeborn décide d’arrêter sa carrière, sans avoir reçu ne serait-ce qu’une seule nomination aux Oscars. Nick Maley, Bob Keen, Nick Dudman : tous les grands maquilleurs anglais lui doivent énormément, et aucun ne tarit d’éloges envers le maître qui, non content d’être un authentique génie, sut rester humble, humain et respectueux de ses confrères. C’est ce que l’on appelle un modèle.

En bonus, un bel hommage du maquilleur Nick Maley :

Un très émouvant webisode de LA MENACE FANTÔME, dans lequel Nick Dudman fait un beau cadeau à son maître.

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Et enfin un documentaire (pas franchement transcendant, mais bon) en deux parties sur Freeborn.

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5 Commentaires

  1. Bonjour Julien,
    Merci pour votre article consacré à « Master » Freeborn. Je crois que vous avez fait une petite erreur concernant les maquillages de Little Big Man : c’est le grand Dick Smith qui en fut responsable…

    Cordialement,
    J-Marc Deschamps
    Journaliste et auteur.

  2. Oups… Vous l’aviez clairement indiqué. Toutes mes excuses.
    JMD

  3. Juledup

    C’eut été une ÉNORME erreur Jean-Marc. Mais relisez la phrase, j’attribue bien le maquillage de Little Big Man à Dick Smith, et pas à Freeborn évidemment.
    Merci pour les compliments (vous êtes le Jean-Marc Deschamps de ce site : http://www.cosmopif.com/invites/invit_deschamps_jm.htm ?)

    • Bonjour Julien, je suis confus… Je crois que je suis encore chamboulé par la disparition de ce grand artiste ; Yoda étant mon personnage préféré de la saga (avec C-3PO). Et c’est bien moi sur ce site.
      Cordialement,
      JMD

  4. Henry

    Bravo pour cet article, son début de carrière est incroyable.

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