LES YEUX REVOLVER

MORT OU VIF est l’un des plus grands westerns des années 90, mais personne ne le sait. Avec ce film, Sam Raimi pousse son style à son paroxysme, avec une flamboyance radicale qui lui vaudra les foudres de la critique. Retour sur l’un des plus grands films incompris de l’auteur d’EVIL DEAD.

Certains films ne rencontrent tout simplement pas leur public. C’est le cas de MORT OU VIF de Sam Raimi. Sorti en 1995, en plein revival du western initié par les succès de DANSE AVEC LES LOUPS de Kevin Costner et IMPITOYABLE de Clint Eastwood, le film aurait dû consacrer Sharon Stone en tant que superstar incontournable, tout comme il aurait dû démontrer le génie formel de Sam Raimi, un cinéaste définitivement capable de réaliser autre chose que des films d’horreur. Il n’en sera rien, puisque le verdict du public sera sans appel : le film fait un bide injuste en salles, mais il est surtout mal interprété par les spectateurs qui se déplacent pour le voir. Construit comme une véritable tragédie grecque transposée dans l’Ouest américain, MORT OU VIF est perçu comme un pastiche de western, une œuvre qui détourne le cinéma opératique de Sergio Leone pour s’en moquer à grands renforts de zooms et de décadrages inattendus, le tout dans une ambiance de violence cartoonesque à la lisière du ridicule. Si le film a cette réputation au moment de sa sortie, il ne sera jamais vraiment réévalué à sa pleine mesure au fil des années, ni par les cinéphiles ni même par les amateurs de westerns. Et encore aujourd’hui, MORT OU VIF reste par bien des égards l’œuvre la plus mal aimée de la filmographie de Sam Raimi, y compris semble-t-il, par son réalisateur !

C’est cependant mal connaître le travail du cinéaste de DARKMAN et SPIDER-MAN que de lui prêter des intentions parodiques. Comme à son habitude, Sam Raimi prend le sujet et ses thèmes à bras le corps, par le biais d’une forme qui exprime les tourments de ses personnages de manière particulièrement extériorisée. Avec cette histoire de vengeance rythmée par les duels qui ont lieu dans la petite ville de Redemption, le cinéaste parvient très rapidement à dépasser les contraintes initiales, pour transformer les obligations du projet en atouts. Plutôt que de souffrir de la présence glamour de Sharon Stone (productrice, elle l’a par ailleurs imposé au studio), Sam Raimi l’inscrit au contraire dans un cadre certes grandiloquent, mais particulièrement habité. Il ne faut que quelques instants au spectateur pour oublier le personnage de mante religieuse qui a fait connaître l’actrice avec BASIC INSTINCT (le film est encore dans toutes les mémoires à l’époque), pour la découvrir progressivement en véritable ange de la vengeance qui n’a pas encore accompli son destin. En la montrant régulièrement dans l’hésitation et en proie au doute, notamment dans un univers dominé par les hommes, Sam Raimi fait ressortir sa sensibilité, sa féminité et au final sa véritable force, surtout dans les moments qui auraient pu être les plus caricaturaux. On pense notamment à ce duel pluvieux particulièrement furieux, dans lequel elle défie un gros dégueulasse qui s’est permis de déflorer une jeune adolescente sans aucune délicatesse (voir la vidéo ci-dessous), comme à ce final particulièrement baroque, introduit par la révélation tragique d’un flashback qui court sur tout le film (oui, comme dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST).

Image de prévisualisation YouTube

Ces passages ne seraient cependant pas aussi forts si Sam Raimi lui-même ne s’était pas mis en tête de filmer MORT OU VIF comme aucun autre western n’a jamais été filmé auparavant. Même s’il s’est défendu d’avoir vu IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST avant le tournage du film, il semble évident que le travail de Sergio Leone lui a permis d’extrapoler sur le genre, de la même manière que Leone s’est lui-même inspiré du travail de John Ford, Howard Hawks, Budd Boetticher et autres cinéastes incontournables du western pour mettre en scène ses opéras de l’Ouest. Certes, il manque effectivement un musicien de la stature d’Ennio Morricone pour magnifier les images de MORT OU VIF (le score d’Alan Silvestri reste tout de même mémorable), et Sam Raimi n’emploie pas forcément la crudité qui caractérise également le cinéma de Leone. Il la remplace toutefois par l’usage de thématiques fortes et même choquantes comme le viol, le parricide ou l’infanticide dont il retranscrit les émois par une mise en images sensitive, faisant ainsi preuve d’une véritable intelligence émotionnelle que peu d’autres westerns (films ?) de son époque auront su dévoiler. Loin du classicisme puissant d’un IMPITOYABLE, le film n’aura cependant aucun impact sur le genre, puisque son bide contribuera surtout à convaincre Hollywood d’arrêter d’investir dans les westerns. Massacré par la critique, ignoré par le public, MORT OU VIF pousse Sam Raimi à se remettre en question. Le cinéaste ne tourne pas pendant quatre ans, et lorsqu’il revient sur le devant de la scène avec UN PLAN SIMPLE, c’est pour étouffer (du moins dans un premier temps) son style reconnaissable, mais pas forcément son talent. Ce sera un premier pas vers une reconnaissance tardive. Dommage que ce soit un chef d’œuvre de la trempe de MORT OU VIF qui en paye le prix.

NB : Ce texte a d’abord été publié dans le numéro 3 de ROCKYRAMA, actuellement en kiosques. Merci à Johan Chiaramonte pour l’autorisation de diffusion.

5 Commentaires

  1. Pourtant mon Sam Raimi favori… J’ai l’impression de passer pour un extra-terrestre à chaque fois que j’en dis du bien à mes amis.

  2. Arnaud

    C’est un bon film, certes, sans plus. Gene Hackman reprend son perso – doublon, donc – d’Impitoyable & à mon sens le style Toon de Raimi ne se prête pas du tout au western. Quelques passages bien fun assurent le show & le très bon perso de Dicaprio permet d’apporter un peu d’émotion au truc mais c’est bien tout. La prestation de Sharon Stone ne m’avait pas emballé plus que ça. C’est toujours mieux qu’un Lucky Luke… 🙂

  3. Dr Jones

    Un bijou à mes yeux (vu en salles à l’époque). Superbe casting, des duels tous différemment filmés, moult dilemmes cornéliens, un score somptueux d’Alan Silvestri, et j’en passe.
    Et toujours pas d’édition Blu-Ray digne de ce nom. Misère…

  4. Max

    C’est une de mes grandes bluettes de ces années là. et probablement un de mes 3, si ce n’est mon Raimi préféré. Avec l’ami J Dupuy, je crois que c’est le premier film qu’a taxé gauchement d’Opéra ou de Ballet visuel. Si tu revois le film aujourd’hui, tu as parfois la sensation, avec le recul, de voir un film en performance capture tellement la caméra semble libre et de ses mouvements. Et les techniques de changements brusques de cadres et de valeur radical de plan dans le même le même plan, je crois qu’aucun film n’a encore aujourd’hui tenté de suivre cette voie. Sinon Steph, C’est toujours uber cool de prendre le temps de défendre un film comme celui là et tu soulignes très bien le souci de perception du film à l’époque (le truc c’est une vengeance hyper tragique et tout sauf froide et les gens ont retenu les gags…) mais pas un mot sur le casting absolument dantesque de ce film ! Ca mériterait un papier en soi : Lance henrikssen, Kevin Conway, Ketith David, Léo di caprio et Russel crowe (tous les deux époque presque never been), qui sont les vrais clous du spectacles et Woody Strode, Roberts Blossom, Pat Hingle et Gary Sinise en guests… et sans parler de la dizaine d’autres tronches du film… dont Jonothon Gill, qui à lui tout seul, en une seule scène, et en jouant faux, enterre tout le casting d’indien de Danse avec les loups…

  5. Boone

    Un excellent Raimi!! Peut-être même mon préférée avec son casting 4 etoiles et sa musique magistrale de Alan Silvestri. C’est dommage que le film soit (parfois) aussi mal considéré.

Laissez un commentaire