L’ENNEMI INTIME

Au milieu des années 80 et dans les années 90, le genre du « Body Snatcher » est recyclé dans diverses productions, qui ne traitent finalement pas ou peu des thématiques associées, préférant retenir le vernis purement horrifique du monstre, plutôt que la façon dont, par essence, il se confronte véritablement à l’humain. Heureusement, un remake signé Abel Ferrara exprime à quel point le genre est fort, quand il est bien abordé. Voici la seconde partie de notre dossier sur les films de « Body Snatchers ».

C’est d’une manière détournée que Tobe Hooper s’attaque au genre : en 1986, le réalisateur de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE tourne un remake de L’INVASION VIENT DE MARS. Dans son film – comme dans l’original de 1953 réalisé par William Cameron Menzies – une petite ville est victime d’une invasion extra-terrestre qui transforme ses habitants en victimes dociles et dénuées d’émotions. Raconté du point de vue d’un enfant, le film possède le charme de certaines productions fantastiques des années 80, sans pour autant exploiter le potentiel horrifique du genre. Et pour cause, la menace extra-terrestre est rapidement dévoilée, faisant basculer le film dans le fantastique débridé : voir des aliens bedonnants en guise de menace, forcément ça ne fout pas autant les chocottes ! Autre petit classique qui a pris un coup dans l’aile, HIDDEN de Jack Sholder déroule son intrigue de série B petit bras, en travestissant un buddy movie dans la norme de l’époque pour y apporter une petite touche de fantastique sympathique, mais résolument bas du front. L’histoire se résume ainsi à un jeu du chat et de la souris, dans lequel un criminel extra-terrestre débarque sur Terre et prend forme humaine, pour tenter d’échapper à un flic de son espèce, qui a également changé son apparence pour pouvoir se balader dans la ville de Los Angeles sans être inquiété. Rien de bien transcendant, et on peut dire que les années n’ont pas vraiment été clémentes avec cette petite série B rapidement montée en épingle par la présence de Kyle McLachlan, à l’époque grand favori de la communauté fantasticophile pour avoir tourné plusieurs fois avec David Lynch (DUNE, BLUE VELVET et TWIN PEAKS quelques années plus tard). Pire encore, HIDDEN et sa tronche de téléfilm (à ne pas confondre avec le film de Michael Haneke donc !) subtilise le Grand prix du festival du film fantastique d’Avoriaz au nez et à la barbe de ROBOCOP, chef d’œuvre impérissable de Paul Verhoeven qui en disait d’ailleurs beaucoup plus sur la société de son époque, sans aborder le même sujet existentiel.

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Conforté par la popularité du remake de Philip Kaufman, le studio Warner envisage rapidement une nouvelle version du film au début des années 90, plus sobrement intitulée BODY SNATCHERS. D’abord confiée à Larry Cohen (LE MONSTRE EST VIVANT) puis Stuart Gordon (RE-ANIMATOR), cette version tombe finalement dans l’escarcelle d’Abel Ferrara, qui en profite ici pour tenter sa seule et unique expérience au sein d’un studio. Avec l’aide de ses comparses habituels (du moins à l’époque), le scénariste Nicolas St. John, le chef opérateur Bojan Bazelli (soupçonné d’avoir réalisé le film, sur le plan technique du moins) et le compositeur Joe Delia, Ferrara s’applique à retrouver l’essence de la série B qui faisait cruellement défaut à la précédente version et transpose judicieusement son intrigue sur une base militaire américaine. En gardant son sujet dans un endroit confiné (et symbolique d’une certaine idée de l’uniformisation de toute société), l’auteur de KING OF NEW YORK et BAD LIEUTENANT présente alors très efficacement sa thématique, d’autant qu’il se permet une exposition très concentrée et ne cherche jamais à dévier de son objectif principal en exposant les failles de ses personnages (alcoolisme, colère, paternalisme) comme autant de qualités humaines qui seront happées par la pensée unique des extra-terrestres aux allures de militaires. Quelques idées visuelles parfaitement exploitées et représentatives de la thématique générale (le cours de dessin à l’école maternelle) permettent également au réalisateur de suggérer quelques notions sur l’uniformisation culturelle, mais il sera rappelé à l’ordre par le studio, très soucieux de ne pas brusquer le public visé, notamment lors d’une séquence où la jeune héroïne Marti, confrontée à son père Steve, prend le parti de lui tirer dessus sans savoir s’il a déjà été assimilé par les profanateurs. Dans l’esprit du réalisateur, Steve est encore humain et périt sous les balles de sa fille. Selon la volonté du studio, il se décomposera sous les yeux de Marti, comme le font toutes les enveloppes corporelles qui ont été contaminées. Ces quelques changements (qui concernent également la charge du film contre la première guerre du Golfe) n’entachent en rien l’excellence du film, le meilleur remake du film de Don Siegel à ce jour, si ce n’est qu’ils démontrent que les problèmes soulevés par le sujet et sa thématique restent très actuels. Préoccupée par le film, la Warner repousse sans cesse sa sortie, acceptant toutefois de le présenter à Cannes (autrement dit au casse-pipe) en 1993, avant de le bazarder dans quelques salles américaines en janvier 1994, soit plus de six mois après la sortie française (tout aussi catastrophique). Un dédain justifié par le caractère offensif de cette version, qui mérite toutefois bien plus que ce statut de vilain petit canard (à cause du logo Warner qui ouvre le générique) dans la filmographie d’Abel Ferrara, du coup bien vacciné à l’idée de retravailler avec un studio.

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Retour à la normale pour le monstre, qui connaît de nouvelles itérations inoffensives, dans des films aussi divers que LA MUTANTE de Roger Donaldson (et sa suite signée Peter Medak), INTRUSION de Rand Ravich, JASON VA EN ENFER d’Adam Marcus et surtout THE FACULTY de Robert Rodriguez, d’après un scénario de Kevin Williamson. Dans le premier, un film rescapé des années 80 et pourtant sorti en 1995, le monstre prend la forme d’une prédatrice sexuelle interprétée par la superbe Natasha Henstridge. Pour le reste, il s’agit d’une petite série B gore et rigolote, mais encore moins consciente de son potentiel offensif qu’un HIDDEN, ce qui veut tout dire. Dans le second, c’est Johnny Depp qui interprète la menace venue d’ailleurs, un astronaute contaminé lors d’une de ses escapades dans l’espace. Sachant que la problématique d’invasion reste liée au couple qu’il forme avec Charlize Theron, autant dire que les enjeux d’INTRUSION sont plutôt limités. Ceci étant dit, aussi nul soit-il, le seul et unique film de Rand Ravich propose une expérience assez inédite : le fait de pouvoir se régaler du jeu sobre (pour ne pas dire inexistant) d’un Johnny Depp en mode monolithique. Oui, on est loin du numéro de folle tordue des PIRATES DES CARAÏBES qu’il nous ressert désormais depuis plus de dix ans ! Dans le neuvième épisode des aventures de Jason Voorhees, notre ami à la machette protubérante est désormais capable de pénétrer (oui..) et de posséder (d’accord…) les corps de ses victimes, afin de reprendre au bout du compte sa forme initiale. Même s’il s’agit ici d’une version totalement fantasque du « Body Snatcher », il faut reconnaître que dans sa version non censurée, JASON VA EN ENFER est probablement le meilleur épisode de la « saga ». Oui, ce n’est pas vraiment difficile, mais cela méritait d’être souligné.

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Enfin, THE FACULTY s’impose clairement comme un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire avec le sujet, à savoir recycler les idées des autres pour les faire passer comme siennes, tout en se moquant sciemment d’où elles viennent. Quand on demande à Robert Rodriguez si cela ne lui pose pas de problème de reprendre telle quelle la séquence du test sanguin de THE THING dans son propre film, il répond que ce n’est pas vraiment grave, puisque personne de la jeune génération (auquel le film s’adresse avant tout) n’a vu le film de John Carpenter. Outre le fait que le travail de Big John parle encore pour lui (on ne peut pas en dire autant de THE FACULTY, qui est tombé dans l’oubli), il faut tout de même reconnaître qu’il s’agit ici d’une approche totalement à côté de la plaque, pour un sujet et un genre qui prône l’humanisme, l’individualité et le libre arbitre. D’ailleurs, le film recherche tellement la hype du moment (casting dans le vent, bande originale au diapason) qu’il va régulièrement à l’encontre de son sujet. Dommage, car l’idée de situer un film de « Body Snatchers » dans une école était plutôt bonne. Notons enfin que le roman Marionnettes humaines de Robert Heinlein a fini par être adapté en 1995 avec le film LES MAÎTRES DU MONDE de Stuart Orme. Techniquement, il ne s’agit pas de doubles et de copies, mais de possession extra-terrestre, comme le montre l’extrait ci-dessous. Il y a d’ailleurs fort à parier que Phil Tippett ait cherché à rendre un hommage indirect à Heinlein dans STARSHIP TROOPERS 2, puisqu’il reprend la même idée pour cette suite en DTV, beaucoup moins coûteuse que le film original de Paul Verhoeven.

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Et comme Hollywood a décidément la mémoire courte, Warner réitère les mêmes erreurs quelques 15 années après le BODY SNATCHERS d’Abel Ferrara, avec un nouveau remake officiel, cette fois confiée à l’allemand Oliver Hirschbiegel, réalisateur consacré de L’EXPÉRIENCE et LA CHUTE, deux œuvres dévoilant le mal à visage humain. Il n’en fallait pas plus pour prétendre que le cinéaste est l’homme de la situation, ce qui n’est pas tout à fait le cas dans le cadre d’un film de studio qui souhaite offrir des allures cossues à ses plus grosses productions. Volontiers austère dans sa démonstration filmique, Hirschbiegel oublie consciemment qu’on lui a confié un paquet de fric pour mettre en valeur sa star liftée (Nicole Kidman) et laisse de côté toute volonté épique pour se concentrer exclusivement sur sa thématique politique (le film brocarde évidemment la guerre en Irak), faisant ainsi la démarche inverse d’un réalisateur voué au public tel que Don Siegel. Forcément mécontente du résultat, la Warner exige du producteur Joel Silver (généralement lui aussi enclin à tout faire péter) des reshoots conséquents, qui seront confiés à James McTeigue (V POUR VENDETTA) après avoir été supervisés sur le papier par les frangin(e)s Wachowski. Pas forcément engageant avant son rafistolage, le projet débouche alors sur un film ouvertement boiteux, faisant le grand écart entre des velléités auteurisantes un peu vaines et des tentatives de grand spectacle horrifique un peu foireuses. Bref, dans un camp comme dans l’autre, personne ne semble s’être mis d’accord pour traiter le sujet de manière frontale, et cela s’en ressent clairement devant le résultat. Par ailleurs, INVASION (c’est le titre de cette version) connaît également un bide à la hauteur de son budget (65 millions de dollars pour une gueule de téléfilm des années 90), ce qui ne devrait pourtant pas remettre en cause un futur remake d’ici les années à venir, du moins si les studios hollywoodiens restent logiques avec eux-mêmes.

Dans l’intervalle, il faudra compter avec une relecture tendance du sujet : comme elle l’avait déjà fait avec le vampirisme et la lycanthropie dans la lucrative saga TWILIGHT, Stephenie Meyer détourne le mythe des « Body Snatchers » pour discourir sur les affres sentimentaux des adolescentes virginales avec LES ÂMES VAGABONDES, un désastre artistique et économique qui risque bien de compromettre la suite de la carrière de la romancière midinette sur grand écran. Conceptuellement, LES ÂMES VAGABONDES n’est pourtant pas totalement dénué d’intérêt, puisque le roman et le film qui en a été tiré, consistent à narrer le débat intérieur que se livrent l’hôte extra-terrestre et son réceptacle humain, l’un essayant de supplanter l’autre, avant de le comprendre puis de l’accepter. Comme on pouvait le redouter connaissant Meyer, la mièvrerie du traitement de personnages insipides (un comble, dans un récit qui doit faire la part belle au caractère humain) et l’abaissement des enjeux du contexte fantastique (le déchirement intérieur du personnage principal ne sert finalement qu’à alimenter un piètre triangle amoureux) ont raison de cette trouvaille qui aurait pu apporter un point de vue introspectif assez inédit au genre. Et cette peur d’assumer les véritables enjeux du thème traité atteint son pinacle lors d’un final d’un positivisme absurde, qui finit d’annihiler tout ce que cette thématique peut comporter de peur primale. Il faut également noter que LES ÂMES VAGABONDES se démarque du genre en montrant dès son exposition une Terre déjà placée sous le joug de l’envahisseur alien. Un contexte qui permet à Andrew Niccol, plus que jamais engoncé dans ses oripeaux de cinéaste spécialiste du « high concept movie », de dépeindre un monde d’une propreté littéralement nickelle (si l’on en croit le look des véhicules), avec même une petite critique du consumérisme occidental lors d’une virée grotesque dans un supermarché. Ramener à des considérations bassement matérielles un genre dont les portées existentialistes ne sont plus à démontrer, voilà une belle preuve du manque d’ambition affligeant de ces ÂMES VAGABONDES.

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Heureusement, avec LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE, Edgar Wright vient remettre de l’ordre dans le genre, stigmatisant l’uniformisation de la société actuelle, sous couvert d’une comédie de mœurs où la nostalgie ambiante empêche clairement les gens de sa propre génération d’avancer. Un discours à contre-courant, qui indique clairement que le genre peut s’adapter aux époques.  Il faut dire que la tentation est grande quand il s’agit de mettre en scène un monstre à l’apparence aussi évocatrice…

Cliquez ici pour lire la première partie de ce dossier. Texte sur LES ÂMES VAGABONDES par Julien Dupuy.

2 Commentaires

  1. Larper

    « Enfin, THE FACULTY s’impose clairement comme un cas d’école de ce qu’il ne faut pas faire avec le sujet, à savoir recycler les idées des autres pour les faire passer comme siennes, tout en se moquant sciemment d’où elles viennent. »

    Toujours aussi prévisibles par ici (Rodriguez/Williamson = pas bien !).

    Pourtant « The Faculty » s’impose à mon sens comme la meilleure relecture officieuse (ou du moins l’une des meilleures) de « Body Snatchers », tout à fait respectueux de son aîné, le parfait petit film du samedi soir qui survit bien au poids des ans, fun, rythmé, plus soigné que ce a quoi Rodriguez nous a habitué/nous habituera par la suite (ça mérite d’être souligné) avec de la bombasse à foison, ce qui ne gâche rien… que demande le peuple ?

    Sinon j’aimerais bien savoir en quoi consiste la « moquerie » que vous évoquez car la reprise de l’idée du test sanguin m’avait semblé très bien intégrée au récit et sans pointe d’ironie/condescendance (pour citer un mot très – trop – employé par ici) aucune.

  2. Fest

    Peu de souvenirs du film, mais le regard condescendant de Rodriguez sur les classiques ayant inspiré The Faculty ressortait très bien dans l’entretien avec Rafik Djoumi dans le Mad d’époque…

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