LE TEMPS DES MIRACLES

Le projet CRUSADE est au cœur de la quatrième et dernière partie de notre interview avec le scénariste Walon Green, qui sera publiée dans les prochains jours. Considérant que le film ne s’est jamais fait, et pour comprendre l’importance de ce projet dans sa carrière, il nous est apparu nécessaire de rédiger ce préambule.

Être un scénariste bien installé à Hollywood, c’est accepter l’idée que plus des 2/3 de ses scripts achevés ne soient jamais portés à l’écran. Dans la liste, tristement longue, des grands projets inachevés, le CRUSADE écrit par Walon Green demeure une épine dans le cœur du cinéphile amateur de grandes épopées. Initié par Paul Verhoeven et Arnold Schwarzenegger, à l’époque où ces deux noms dominaient le box-office et trônaient au sommet de la Power List Hollywoodienne, CRUSADE réunissait leurs intérêts respectifs. Schwarzenegger, immortalisé par des figures mythologiques telles que CONAN LE BARBARE ou TERMINATOR, se cherchait un rôle quasi-christique. Paul Verhoeven, participant depuis une dizaine d’années à un groupe de recherche sur le christianisme des origines, faisait de l’intersection du spirituel et du politique un des fondements de son œuvre, comme en témoignent LA CHAIR ET LE SANG et ROBOCOP. Suite à l’abandon par Disney du projet DINOSAUR initié par Verhoeven, Walon Green se consacre donc à la rédaction de CRUSADE, un film d’aventure taillé sur mesure pour Schwarzenegger, dans lequel il injecte ses propres obsessions anthropologiques et son goût pour l’Histoire revisitée par-delà l’image d’Épinal.

L’histoire de CRUSADE débute dans la France du XIème siècle. Elle suit les traces de Hagen, un bandit à la petite semaine spécialisé dans le vol de reliques. Arrêté alors qu’il tentait de détrousser une abbaye en pleine nuit, Hagen est emprisonné et fait la rencontre d’un vagabond juif du nom de Ari, qui partage sa cellule. Ce dernier s’est fait arrêter alors qu’il vendait de l’eau croupie en la faisant passer pour de l’eau bénite, ayant ainsi rendu malades des paysans de la région. Pendant ce temps, l’Abbé reçoit la visite de Emmich, le jeune seigneur local qui, depuis des années, cherche à mettre la main sur Hagen. Lors d’un échange dialogué (remarquablement économe et tout en sous-entendus), nous comprenons que Hagen est un bâtard, fils de l’ancien Seigneur et d’une paysanne, et donc demi-frère d’Emmich. Et l’Abbé, qui était le confesseur de l’ancien Seigneur, a gardé pour lui le désir qu’avait eu le vieil homme de légitimer Hagen et lui reconnaître ainsi ses titres de noblesse. Seuls l’Abbé et Emmich sont donc au courant et, moyennant quelques arrangements, l’Abbé promet que Hagen sera bientôt exécuté. Dans leur cellule, Hagen et Ari évoquent les reliques les plus convoitées. Le vagabond juif lui révèle avoir vu autrefois, dans une église à Jérusalem, la plus précieuse des reliques du monde chrétien : à savoir la croix authentique sur laquelle fut crucifié le Christ, soigneusement conservée et incrustée dans un bloc de pierre. Il fait une description détaillée des lieux. La garde fait alors annoncer aux prisonniers qu’ils seront escortés le lendemain matin sur la route de la caravane papale. Car en effet, le pape Urbain II fait une tournée à travers l’Europe afin d’exhorter la population à la Croisade qui se prépare. Et sur son chemin, il bénit les gueux, les déshérités et même les condamnés à mort. Hagen saisit l’opportunité. Il passe ses chaînes à la flamme de la torche qui éclaire sa cellule, les fait chauffer à blanc et les plaque ensuite sur son dos dans d’épouvantables cris de douleur. Ari, paniqué, pense que son codétenu est devenu fou mais ni ses cris ni ceux de Hagen n’alertent pour autant les gardes. Le lendemain, lorsque les gardes les font sortir de la geôle, ils découvrent dans le dos de Hagen une grande forme de croix faîte de chair brûlée. Mais Hagen joue l’idiot et prétend ne pas savoir de quoi il s’agit. Amené sur le bord de route, torse nu, sa croix dans le dos intrigue le personnel de la caravane papale. Interrogé à ce sujet, Hagen prétend ne ressentir aucune douleur et raconte – en s’aidant des descriptions d’Ari – un rêve étrange qu’il aurait fait, où il se trouvait dans une église en flammes et décrochait une croix incrustée dans de la roche, qu’il prenait ensuite sur son dos pour la sauver de l’incendie. Le pape Urbain II n’est pas dupe du mensonge mais les pieux croisés autour de lui, dont le chevalier Bayard qui est allé à Jérusalem et qui a vu cette église et cette croix, crient au miracle. Pour eux, Hagen présente les stigmates d’un élu. Urbain II s’entretient alors discrètement avec l’Abbé. Les deux hommes conviennent de faire semblant de croire à cette histoire. Ils intègrent donc Hagen, et son « serviteur » juif, à leurs troupes de croisés et le placent sous les ordres directs… du Seigneur Emmich.

Cette mise en place de moins de 20 minutes n’est que le prélude d’une épopée guerrière truffée de rebondissements, où Hagen va tour à tour se trouver du côté des croisés, puis esclave, puis du côté des musulmans, puis contre les deux à la fois, et accomplir sans le savoir la destinée évangélique qu’il s’est inventé. Walon Green parvient à mêler avec une déconcertante facilité un arrière-plan historique crédible, des intrigues politiques carnassières, un rapport ambivalent à la Foi (qui sert pratiquement à tout, sauf à accéder au message divin), une ironie toujours à bon escient (les rôles successifs qu’est amené à jouer le juif Ari sont truculents), une romance comme on en a peu vu au cinéma (très inspirée par la poésie mystique musulmane) et des scènes épiques qui, rien que sur le papier, font déjà frémir. Comme si cela ne suffisait pas, Walon Green parvient à structurer son récit en respectant scrupuleusement le cycle héroïque et, en au moins trois occasions, il nous propose de pures images mythologiques dont la pertinence relève, n’ayons pas peur des mots, du génie.

Le personnage de Hagen, taillé sur mesure pour sa star, avait aisément de quoi devenir LE rôle emblématique dans la carrière d’Arnold Schwarzenegger. À ses côtés furent envisagés John Turturro (pour Ari) et Jennifer Connelly (pour Leïla, la fille de notable musulman qui aide Hagen à fuir). À l’époque, le magazine Studio révèle également que les acteurs français Richard Anconina et Irène Jacob ont été auditionnés par Verhoeven. Enfin, on annonce que l’équipe des décors prévoit la construction d’une maquette gigantesque de la Jérusalem d’époque à l’échelle 1/10ème. Hélas, la société Carolco qui développe le projet (cf. interview) va privilégier dans l’immédiat une autre superproduction qui lui semble, alors, moins risquée financièrement. Il s’agit de L’ÎLE AUX PIRATES de Renny Harlin, avec Geena Davis, qui deviendra l’un des plus gros gouffres financiers des années 90. Il faut préciser que le comportement de Paul Verhoeven n’a pas forcément aidé à rassurer les financiers, comme le racontera Arnold Schwarzenegger lui-même, des années après que Carolco ait passé la main :

« Au moment des négociations, les producteurs nous ont fait remarquer que le budget était très élevé, de l’ordre de 100 millions de dollars. Ils nous ont demandés quelles étaient nos garanties que le budget n’allait pas exploser et atteindre les 130 millions de dollars. Et là, Verhoeven est parti dans une longue tirade : « Des garanties ? Quelles garanties ? Cela n’existe pas les garanties ! Si quelqu’un vous promet des garanties, c’est qu’il vous ment ! Personne ne sait ce qui va se passer quand on va sortir du building, si ça se trouve on va se faire écraser par un camion ! Il n’y a aucune garantie que nous puissions vivre jusqu’à demain ! Je ne peux pas avoir le contrôle sur Dieu ! Et je ne crois même pas en Dieu, pourquoi est-ce que je parle de lui ? Mais la nature, une averse pourrait nous ralentir pendant trois mois, et là, qu’est-ce qu’on ferait ? Comment est-ce que vous voulez que je vous garantisse quoi que ce soit ? C’est totalement absurde ! » Je n’arrêtais pas de lui mettre des coups de pied sous la table pour lui faire signe de la fermer, mais rien n’y faisait. Et c’est ce qui a signé l’arrêt du projet. Paul a toujours voulu être honnête mais parfois, il faut savoir choisir son moment. Quel gâchis ! »

Affecté par l’échec de L’ÎLE AUX PIRATES et par sa comptabilité, disons, aventureuse, Carolco n’aura plus les moyens de lancer CRUSADE, dont les prévisions budgétaires dépassent effectivement, et de loin, la barre symbolique des 100 millions de dollars, un record alors détenu par TERMINATOR 2 : LE JUGEMENT DERNIER, une autre production Carolco. Sans parler du caractère « R-Rated » du projet ainsi que de sa propension à montrer régulièrement des organes sexuels masculins (même si depuis, la série GAME OF THRONES est passée par là), une exhibition tout à fait justifiée sur le plan narratif et même mythologique mais qui, au début des années 90, faisait grimacer les distributeurs. Le script de Walon Green ayant beaucoup tourné en ville, on découvre en 1999, dans le film LA MOMIE, une séquence comique qui semble lui avoir été entièrement subtilisée : celle où l’héroïne négocie la « tête » du héros alors que ce dernier est, littéralement, en train d’être pendu. Dans CRUSADE, c’est le juif Ari qui négociait l’achat de Hagen en tant qu’esclave, alors que ce dernier était allongé sur le billot, le scalpel entre les jambes pour être transformé en eunuque à meilleur prix.

En 1996, le comité des jeux Olympiques d’Atlanta commande à Basil Poledouris une pièce musicale pour sa cérémonie d’ouverture. Le compositeur attitré de Paul Verhoeven (LA CHAIR ET LE SANG, ROBOCOP, STARSHIP TROOPERS) livre un morceau pour 300 choristes et orchestre d’une étonnante beauté, une variation virtuose entre la musique orientale, une rythmique complexe héritée de l’Europe médiévale et des chœurs évangéliques. Même si cela reste de l’ordre de la déduction, il est difficile de ne pas entendre dans ce morceau un projet de thème pour CRUSADE, attendu que Poledouris avait probablement déjà été contacté par Verhoeven. Voici le morceau. À vous de visualiser les images qui auraient pu l’accompagner.

Image de prévisualisation YouTube

À l’heure d’aujourd’hui, la société d’Arnold, Oak Productions Inc., détient les droits du script de Walon Green (sensiblement révisé par la plume de Gary Goldman) et il semble peu probable qu’Arnold lui-même puisse réunir à la fois le casting et les fonds qu’un tel projet réclame. D’autant plus qu’entre temps, le 11 septembre a fait renaître des passions fanatiques ainsi qu’une crispation religieuse qui n’existaient tout simplement pas à Hollywood en 1994, année où le film devait rentrer en production. Trop cher, trop ambigu, trop dépassionné dans sa vision de l’Histoire et beaucoup trop violent, CRUSADE ne ressemble hélas plus du tout à un projet viable au XXIème siècle. À moins d’un miracle…

7 Commentaires

  1. Bengal

    Décidément, les meilleurs passages de La Momie ont été pompés sur d’autres scripts (brillants) 🙂 . Passionnant l’article, sinon. Si seulement le film avait pu se faire, au lieu de quoi on se tape cette daube de Harlin. Comme quoi, la ferveur de Paul aura joué contre lui. Qu’Arnold ait les droits, je suppose que ça explique que le scénario soit accessible nulle part.

  2. jackmarcheur

    Bin moi je pense qu’il faudrait que Mel Gibson rencontre Schwarzie et Paulo, vu qu’il essaie de monter son projet de Vikings . Bon je melange peut être un peu tout mais ce sont 2 projets mediévaux non ?

  3. Poivre

    C’est sûr qu’à moins d’un miracle, Crusade restera confiné dans la poubelle des films qu’on ne verra malheureusement jamais.
    Pour autant, il reste comme l’a dit Rafik un script fantastique qui vaut vraiment le coup d’être lu. D’ailleurs à ce sujet, j’avais mis la main sur une version datée de 1993 signée Walon Green avec des « revisions by Gary Goldman ». Cette mention m’a toujours intrigué. Quelle a été l’ampleur des modifications apportées ? Existe t’il une version antérieure sans ces révisions qui a circulé ?

  4. Dr. Sanguin

    Article passionnant comme toujours. Un projet qui fait baver depuis longtemps en effet. (et cette musique de Poledouris)

    J’avai fait des recherches il y a quelques temps pour trouver le script sur le net et je n’avai trouver que ça: http://www.lulu.com/shop/walon-green/crusade-script-unproduced-arnold-schwarzenegger-movie/ebook/product-4627661.html

    Quelqu’un sait si c’est valable ?

  5. runningman

    Je ne voudrais pas critiquer les prises de position de certains grands réalisateurs par rapport aux exécutifs de certains studios et par ailleurs très souvent justifier de leur part, mais là, je ne peux m’empêcher de penser que celà est bien dommage, surtout que, selon les révélations de Shwarzy, l’entretien qu’à Verhoeven avec les producteurs aurait pu mener à une décision définitive de lancer le tournage.
    Verhoeven a vraiment mal négocié avec la carolco car malheureusement à vouloir trop être indépendant dans ces choix ou manières de faire des films, Verhoeven, comme d’autres réalisateurs, en ont payés le prix et le paye toujours pour certains…

    Merci pour cette interview vraiment éclairant sur un GRAND rendez-vous manqué!!!

  6. Il serait peut-être temps de conseiller a Verhoeven la lecture du recueil « Le Seigneur de Samarcande », de Robert E. Howard… !

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