LE TEMPS DES ASSASSINS

Disponible depuis peu dans une excellente édition Blu-ray que l’on doit à l’éditeur Sidonis Calysta (dont il faut une fois de plus saluer le travail pour remettre dans la lumière les grands films oubliés), ENFANTS DE SALAUDS du génial André de Toth brille toujours au firmament des films de guerre les plus nihilistes de l’histoire du cinéma. Ceux qui n’ont encore jamais vu ce joyau méconnu peuvent se préparer à se prendre une très très grosse claque.

« ENFANTS DE SALAUDS est un chef-d’œuvre. » annonce d’entrée de jeu (et à raison) Bertrand Tavernier dans les suppléments vidéo de cette édition Blu-ray inespérée du film de guerre d’André de Toth. Inespérée parce que ce grand film méconnu ne bénéficiait jusqu’ici que d’un DVD américain exempt de suppléments et de sous-titres français. Redécouvrir ENFANTS DE SALAUDS dans une superbe copie HD est donc un vrai bonheur, qui permet de constater une fois de plus les exceptionnelles qualités visuelles et narratives de ce film qu’il est urgent de réhabiliter. Dès le formidable générique d’ouverture, le génial André de Toth (qui clôt ici une carrière proprement héroïque) attrape son spectateur par le colback grâce à une pure idée de cinéma doublée d’une belle note d’intention. Une jeep fonce à toute blinde dans le désert nord-africain tandis que son poste radio diffuse la chanson allemande « Lili Marlene ». Un cadavre est assis sur le siège passager tandis que le conducteur arbore une casquette allemande. À l’approche des lignes britanniques, le chauffeur change soudain son couvre-chef pour une casquette anglaise et change la fréquence de sa radio pour capter cette fois-ci « You Are My Sunshine », révélant ainsi sa véritable identité de mercenaire britannique de retour d’une mission derrière les lignes ennemies. Au-delà de la précision affolante des cadres et de la redoutable efficacité de la composition, cette scène résume visuellement la thématique principale du film ramassée dans son titre original (PLAY DIRTY) et que l’un des personnages formulera plus tard à haute voix : la guerre est une entreprise criminelle pratiquée par des criminels sans foi ni loi, qui ne reculent devant aucun mensonge, aucune duperie ni aucune compromission morale pour parvenir à leurs fins.

Évidemment, cette ouverture très ironique prendra une résonance particulièrement significative lors de la séquence finale qui lui répond avec un nihilisme d’une violence inouïe afin de mieux montrer le vide total sur lequel finit par déboucher ce constant jeu de dupes, cette manière de brouiller les pistes jusqu’à s’y perdre. Entretemps, De Toth aura tracé le portrait d’une bande de mercenaires cyniques envoyés dans le camp ennemi pour faire sauter un dépôt de carburant, avec à leur tête un officier planqué aux manières aristocratiques (Michael Caine dans l’une de ses plus grandes prestations). N’hésitant pas à abattre froidement (et dans le dos) des bédouins qui ont percé leur fausse identité, à violer une infirmière ennemie qui les aidera pourtant par la suite ou à assister sans broncher au massacre de soldats britanniques attirés dans un guêpier, ces personnages figurent indéniablement parmi les soldats les plus amoraux qu’on ait pu voir sur grand écran. Pourtant, De Toth ne les juge pas, dévoilant même à l’occasion l’émergence de leur humanité. Il se contente de montrer ce que font les hommes plongés dans un conflit armé, éternel théâtre de l’absurdité de leur condition. Comme le prouve cette fabuleuse scène de tension où les mercenaires tentent de faire gravir une falaise abrupte à leurs jeeps lourdement équipées. Une séquence impressionnante qui évoque directement l’image du mythe de Sisyphe (symbolisant justement l’absurdité de la condition humaine) et à laquelle William Friedkin a très certainement pensé en filmant la démentielle scène du pont suspendu dans LE CONVOI DE LA PEUR. Rythmé par un humour caustique qui se charge de pointer du doigt l’effroyable cynisme des officiers anglais sacrifiant leurs hommes sans état d’âme pour mieux favoriser leur propre carrière, ENFANTS DE SALAUDS est l’un des très rares exemples de film de guerre aussi divertissant dans sa forme que profondément désespéré dans son fond. En cela, c’est un vrai film d’André de Toth, anarchiste jovial et misanthrope enjoué qui prétendait regarder l’homme au fond des yeux, sans se faire aucune illusion à son sujet.

Outre la beauté de la copie proposée, qui permet d’apprécier la cinégénie incomparable des paysages espagnoles d’Alméria où le film fut tourné, cette édition permet, à travers ses suppléments, de revenir sur le film en compagnie de deux personnalités ô combien pertinentes. Si de l’autre côté de l’Atlantique, Martin Scorsese a beaucoup fait pour la reconnaissance d’ENFANTS DE SALAUDS, en France, c’est essentiellement à Patrick Brion et Bertrand Tavernier que l’on doit la petite renommée du film d’André de Toth. Le premier, qui l’a régulièrement diffusé dans son émission « Cinéma de Minuit », revient donc en une quinzaine de minutes sur son tournage épique notamment marqué par les départs du réalisateur initial, le Français René Clément, et de l’un des acteurs principaux, Richard Harris (qui sera remplacé par Nigel Davenport). Et, comme d’habitude, c’est un vrai plaisir d’écouter Brion, grand érudit qui a l’avantage énorme de ne jamais appliquer aucune grille de lecture sur les films qu’il aborde. Le second, plus bavard (son module dure plus de 35 minutes), aborde l’importance du film dans l’histoire du cinéma, se servant au passage de sa connaissance parfaite du cinéma de De Toth, qu’il a bien connu et dont il révère la liberté de ton. On lui reprochera toutefois le parallèle périlleux entre ENFANTS DE SALAUDS et LES DOUZE SALOPARDS : si Tavernier a raison de souligner que le film de De Toth s’est souvent trainé une réputation injustifiée de version au petit pied du classique subversif d’Aldrich, il s’égare en tentant de minorer l’importance du second au profit du premier, décrivant à tort LES DOUZE SALOPARDS comme un spectacle pyrotechnique démonstratif et peu intéressant sur le fond. Pour autant, cette édition s’impose donc comme un authentique « must have », d’autant plus qu’elle est donc la seule au monde à proposer ENFANTS DE SALAUDS en haute définition. De quoi faire découvrir ce véritable chef-d’œuvre à ceux qui ne le connaissent pas encore et réjouir ceux qui l’admiraient déjà.

L'affiche américaine du film.

TITRE ORIGINAL PLAY DIRTY
RÉALISATION André de Toth
SCÉNARIO Melvyn Bragg et Lotte Colin d’après une histoire de George Marton
CHEF OPÉRATEUR Edward Scaife
MUSIQUE Michel Legrand
PRODUCTION Harry Saltzman
AVEC Michael Caine, Nigel Davenport, Nigel Green, Harry Andrews, Patrick Jordan…
DURÉE 118mn
ÉDITEUR Sidonis Calysta
DATE DE SORTIE En salles en France : le 14 mars 1969. En Blu-ray/DVD : le 15 octobre 2013
BONUS
Présentation de Bertrand Tavernier
Présentation de Patrick Brion
Galerie de photos
Bande-annonce

 

4 Commentaires

  1. Hoblingre

    Il y a quelques jours j’ai revu le film avec grand plaisir. Je trouve que De Toth s’était bonifié sur la fin de sa carrière : la chevauchée des bannis, la rivière de nos amours, chasse au gang

  2. « Chef d’œuvre » me parait exagéré, mais il s’agit effectivement d’un bon film, cynique au possible, avec des images somptueuses. Une référence du film de guerre européen, à n’en pas douter.

  3. jpk

    si si chef d’oeuvre.
    et michael caine is the king.

  4. runningman

    J’avais déjà vaguement entendu parler de ce film, mais c’est après avoir lu cet article sur ce film que je me suis laissé convaincre de me l’acheter en dvd et je dois dire que c’est un véritable chef-d’oeuvre méconnu.
    Encore merci.

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