LE SOMMEIL DE LA RAISON

Quasiment invisible depuis des lustres, le beau film d’épouvante PAPERHOUSE de Bernard Rose a fait ce mois-ci l’objet d’une très belle édition française en DVD et Blu-Ray qui permet de revoir ce petit classique culte des années 80 et de découvrir, ô surprise, qu’il a plutôt bien vieilli, contrairement à beaucoup de ses congénères de la même époque. Retour sur un film rare, à tous les sens du terme.

De la génération des clippeurs surdoués des années 80, l’Anglais Bernard Rose (auteur notamment du célèbre clip Relax, tube homo militant des Frankie Goes to Hollywood) est sans doute le seul à avoir pondu un ou deux titres qui tiennent encore la route. En effet, comparé aux carrières chic et toc d’un Russell Mulcahy (HIGHLANDER) ou d’un Steve Barron (ELECTRIC DREAMS), Rose aura quand même livré le très beau PAPERHOUSE qui nous préoccupe aujourd’hui et le sympathique CANDYMAN avant d’aller se perdre dans des machins académiques du type ANNA KARÉNINE ou LUDWIG VAN B. (dont on retiendra néanmoins la scène magnifique où l’enfant Beethoven s’allonge de nuit dans un lac reflétant le ciel étoilé sur fond d’Hymne à la joie – une scène d’ailleurs thématiquement très proche de PAPERHOUSE). À l’époque où le film est produit, dans la deuxième partie des années 80, l’ombre griffue de Freddy Krueger règne alors sur le cinéma fantastique et les producteurs de PAPERHOUSE vont donc tenter de surfer sur la vague de l’horreur onirique qui a fait la gloire du grand brûlé d’Elm Street. Mais Bernard Rose va peu à peu s’accaparer le projet et le tirer vers les rives du « réalisme magique », assumant ainsi l’influence de sa principale source d’inspiration, LA NUIT DU CHASSEUR. Et cela en nous racontant l’histoire poignante d’une petite fille qui se construit un monde imaginaire inspiré de ses dessins. Un monde qui va lui permettre de devenir amie avec un garçon malade qui existe bel et bien dans la réalité mais qu’elle n’a pourtant jamais rencontré. En représentant cette réalité de manière très naturaliste, en la ponctuant de scènes oniriques expressionnistes et en liant les deux mondes de manière logique, Bernard Rose construit un récit fantastique à la fois très touchant et très cohérent, hanté par la figure effrayante du père campé par Ben Cross (le croquemitaine du film donc, dont la scène d’intrusion dans la fameuse maison de papier constitue un véritable morceau de bravoure pictural). On lui reprochera peut-être un dernier acte un peu déséquilibré, mais dans l’ensemble, on comprend la longévité artistique de PAPERHOUSE, et son influence évidente sur des films comme LE LABYRINTHE DE PAN de Guillermo Del Toro ou LOVELY BONES de Peter Jackson.

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Le mérite de cette édition est déjà de proposer le film dans un nouveau master HD puisqu’il n’avait pas été édité en vidéo depuis la VHS du début des années 90. Bref, une excellente occasion de découvrir ou redécouvrir le film dans des conditions optimales et d’apprécier notamment les superbes contre-jour ou les ciels chargés des séquences de rêves (la silhouette menaçante du père se découpant sur l’horizon !). Rien que pour le fait de proposer un petit film oublié comme celui-là dans une copie pareille, l’éditeur Metropolitan mérite un joli coup de chapeau. Mais ce n’est pas tout. Bénéficiant d’une véritable politique éditoriale en adéquation avec le film, cette édition propose aussi un certain nombre de suppléments qui valent clairement le détour. À commencer par un long entretien (25 minutes) avec le réalisateur qui revient en détails sur ses inspirations et la confection du film, évoquant avec beaucoup d’émotion le destin tragique du jeune acteur principal mais aussi la bande originale un brin schizophrénique (signée à la fois par Stanley Myers et un Hans Zimmer débutant – la part de ce dernier s’avérant assez difficile à écouter sans grincer des dents) ou encore la sortie en salles flinguée par le distributeur. Interrogé dans une chambre d’enfant, le cinéaste y fait montre d’une salvatrice absence de langue de bois, mais aussi d’une certaine prétention. Les artworks du film, présentés dans un bonus à part légendé, permettent de comprendre la mise en place de l’univers du film à travers les croquis de la directrice artistique Anne Tilby, qui est apparemment pour beaucoup dans l’univers graphique à part du film. Enfin, les responsables éditoriaux sont également allés chercher leur copain Pascal Laugier pour évoquer sa passion pour le film : toujours aussi bavard, le réalisateur en profite pendant plus de 25 minutes pour replacer le film dans son contexte, tout en déplorant, comme à son habitude, que le cinéma actuel n’engendre plus de films aussi courageux et en surestimant quelque peu la carrière de Bernard Rose, qui a depuis sombré dans le bas de gamme le plus oubliable. Œuvre unique, petit film touché par la grâce, PAPERHOUSE mérite en tout cas clairement d’être redécouvert.

RÉALISATION Bernard Rose
SCÉNARIO Matthew Jacobs, d’après le roman de Catherine Storr
PRODUCTION Tim Bevan et Sarah Radclyffe
MUSIQUE Stanley Myers et Hans Zimmer
AVEC Charlotte Burke, Jane Bertish, Samantha Cahill, Glenne Headly, Ben Cross…
DURÉE 92mn
ÉDITEUR Metropolitan Video
DATE DE SORTIE En salles en Angleterre : le 2 juin 1989. En Blu-ray/DVD en France : le 2 mai 2013.
BONUS
Interview de Bernard Rose
Rencontre avec Pascal Laugier, réalisateur de The Secret, à propos de Paperhouse
Artworks du film
A propos de la bande originale du film

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