LA TRADITION CAMARADE !

Nous savons désormais tous que PACIFIC RIM se réclame de la tradition des tokusatsu japonais, et plus spécialement du kaiju eiga (films de monstres géants) et du sentais (séries télévisées de super-héros). Par contre, il est peut-être moins évident de savoir en quoi et comment le film de Guillermo del Toro revisite ces genres codifiés à l’extrême. C’est pourquoi nous vous proposons quelques pistes qui permettront de voir en quoi ce blockbuster américain s’intègre avec respect et érudition dans un genre qui restait jusqu’à présent l’apanage des cinéastes nippons.

Une petite mise en garde cependant avant de commencer : notre papier est, forcément, truffé de spoilers !

MONUMENTS

Voilà l’un des grands atouts du kaiju eiga, d’ailleurs directement dérivé de l’un des films matriciels du genre, KING KONG de Schoedsack et Cooper : les monstres titanesques se doivent de détruire au moins un monument célèbre, qui est fréquemment choisi comme théâtre de l’affrontement final entre les créatures. PACIFIC RIM respecte cette règle dans son ouverture (le Golden Gate Bridge est réduit en miettes par Trespasser) et très brièvement lors de l’attaque de Sidney, mais refuse sciemment de respecter cette tradition pour le reste du métrage. Une trahison au genre assumée par del Toro, et qui a permis au producteur du film, Thomas Tull, de se réserver quelques cartouches pour son remake de GODZILLA : le président de Legendary Pictures a en effet demandé à Guillermo del Toro d’épargner la Tour de Tokyo, qui devrait donc être piétinée, une fois de plus, par le titan atomique du film de Gareth Edwards.

SOUS-MARIN

L’ultime affrontement de PACIFIC RIM est la concrétisation d’un vieux rêve des chantres du genre : il est en effet techniquement très complexe de concevoir un combat entre deux « men in suit » en milieu sous-marin, même si l’on a pu voir très sporadiquement ce type de scène dans une toute petite poignée de kaiju eiga, comme REBIRTH OF MOTHRA III d’Okihiro Yoneda (avec la technique du « dry for wet »). Rappelons ainsi que le superviseur des effets spéciaux Shinji Higuchi espérait faire s’affronter Iris et Gamera sous l’Océan Pacifique pour l’un des climax de GAMERA, LA REVANCHE D’IRIS, avant d’abandonner cette idée faute de moyens suffisants.

OCÉAN

Il serait à notre sens erroné de voir une influence lovecraftienne dans le fait que les créatures de PACIFIC RIM viennent du fond des océans. Car non seulement, les deux grandes stars du kaiju eiga, Godzilla et Gamera, sont nées aux confins des océans (Gamera serait même la création des Atlantes dans l’ère Heisei) mais de plus, c’est fréquemment par la voie des mers que les monstres géants arrivent chez les pauvres humains.

COPILOTES

Même si l’on a vu plus d’un colosse mécanique dans le kaiju eiga, tout ce qui a trait aux Jaegers dans PACIFIC RIM nous semble découler plus directement des sentais. Une influence sensible dans le look des scaphandres, mais aussi dans le fait que plusieurs pilotes doivent s’associer pour manipuler ces intimidantes masses d’acier. Intégré rationnellement au script dans PACIFIC RIM, alors que les sentais ne s’embarrassent nullement d’une quelconque logique, ce dernier poncif est brillamment justifié à travers la nécessité de scinder la charge neuronale nécessaire à la gestion des machines. Une idée que l’on doit exclusivement à Guillermo del Toro, même si elle serait empruntée à l’animé ULTRA-MAGNETIC ROBO: COM-BATTLER V si l’on en croit le spécialiste du genre, August Ragone. Quoiqu’il en soit, cette trouvaille permet de respecter une autre règle des sentais, mais aussi de la quasi-totalité des méchas japonais : l’annonce des figures de combat par les pilotes, avant que le robot ne porte les coups. Cette verbalisation des affrontements devient en effet nécessaire dans PACIFIC RIM pour communiquer avec son acolyte. En poussant un peu, nous pourrions également dire que le calibrage des méchas au moment de leur mise en route rappelle les « henshin » (que l’on a traduit parfois en français par « transmutation »), à savoir ce réjouissant instant où les super-héros nippons effectuent de gracieux moulinés du bras pour revêtir leur armure de combat.

STRATOSPHÉRE

Sans être un poncif du genre, on a vu plusieurs fois le climax d’un affrontement entre titans ou surhommes atteindre des niveaux stratosphériques dans le tokusatsu (et un bon paquet d’animés), comme si leur duel atteignait de tels degrés de destruction, que la Terre seule n’était plus en mesure d’absorber cette lutte, à l’instar du final de l’incroyable scène située à Hong-Kong dans PACIFIC RIM. Citons pour mémoire deux exemples de scènes similaires : GAMERA, GARDIEN DE L’UNIVERS de Shusuke Kaneko, dans lequel la tortue volante et le Gyaos montent bien au-dessus des nuages pour se foutre sur la gueule, et le final de KAMEN RIDER KABUTO: GOD SPEED LOVE d’Hidenori Ishida.

PRÉHISTOIRE

On l’oublie souvent, mais avant d’avoir muté suite à la création de la bombe H, « Gojira » est un dinosaure, comme l’est également Gamera (durant la série Showa uniquement) ou encore le merveilleux Rodan dans le superbe film éponyme d’Ishirô Honda (cette belle bête est carrément censée être un ptérodactyle). Une origine que Guillermo del Toro respecte avec une idée totalement pulp : les kaijus de PACIFIC RIM seraient les descendants de ces animaux antédiluviens, attendant dans une dimension parallèle que l’écosystème terrestre, ravagé par la société humaine, soit de nouveau en mesure de les accueillir.

PÊCHE

Ce n’est probablement pas le fruit du hasard si dans PACIFIC RIM les premiers humains à rencontrer un kaiju après l’introduction, sont des pêcheurs : c’était déjà le cas dans le GODZILLA de 1954, mais également dans l’un des kaiju eiga préféré de Guillermo del Toro, LA GUERRE DES MONSTRES d’Hishirô Honda. On y voit en effet des pêcheurs être attaqués par un gigantesque poulpe d’autant moins ragoûtant, qu’un véritable animal avait été utilisé par l’équipe du superviseur des effets spéciaux, Eiji Tsuburaya.

INNOMMABLE

Mine de rien, en voilà une qualité drôlement appréciable à notre époque où l’on n’ose apostropher Superman par son nom de super-héros que du bout des lèvres et au détour d’une blague. Fier de se revendiquer de ce genre jadis considéré comme trivial, Guillermo del Toro prend soin de prénommer la plupart des monstres et robots de son film avec des blazes sacrément colorés, dignes des mémorables Oodaku, Giamantis, Jet Jaguar et autres Gorosaurus.

HUMAINS

L’idée que les nuisances humains soient la source du mal, et que l’humanité est donc l’instigatrice de son annihilation, est propre au kaiju eiga. Dans ce genre, les monstres ne sont  » que  » les conséquences dévastatrices d’une faute humaine : Godzilla et Gamera sont réveillés par des bombes, tandis que Rodan est déterré par une exploitation minière. Sur ce point, PACIFIC RIM remet ce poncif au goût du jour : la menace atomique ne fait plus franchement frissonner les masses. Les catastrophes écologiques sont par contre des craintes totalement contemporaines. Logiquement donc, les Kaijus sortent de leur dimension pour profiter d’un environnement qui leur a été rendu supportable par la pollution humaine.

PLURIETHNIQUE

Pour le coup, cette reprise d’une grande tradition du kaiju eiga n’est aucunement justifiée rationnellement dans PACIFIC RIM. Il y a en effet dans ce film une volonté claire et nette de distinguer les créatures les unes des autres, en les affiliant à des races aussi diverses que variées : nulle logique organique dans la race des kaijus, le pur plaisir de découvrir de nouveaux monstres toujours plus étonnants prime ici. Nous avons ainsi droit un kaiju crustacée avec Onibaba, cousin d’Ebirah vu pour la première fois dans EBIRAH CONTRE GODZILLA de Jun Fukuda. Leatherbake s’apparente plus aux monstres simiesques comme le gorille géant de KING KONG CONTRE GODZILLA d’Hishirô Honda par exemple, même si sa démarche à quatre pattes peut renvoyer au Baragon de FRANKENSTEIN VERSUS BARAGON du même Honda. Otachin, lorsqu’il déploie ses ailes, nous a rappelé le Rodan du film homonyme. Et Knifhead est très clairement un cousin proche de Giron, un gros alien pas commode du très kitsch (et très fun) GAMERA CONTRE GIRON de Noriaki Yuasa. À noter également que, même si tous les monstres de PACIFIC RIM furent réalisés numériquement par ILM, Guillermo del Toro exigea des designers que leur création respecte la silhouette des « men in suit », autrement dit des comédiens revêtant des costumes de monstre.

JOUJOUS

C’est à la fois la filiation la plus évidente avec les méchas nippons, et en même temps la plus audacieuse : Guillermo del Toro a choisi de garnir ses robots d’une énorme quantité de coups spéciaux et autres armes blanches. Mention spéciale à cette épée-tronçonneuse, dégainée avec un bouton on ne peut plus basique puisqu’il comporte le logo de l’arme ! Comme dans les séries récentes des KAMEN RIDER, l’équipement des héros s’apparente donc à des jouets grandeur nature. Les gamins et les grands enfants apprécieront !

Bien entendu, cette liste n’est aucunement exhaustive. Nous vous invitons donc dans les commentaires à nous faire part de vos propres découvertes de ponts et d’hommages au tokusatsu et aux méchas. Amis otakus, c’est à vous !

10 Commentaires

  1. hellkaiju

    L’histoire d’amour : pas de sexe pas d’attouchement pas de bisous les sentiments naissant par des actes de bravoures et la compréhension de l’autre comme dans un pur tokusatsu apres arretez moi si vous connaissez un couple s’embrassant au moins dans un kaiju eiga ou tokusatsu

  2. Sanju

    Excellent article ! En tant que passionné de kaiju, je l’attendais de pied ferme celui-là (oui, j’étais sûr qu’il y aurait un article sur « PR » et le kaiju… C’était obligé!^^).
    Sinon, dans les liens entre le film de Del Toro et le genre, j’ai pas mal pensé à « Godzilla Mothra and King Gidorah : Giant monsters all-out attack » qui, tout comme « Pacific rim » nous montrait des hélicoptères assistant au combat (durant l’affrontement Baragon VS Godzilla) afin de souligner le gigantisme des monstres. J’ai aussi pas mal pensé à ce film et à « Gamera III » qui nous présentaient aussi des flash back montrant un des personnages principaux perdre sa famille durant une attaque de kaiju quand il était gosse. Sinon, dans le domaine du gros bis qui tâche (mais que j’aime bien), dans « The X from outer space » le monstre Guilala saisit un bateau et l’utilise comme arme (afin de détruire un immeuble ou une usine, je ne sais plus, contrairement à « Pacific rim » ou l’engin sert de batte !).

  3. Sanju

    « Rappelons ainsi que le superviseur des effets spéciaux Shinji Higuchi espérait faire s’affronter Iris et Gamera sous l’Océan Pacifique pour l’un des climax de GAMERA, LA REVANCHE D’IRIS, avant d’abandonner cette idée faute de moyens suffisants. »
    Pour rebondir sur cette remarque, Higuchi (si je me fie à IMDB, il me semble que c’est lui même s’il est pas crédité) parviendra finalement à livrer un court combat sous marin (opposant Godzilla et King gidorah) lors du climax de  » Godzilla Mothra and King Gidorah : Giant monsters all-out attack ».

  4. lil jon

    Super article merci capture, j’en sais déjà un peu plus maintenant.

  5. Julien DUPUY

    Hey, bravo pour toutes ces remarques pertinentes les gars !
    Effectivement, j’avais oublié la séquence sous-marine du formidable GMK. Par contre, elle est courte dans mon souvenir, et pour info, elle n’a pas été supervisée par Higuchi (qui n’a fait qu’une seule séquence sur GMK, il travaillait déjà sur ses propres longs à l’époque), mais par Makoto Kamiya.
    Et bien vu également pour les rapports charnels entre persos dans les toku. Je me demande quand même si je n’en ai pas vu (dans le director’s cut de Paradise Lost ou Kamen Rider the First ?). Egalement, pour info, Guillermo del Toro a tourné une scène de baiser entre ses persos, mais l’a coupée parce qu’elle ne fonctionnait pas (je vous renvoie à cet excellent article de Forgotten Silver pour plus d’infos : http://www.forgottensilver.net/2013/07/23/pacific-rim-premieres-infos-sur-les-scenes-coupees/
    Merci pour vos contributions en tout cas !

  6. David Bergeyron

    Dans les poncifs du genre, on peut également citer :

    – Les scientifiques qui n’hésitent pas à mettre leur vies en danger pour trouver une solution au problème Kaiju

    http://1.bp.blogspot.com/-rhCoizjv-TM/UcGWVU14V7I/AAAAAAAADiE/kaCPgfIWxXE/s400/Gojira+Godzilla+scientist.jpg

    – Les humains qui tentent de se protéger des attaques Kaiju à l’aide de murs et diverses barrières

    http://2.bp.blogspot.com/_l9_M3jYn25I/S516B7Cz00I/AAAAAAAAJV4/9LbC9nW6Tgo/s320/electric+godzilla.JPG

    – La capacité qu’ont les Kaijus de se reproduire

    http://www.godzilla.stopklatka.pl/godz-zdj/son.jpg

  7. Lucien

    Un élément important est qu’en général les enfants savent que les kaijus ne sont pas foncièrement méchants, ils se défendent juste (en général ils s’énervent après qu’on leur ait jeté une bombe nucléaire à la tête malencontreusement) alors que les adultes considèrent que c’est des monstres entièrement méchant.

    • Lucien

      En fait, en pensant à ça je me demande si le kaiju serait pas une figure de la résistance japonaise à la domination américaine. Après la guerre, les américains veulent vendre leur technologie nucléaire aux Japonais encore traumatisés par Hiroshima, pour se faire ils recrutent ce bon Osamu Tezuka qui crée Atomic Boy, l’enfant-atomique super-cool. Or les Kaijus naissent à la même époque et sont une sorte de rebellion contre l’energie nucléaire et le monde des adultes (les films de kaijus visant à attirer les enfants, les enfants sont les seuls à comprendre la vrai nature des kaijus, ce qui amène les kaiju à parfois sauver des enfants mais jamais des adultes).

  8. Caïus

    L’attaque du pont de San Fransisco dans le générique de Tobor The 8th Man
    http://www.youtube.com/watch?v=JTiysOs-91w

    Del Toro parle des films et séries qu’il a vu plus jeune :
    http://www.effets-speciaux.info/article?id=850
    nottament « The War of the Gargantuas » où le monstre utilise un gros bateau comme arme :
    http://www.youtube.com/watch?v=swC1wZAJ5lU

  9. Dolph

    Leatherback ne serait-il pas inspiré par Gamera, à fortiori quand on sait que leatherback en anglais est le nom d’une race de tortues de mer.

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