LA STRATÉGIE DE L’ÉCHEC

Réalisateur de films aussi mythiques que FRENCH CONNECTION, L’EXORCISTE, ou POLICE FÉDÉRALE LOS ANGELES, William Friedkin relate ses aventures dans ses mémoires, intitulées FRIEDKIN CONNECTION, et publiées en France aux Éditions de la Martinière depuis octobre dernier. Le metteur en scène y revient sur sa carrière avec lucidité, soulignant combien l’échec lui aura été aussi profitable – voire davantage  que la réussite. Un bouquin tout simplement indispensable pour les fans de son œuvre, et plus généralement pour tout cinéphile qui se respecte.

Dès l’entame de son ouvrage, William Friedkin prend le soin de préciser que son livre ne s’aventure que très peu sur les sentiers de l’intime. Il faut en effet attendre la page 527 (rien que ça !) pour que, une première fois, le réalisateur s’attarde sur ses trois mariages (dont le dernier avec la productrice Sherry Lansing, à la tête du studio Paramount de 1992 à 2005) et son environnement familial (il a deux fils issus de ses précédents mariages). Jusque-là, aucune remarque sur sa vie personnelle, qu’il ne désire manifestement pas dévoiler. FRIEDKIN CONNECTION se concentre ainsi, quasi exclusivement, sur sa carrière cinématographique, son apprentissage du cinéma et le montage de ses premiers projets. Né d’une famille très modeste, resté proche de sa mère, William Friedkin n’est a priori nullement prédisposé à faire du cinéma. Il ne cesse de souligner combien plusieurs rencontres auront été déterminantes dans son parcours personnel, sa découverte du septième art et, plus généralement, de la littérature, de la peinture et de la musique (passionné de classique, Friedkin deviendra aussi un grand metteur en scène d’opéra). Son parcours est d’autant plus intéressant qu’il est en partie le fruit du hasard (ou du destin, diront certains), mais aussi le résultat d’un caractère et d’une détermination hors du commun.

Friedkin fait ses armes à la télé, rêvant de mettre en scène des documentaires stylisés en lieu et place du « travail à la chaîne » que ses patrons attendent de lui. Le jeune homme apprend la grammaire cinématographique sur le tas, dirigeant des émissions en live qui lui permettent d’appréhender la place de la caméra, voire les rudiments de la direction d’acteurs. Son premier fait d’armes notable est un documentaire consacré au sort du condamné à mort Paul Crump, THE PEOPLE VS PAUL CRUMP. Il le réalise à la suite d’une rencontre fortuite, « la plus importante de ses rencontres dues au hasard », pour reprendre ses termes, avec le prêtre Robert Serfling, lequel exerce ses fonctions cultuelles dans la prison du détenu. Le jeune Friedkin, certain de l’innocence de Crump, qu’il rencontre à plusieurs reprises dans sa cellule, veut mettre en scène son histoire pour obtenir sa libération. Se dessine dès cette époque le caractère du metteur en scène, travailleur jusqu’à l’obsession (il monte entièrement le projet en-dehors de ses heures de travail), entier et droit dans ses bottes, certain de pouvoir soulever des montagnes par la seule force de la volonté.

Son ouvrage présente minutieusement la première partie de sa carrière, jusqu’au tournage du CONVOI DE LA PEUR, remake du chef-d’œuvre d’Henri-George Clouzot, LE SALAIRE DE LA PEUR, sur lequel nous nous étions déjà arrêtés à plusieurs reprises (voir l’entretien avec Friedkin lui-même, à l’occasion de la présentation de la version restaurée de son long-métrage). Le cinéaste passe beaucoup plus de temps à décortiquer ses premiers projets que ses derniers, réservant simplement quelques pages à des films comme TRAQUÉ, KILLER JOE, ou BUG. Le tournage maudit du CONVOI DE LA PEUR n’intervient qu’au bout des deux-tiers du volume, et ne bénéficie pas, c’est le moins que l’on puisse dire, d’une description aussi méticuleuse que celle dont profite L’EXORCISTE. Mais le chapitre dédié à son film de jeunesse GOOD TIMES, une comédie avec la chanteuse Cher et son acolyte Sonny Bono, est franchement décapant. Friedkin s’attarde sur tous les détails qui ont fait de ce long-métrage un véritable bide (notamment l’avant-première mondiale dans un cinéma à moitié vide). Son entretien avec Blake Edwards, peu après la sortie de GOOD TIMES, ne manque pas non plus de panache. Il va jusqu’à expliquer au maître de la comédie que son scénario est si « merdique » qu’il faut le « reprendre à zéro » – ce qu’Edwards prend extrêmement mal. En revanche, la carrière de Friedkin est profondément marquée par sa collaboration avec le dramaturge Harold Pinter (scénariste de plusieurs long-métrages de Joseph Losey comme THE SERVANT) sur THE BIRTHDAY PARTY : « Les heures que j’ai passées avec lui, ainsi que les nombreuses conversations que nous avons eues, ont été les plus instructives et les plus précieuses de toute ma carrière ».

En réalité, jusqu’à FRENCH CONNECTION, sa situation à Hollywood est plus que fragile, Friedkin n’ayant jusque-là connu que des échecs commerciaux. De surcroît, malgré l’énorme succès de son polar, qui rafle tous les prix majeurs à la cérémonie des Oscars, le metteur en scène continue de se présenter, tout au long du bouquin, comme un outsider, un homme simple qui n’a pas su prendre la mesure de sa célébrité et s’est engagé sur des voies compliquées quand les studios réclament davantage de simplicité. Si l’on suit ses analyses, FRENCH CONNECTION et L’EXORCISTE, voire POLICE FÉDÉRALE LOS ANGELES, sont presque des accidents de parcours dans une carrière ponctuée d’échecs (LE CONVOI DE LA PEUR) ou de scandales (notamment CRUISING, avec Al Pacino). C’est sur les deux premiers que Friedkin s’attarde spécifiquement, dévoilant les hallucinants secrets de fabrication de sa course-poursuite dans les rues de New York, tournée au mépris des plus élémentaires règles de sécurité (« Je n’ai plus jamais risqué les vies d’autres personnes comme nous l’avons fait ce jour-là, et plus jamais je ne le referai »). De même que les problèmes rencontrés avec son acteur principal, Gene Hackman, écœuré par son propre personnage (« Il est difficile de se souvenir à quel point nous avions dû lutter pour en arriver là, et même combien cela nous avait parfois paru irréalisable »). Le cinéaste rappelle combien le projet dans son intégralité fut difficile à défendre, car aucun studio n’y croyait et ne désirait le produire. FRENCH CONNECTION fut une aventure de tous les instants, depuis sa préparation jusqu’à sa reconnaissance à la cérémonie des Oscars (à laquelle il a failli ne pas pouvoir se rendre en raison d’une panne de voiture homérique !).

Concernant L’EXORCISTE, l’auteur revient à la fois sur le tournage à proprement parler, mais aussi sur les raisons qui l’ont poussé à en retoucher le montage au tout début des années 2000. À ce propos, difficile de savoir si le réal s’est simplement laissé convaincre par son scénariste, William Peter Blatty, responsable du livre dont le film est tiré et qui considérait que le montage initial ne reflétait pas son approche morale, ou si Friedkin a simplement considéré, après plus de vingt ans de disputes entre eux, qu’il convenait désormais d’enterrer la hache de guerre. Quoi qu’il en soit, les chapitres dédiés à L’EXORCISTE sont marqués du sceau de la foi, tant par la thématique que le film aborde que par les anecdotes de tournage relayées par le metteur en scène.

Par la suite, Friedkin passe plus rapidement sur ses projets postérieurs, bien qu’il revienne par exemple sur l’incroyable tournage du CONVOI DE LA PEUR (notamment la scène du pont), ou explicite sa brouille avec Al Pacino sur CRUISING (vexé par le montage final, dont l’ambiguïté semble desservir son personnage, Al Pacino « ne fit pas de promotion pour le film », ne « donna aucune interview – un silence public qu’il a maintenu jusqu’à aujourd’hui »). Plus généralement, le réalisateur montre de quelle manière, en partie par sa seule volonté, de l’autre par de miraculeux hasards, il parvient toujours à s’extirper des cycles d’échecs qui plombent sa carrière. La mise en scène d’opéras lui permet par exemple d’entamer une nouvelle carrière, à partir de la fin des années 1990, l’éloignant des problématiques hollywoodiennes, pour mieux revenir en force dans les années 2000, jusqu’à sa consécration à la Mostra 2013, où il reçoit un Lion d’or spécial pour l’ensemble de sa carrière. Tel Sisyphe, William Friedkin ne cesse de remettre l’ouvrage sur le métier, bravant la mort (il souffre depuis longtemps de graves problèmes de santé) pour continuer son bonhomme de chemin. Mu par ses échecs au sein du système, ses films se nourrissent de ses ambiguïtés et de ses zones d’ombre, à l’origine de leur effet coup-de-poing, déstabilisant pour les spectateurs : « Mes émotions sont une matière inflammable qui peut prendre feu à la moindre étincelle. Chaque jour, tels des soldats au garde-à-vous, mes échecs se mettent en rang devant moi, tandis que mes succès jouent à cache-cache comme des lucioles ». Incandescence d’un cinéma d’artisan, reconnaissant du travail accompli par ses collaborateurs, Friedkin poursuit sa trajectoire subversive, comme l’indiquent ses relations tendues avec la commission de classification à l’occasion de la sortie de KILLER JOE, son dernier film. Espérons que ses mémoires ne soient pas son œuvre testamentaire et que l’on retrouve sa force contestataire encore longtemps à l’écran.

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Notre interview en deux parties de William Friedkin à propos de la remasterisation de SORCERER.

FRIEDKIN CONNECTION : LES MÉMOIRES D’UN CINÉASTE DE LÉGENDE de William Friedkin – Éditions de la Martinière – 640 pages – 25 €

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