LA LOI DE MURPHY

Vous avez grandi en vous repassant en boucle LE FLIC DE BEVERLY HILLS, UN PRINCE À NEW YORK ou encore GOLDEN CHILD – L’ENFANT SACRÉ DU TIBET ? Vous êtes fan d’Eddie Murphy et de ses célèbres « Je te pisse à la raie », bien plus que des films en question d’ailleurs ? Normal, le bonhomme est capable d’élever n’importe quel matériau foireux par la simple force de son talent. La preuve : donnez-lui un micro, une scène et un public conquis d’avance, et il vous livre son meilleur film ! Attendez, c’est quoi le titre déjà ?

Les fans d’Eddie Murphy, les vrais, le savent : le meilleur film de la star n’est pas LE FLIC DE BEVERLY HILLS, GOLDEN CHILD ou même UN FAUTEUIL POUR DEUX, histoire de citer l’un des rares bons films de sa carrière. Non, c’est un secret de polichinelle, mais le meilleur film de Murphy s’appelle RAW. Mais pour le savoir, encore faut-il l’avoir vu et même en avoir entendu parler ! Sorti chez nous directement en vidéo sous le titre de EDDIE MURPHY SHOW à la fin des années 80, ce one man show a connu un retentissant succès aux Etats-Unis et en Angleterre, et a même fait plus d’entrées que certaines des plus grosses productions que la star a tournées par la suite. Nous sommes en 1987 et Eddie Murphy est probablement la plus grosse star de cinéma de la planète, aux côtés de Sylvester Stallone. De fait, la Paramount ne peut rien lui refuser, et certainement pas de sortir en salles un spectacle de stand-up irrévérencieux tourné en live à New York, au Madison Square Garden, comme s’il s’agissait du nouveau film de la star.

Pour l’occasion, le réalisateur Robert Townsend représente d’ailleurs « la légende » d’Eddie Murphy en filmant une brève séquence d’introduction dans laquelle il « fictionnalise » une scène de l’enfance de la star, qui se lance dans une blague graveleuse devant sa famille, à la fois consternée et amusée par la vulgarité d’un petit enfant de dix ans. Pas de doute, la démarche peut sembler totalement égocentrée – d’ailleurs elle l’est – mais c’est ce qui fait tout le sel de RAW, que l’on peut voir comme le dernier baroud d’honneur du « vrai » Eddie Murphy : celui qui vénère Richard Pryor et Redd Foxx, et n’hésite pas à les citer dans toutes ses routines. Celui qui ne s’excuse pas d’être le meilleur dans son domaine, à savoir le comique le plus charismatique des années 80, qui sauvera le SNL de la déroute à lui tout seul, et le relancera pour des années et des années encore, après le départ de tous les Chevy Chase, Dan Aykroyd et autres premiers grands noms du show. Bref, celui qui, pendant quelques années du moins, sera « la plus grande star de tous les temps » !

Nous sommes en 1987 donc, et RAW permet de découvrir un Eddie Murphy totalement imbu de sa personne, et trônant fièrement sur son podium de superstar du showbiz. Par conséquent, il est très clairement le sujet numéro un de ce spectacle, écrit en collaboration avec Keenan Ivory Wayans (1). Logique, dans le cadre d’un one-man show ? Certes, mais Murphy profite du moindre sujet de société pour le ramener à lui, avec une arrogance reconnaissable, mais d’autant plus évidente qu’il ne se cache pas derrière un personnage de fiction. Soyons clairs, RAW comporte vraiment les plus beaux morceaux de bravoure de la carrière d’Eddie Murphy, qui refuse la censure morale autant que possible (le spectacle sera néanmoins remonté pour éviter le classement X américain à sa sortie en salles) et s’en donne à cœur joie, comme ce n’est pas vraiment possible pour lui de le faire dans le cadre de la fiction, surtout quand elle est contrôlée par les diktats des studios. Et même si le monde de la stand-up comedy est habitué aux spectacles qui rentrent dans le lard, rares sont les stars de ce niveau qui se prêtent au jeu avec autant de véhémence.

Il fallait le préciser, car même si les saillies d’Eddie Murphy sont particulièrement hilarantes, elles semblent motivées par une volonté de sa part de régler quelques comptes. Dans l’un des premiers sketches par exemple, la star évoque son échange téléphonique avec Bill Cosby. Tout excité à l’idée de parler avec son idole, Murphy déchante sévère quand celui-ci lui remonte les bretelles à cause de la grossièreté de ses routines, qui lui sont revenus aux oreilles par le biais de son fils, ce dernier jurant désormais comme un charretier après avoir découvert DELIRIOUS (2). Même si Eddie Murphy met les formes dans la description de ce coup de fil moralisateur en imitant à merveille le ton mielleux de Cosby, il finit néanmoins le sketch en précisant qu’il a envoyé son idole se faire foutre avec un retentissant « Fuck you ! » avant de lui raccrocher au nez ! Plus tard, un autre sketch explique la différence entre les noirs et les blancs, et spécialement les italiens qui ne se sentent plus après avoir vu ROCKY au cinéma. Sylvester Stallone n’est pas directement visé, mais l’évidente rivalité entre les deux hommes est au centre de ce passage hilarant, et sur lequel notre bon Sly n’aura d’ailleurs qu’un commentaire désobligeant à faire, sur le costume outrancier porté par Eddie Murphy durant le spectacle. Il faut dire qu’il sait de quoi il parle quand il évoque la mode, et surtout celle, très seyante, des années 80 !

Quoi qu’il en soit, Eddie Murphy ne se borne pas à fustiger les autres stars (Mr. T et Michael Jackson en reprennent pour leur grade après DELIRIOUS), mais également à donner son point de vue sur des sujets précis, comme les institutions du mariage (et notamment du divorce à la californienne : « HALF ! ») ou encore les minorités homosexuelles, sans jamais craindre de passer pour un misogyne ou un homophobe, même quand il se place comme une victime potentielle des croqueuses de diamants ou des gays qui font les 3/8 devant l’aéroport de San Francisco pour lui faire payer ses quelques vannes qui tournent autour du trou de balle. Et l’évidence est là : Eddie Murphy utilise le stand-up comme une arme, et RAW est certainement sa tentative d’agression la plus personnelle, ou du moins la plus révélatrice de sa mentalité de l’époque. Qu’il se foute des étrangers qui ne retiennent que les insultes dans ces films et le surnomme le « Fuck You Man », qu’il tue le père en envoyant chier Cosby ou qu’il se paye royalement de la gueule des plus grands fans de Stallone, ceux qui « pensent pouvoir casser la gueule à un noir en sortant de Rocky gonflés à bloc » comme énoncé dans le sketch en question, Murphy n’épargne personne dans son entourage direct ou indirect, et certainement pas son père qui passe pour un ivrogne patenté, ou encore sa mère qui l’a nourri avec des burgers bien graisseux durant son enfance.

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Au premier degré, c’est clairement hilarant, et on en vient d’ailleurs à regretter que Murphy n’ait jamais été utilisé de la sorte dans des comédies qui dépassent le simple véhicule taillé sur mesure, comme on en vient à se dire qu’on aurait aimé qu’il puisse injecter cette véritable méchanceté roborative dans ses films, parfois présente ici et là (3). Mais en inscrivant RAW dans la carrière générale de la star, et notamment dans le vide qualitatif de l’époque, il est évident que ce spectacle fait office de projet cathartique pour Eddie Murphy. Devenu une marque de fabrique à l’âge de 21 ans (il est le seul acteur des années 80 à signer un contrat exclusif avec un studio, la Paramount en l’occurrence), l’acteur ne se remet pas tant en question qu’il s’offre surtout une véritable soupape pour lâcher du lest et être totalement lui-même une dernière fois, dans toute son arrogance et son génie comique. RAW sera le dernier spectacle de stand-up de la star, mais la véritable remise en question arrivera quelques années plus tard, avec l’étonnant remake du PROFESSEUR FOLDINGUE, qui permet à Murphy de faire sa propre auto-analyse avec plus de finesse qu’on ne pourrait le penser de prime abord. Mais on aborde ici les années 90, et il s’agit donc d’une tout autre histoire…

(1)  Ici et là, on reconnaît d’ailleurs quelques traits comiques qui seront la future marque de fabrique de IN LIVING COLOR, l’émission comique que les frères Wayans lanceront au début des années 90 et qui révèlera… Jim Carrey !

(2)  DELIRIOUS est un spectacle de stand-up tourné par Eddie Murphy pour HBO en 1983.

(3)  La routine sur les pets dans le bain de DELIRIOUS est reprise dans UN FAUTEUIL POUR DEUX, et les vannes homophobes sont légion dans LE FLIC DE BEVERLY HILLS.

NB : Cet article a été publié dans le premier numéro du mook ROCKYRAMA. Remerciements au rédacteur en chef Johan Chiaramonte et à Black Book Éditions pour l’autorisation de reproduction. Pour jeter un œil sur la maquette de ROCKYRAMA, rendez-vous sur le tumblr dédié, et pour vous procurer un exemplaire, direction le site de l’éditeur.

1 Commentaire

  1. DE LUCA S

    Bonjour, alors voila, Raw est un de mes Stand Up préférés, malheureusement, je ne l’ai qu’en vo sous titré anglais, et voulant le regarder avec des amis, il me le faudrait en sous titré fr, savez vous ou je peux le trouver ?
    Merci bcp

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