LA JUNGLE DE LA LOI

L’un des meilleurs polars du grand Sidney Lumet, et pourtant l’un des moins renommés, est sorti cet été en Blu-Ray chez l’éditeur Carlotta. Une bonne occasion de redécouvrir cette œuvre tendue et froidement lucide qui a compté plus qu’on ne le pense dans l’histoire du genre (Olivier Marchal s’en est notamment inspiré pour son 36 QUAI DES ORFÈVRES). Bienvenue chez les ripoux !

Parmi les grands polars de Sidney Lumet, CONTRE-ENQUÊTE fait souvent figure de petit cousin modeste de SERPICO et LE PRINCE DE NEW YORK. S’il n’a ni l’aspect révolutionnaire du premier (qui changea l’image des flics au cinéma) ni l’ampleur narrative du second, et s’il se situe dans une période inégale du cinéaste – le film est sorti entre les médiocres FAMILY BUSINESS et UNE ÉTRANGÈRE PARMI NOUS – il n’en reste pas moins l’une de ses grandes incursions dans un genre qu’il a marqué de son empreinte indélébile. Ici encore, l’histoire est avant tout axée sur le dilemme moral d’un jeune idéaliste. En l’occurrence Al Reilly, assistant du district attorney à qui l’on confie une enquête sur le coriace inspecteur de police Mike Brennan, qui a abattu un dealer. Son supérieur lui a donné cette mission dans un but très simple : innocenter le policier et plaider la légitime défense. Pour cela, il compte sur l’histoire familiale de Reilly, fils d’un flic à l’ancienne qui était ami avec Brennan et qui partageait avec lui la même vision du maintien de l’ordre. Mais rien ne va se passer comme prévu et Reilly, en quête de vérité et de pureté, va peu à peu découvrir le versant sombre de Brennan, remettre en question l’image qu’il se faisait de son père et se mettre sa hiérarchie à dos. Comme tous les grands moralistes, Lumet a toujours évité avec soin les héros donneurs de leçons. Il préfère les innocents auxquels le spectateur pourra s’identifier avant de tomber avec eux dans le gouffre des désillusions. Ainsi, le choix de prêter à Reilly les traits lisses et juvéniles de Timothy Hutton (jeune premier du début des années 90 quelque peu tombé dans l’oubli depuis) participe de cette démarche.

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A contrario, le capitaine Brennan, campé par un Nick Nolte survolté qui suinte la testostérone par tous les pores de sa peau, est d’abord filmé tel qu’il apparaît aux yeux de Reilly : le fascinant mâle alpha de sa brigade, un flic de terrain charismatique et débonnaire. Ainsi, malgré l’incident déclencheur situé dans la scène d’ouverture, où l’on peut constater de manière évidente comment Brennan franchit allègrement les limites de la Loi et se rend coupable d’un meurtre, Lumet nous montre ensuite le personnage comme une personnalité haute en couleurs, qui fait rire ses collègues avec des anecdotes cocasses. Mais dès la scène où il donne sa version des faits pour lesquels il est inquiété, devant l’attorney, Reilly et ses collègues policiers, le découpage finit par donner une importance capitale au personnage, qui envahit progressivement le cadre et écrase de sa présence tous les autres protagonistes présents dans la pièce. Après avoir mythifié ainsi le personnage auprès de son héros, Lumet va s’employer à le déconstruire pièce par pièce. On va ainsi découvrir peu à peu le tempérament incontrôlable, l’impunité arrogante et même l’homosexualité refoulée de Brennan. Mais la force de CONTRE-ENQUÊTE ne se limite pas à cette relation contrariée entre un héros au cœur pur et son père de substitution corrompu. Un troisième personnage vient se glisser au milieu d’eux : le gangster porto-ricain repenti Roberto Texador (Armand Assante), qui essaie de se sortir des griffes de Brennan et qui n’est autre que le compagnon de Nancy, l’ex de Reilly. Un interlocuteur problématique pour Reilly, d’autant plus que le jeune juriste est toujours amoureux de Nancy, mais aussi un personnage initiatique dans lequel il découvrira une certaine rectitude morale.

C’est à travers le prisme de ces deux figures tutélaires du flic ripou et du gangster d’honneur que le monde de Reilly va littéralement s’inverser puis imploser pour finalement lui faire découvrir de manière très violente l’inviolabilité du système. Un système totalement verrouillé alors qu’il repose pourtant sur une logique chaotique, sur un pays constamment au bord de la guerre civile. Lumet le démontre au détour d’une des plus grandes scènes du film : la confrontation entre Texador et son frère ennemi, le mafieux Larry Pesch (joué par Dominic Chianese, l’inoubliable interprète de l’oncle Junior dans LES SOPRANO) sous l’œil de Reilly et de deux policiers. Une scène d’interrogatoire où le rire le dispute à la tension, dans laquelle un avocat juif, un juriste irlandais, un tandem de flics constitué d’un noir et d’un porto-ricain, deux gangsters italiens et un porto-ricain s’affrontent à coups d’insultes racistes dans un numéro de cabotins pouvant dégénérer à tout instant en rixe sauvage. Sidney Lumet poursuit donc son portrait de la société américaine à travers ses institutions et nous livre une fois de plus une œuvre coup de poing bien que sous-estimée (on mettra cela sur le compte de la facture un peu trop « années 90 » de son film, notamment due à la musique un brin « too much » de Rubén Blades). Outre le plaisir de revoir le film en HD, dans un transfert néanmoins pas très impressionnant, ce Blu-ray bénéficie également d’un bonus particulièrement intéressant : un entretien de presque 30 minutes avec le critique et historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret, qui revient avec concision sur la création de CONTRE-ENQUÊTE, notamment sur le travail d’adaptation de Sidney Lumet et sur les différences entre son film et le roman d’Edwin Torres (juge à la Cour Suprême de New York dont les œuvres de fiction, nourries de ses origines populaires et de son expérience professionnelle, ont également inspiré AFTER HOURS et L’IMPASSE). En parfait connaisseur de la filmographie de Lumet, Thoret replace très bien le film dans son œuvre et montre l’importance de ce cinéaste majeur, qui a su traverser 50 ans d’histoire du cinéma américain en se réinventant continuellement. On espère que cette bonne édition poussera l’éditeur concerné à sortir en Blu-ray DANS L’OMBRE DE MANHATTAN, le dernier grand polar judiciaire de Lumet, encore plus scandaleusement sous-estimé que CONTRE-ENQUÊTE.

TITRE ORIGINAL Q & A
RÉALISATION Sidney Lumet
SCÉNARIO Sidney Lumet, d’après le roman d’Edwin Torres
PRODUCTION Burtt Harris et Arnon Milchan
MUSIQUE Rubén Blades
AVEC Nick Nolte, Timothy Hutton, Armand Assante, Patrick O’Neal, Lee Richardson…
DURÉE 132mn
ÉDITEUR Carlotta Films
DATE DE SORTIE En salles : le 11 juillet 1990. En Blu-ray/DVD : le 10 juillet 2013.
BONUS
« Désillusions » : entretien à propos du film avec Jean-Baptiste Thoret, critique et historien du cinéma.
Bande-annonce.

1 Commentaire

  1. jamie starr

    merci !!! je pensais être le seul fan de ce film ! mon père avait une édition dvd dégueulasse qu’il avait du acheter 2€, avec une tronche de série Z DTV. j’avais tiqué sur Nick Nolte, je crois que Sydney Lumet était indiqué en tout petit dessus… en gros fan de polar et amateur de Lumet (même si je ne connais pas toute sa filmo, d’ailleurs il faut que je me procure « dans l’ombre de manhattan ») j’ai pris une sacré tarte !!!
    enfin bref l’article est excellent, merci pour le taf sur ce site, ça fait du bien de lire des articles intelligents sur des films que la majorité de la presse française ne comprend pas ou snobe honteusement !

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