LA FAUTE AU REQUIN

Pilier de toute vidéothèque, LES DENTS DE LA MER a bénéficié d’une intense restauration pour sa sortie en Blu-ray ainsi que de bonus qui le resituent un peu mieux dans son contexte historique.

Largement considéré comme le premier blockbuster de l’ère moderne (alors que ce privilège reviendrait plutôt au PARRAIN de Francis Ford Coppola), l’héritage historique des DENTS DE LA MER s’est nettement modifié au fil des générations, troquant son statut de shocker estival, opportuniste et populiste, pour les habits d’un classique officiel trônant dans la liste des chefs-d’œuvre de l’American Film Institute, quelque part entre LA MORT AUX TROUSSES d’Hitchcock et LA RUÉE VERS L’OR de Chaplin.

Comme le chantait si justement Gérard Lenorman, pur produit français de son époque, LES DENTS DE LA MER était avant tout un film de « lézaméricain » soit un produit anonyme et parfaitement méprisable issu de l’usine à sensations. Et il faudra attendre plusieurs années avant que l’on ne s’interroge vraiment sur la particularité de cette œuvre, qui foulait du pied tout ce que l’on croyait alors savoir du Cinéma (ni Redford ni Beatty ni Newman à l’affiche, pas de sexe, pas de rock, pas de grande cause à promouvoir) et que l’on ne découvre timidement le réflexe primal qu’elle avait généré sur sa gigantesque audience.

http://www.dailymotion.com/video/x3tavo

Le documentaire d’Erik Hollander LE REQUIN FONCTIONNE ENCORE, qui a fait le tour des consoles de montage et des festivals depuis 2006 avant d’atterrir sur cette nouvelle édition, reflète partiellement cet impact originel et l’évolution de l’œuvre dans la conscience du public. A travers les propos des cinéastes qui se revendiquent de son héritage, ce qui perpétue la carrière des DENTS DE LA MER, très loin du gimmick par lequel il fut vendu, est bien cette structure narrative et filmique exemplaire, qui le fait glisser doucement du film d’horreur choc à la chronique d’une communauté maritime pour s’ouvrir au film d’aventure et se conclure sous la forme d’une parabole à la Herman Melville. Quoi qu’en dise Spielberg, cette structure formidable, qui oblige la communauté d’Amity à se confronter au Léviathan et redéfinir ainsi son contrat social (résumé visuellement par les interactions des trois héros marins), est bien la résultante de son travail de conteur et de metteur en scène. Ces invocations philosophiques (merci Hobbes) et mythologiques étaient bel et bien absentes du roman de Benchley, plus préoccupé par la crise de la quarantaine du shérif Brody, officier bedonnant à la libido hésitante et qui se faisait ardemment cocufier par le jeune océanographe Hooper.

L’autre apport appréciable du REQUIN FONCTIONNE ENCORE est de replacer le projet filmique dans le caractère non évènementiel qui précéda sa sortie. Le célèbre documentaire de 1995 de Laurent Bouzereau (toujours visible sur ce Blu-ray) évoquait principalement le tournage dément d’un film phénomène. Le doc d’Erik Hollander préfère, lui, insister sur la petite communauté de Martha’s Vineyard qui accueillit le tournage (avec d’excellents home-movies à la clé) et nous donne même à contempler, non sans émotion, le travail de la fabuleuse Verna Fields en train de monter le futur classique sur la Moviola qu’elle avait fait installer chez elle. A travers ces souvenirs, LES DENTS DE LA MER redevient le « film atypique sorti de nulle part » et réintègre son vrai contexte historique.

Bien sûr, ce qui motivera l’achat impérieux de cette édition est sans conteste la restauration, effectuée au maximum d’après le négatif originel via un wet gate scan dûment détaillé dans une des featurettes. Sur grand écran HD, le résultat est bluffant et impose (sans les exagérer) des contrastes plus convaincants que les multiples ressorties en salle et une colorimétrie plus équilibrée. Il semble néanmoins que le grain ait été sensiblement diminué, sur les visages comme sur les nombreux plans de ciel bleu, sans que cela n’apparaisse comme une anomalie. Rien à redire concernant le mixage 7.1 en V.O., qui lui aussi respecte un équilibre « naturel »; les V.O. et V.F. Mono d’époque étant également et intelligemment proposées pour ne léser aucun souvenir.

Dans l’ensemble, cette restauration est suffisamment précise pour avoir instantanément relancé le débat concernant la présence d’OVNIs, que Spielberg aurait rajouté en post-production. La disparition de tâches et de poussières a ainsi contribué à invalider certains de ces UFO sightings tout en rendant plus évident le principal, celui de la scène de nuit (tournée en nuit américaine), où Brody recharge son revolver sur le pont du bateau. Figurant parmi les titres Blu-ray les plus guettés dans les restaurations entamées pour le centenaire d’Universal, la copie des DENTS DE LA MER supervisée par son réalisateur rend justice à la fois au film et au support. Elle contribue d’autant plus à l’attente de l’autre gros titre spielbergien de fin d’année : E.T – L’EXTRA-TERRESTRE.

En bonus : un article en anglais sur la restauration du film et une vidéo d’époque, avec l’écrivrain Peter Benchley

TITRE ORIGINAL Jaws
RÉALISATEUR Steven Spielberg
SCÉNARIO Peter Benchley & Carl Gottlieb
MUSIQUE John Williams
PRODUCTION Richard D. Zanuck & David Brown
AVEC Roy Scheider, Robert Shaw, Richard Dreyfuss…
DURÉE 124 mn
DATE DE SORTIE 14 août 2012 (1er janvier 1976 dans les salles)
BONUS
– Scènes coupées et bêtisier
– Making of réalisé par Laurent Bouzereau
– « Le requin fonctionne encore : l’impact et héritage des Dents de la mer »
– « Jaws : la restauration »
– « Sur le plateau » : le quotidien du tournage des Dents de la mer
– Archives : Storyboards, Photos du tournage, Le marketing de Jaws, Le phénomène Jaws
– Bande-annonce originale.

2 Commentaires

  1. loic

    A noter que sur le modèle des ses (indispensables) fan docs sur la trilogie Star Wars, Jamie Bedding prépare en ce moment un filmumtarie (c’est comme ça qu’il appelle ses films) sur Jaws.
    Curieux de savoir ce qu’il a bien pu dénicher qui ne figure dans ces 2 mines d’infos que sont le doc. de Bouzereaux et « the shark is still working ».
    Plus d’infos sur: http://filmumentaries.com/

  2. Fest

    Superbe restauration c’est clair… Quel bonheur de faire découvrir le film à quelqu’un qui ne l’avait jamais vu (si si ça existe) dans ces conditions !

    Excellente initiative aussi d’avoir laissé la possibilité d’opter pour la VF d’origine, c’est une vraie marque de respect pour tous les Français qui ont découvert le film ainsi.

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