FROM HERE TO ETERNITY

Ernest Borgnine s’est éteint ce week-end, à l’âge de 95 ans. C’est peu dire que le cinéma américain vient de perdre avec lui non seulement l’un de ses plus grands seconds couteaux (le plus grand ?) mais en plus l’un des derniers représentants d’une époque aujourd’hui révolue.

Ernest Borgnine est mort. C’est très difficile d’écrire un tel truc. Du coup, on se le répète une deuxième fois. Ernest Borgnine est mort. Mais non, rien à faire : ça passe toujours pas. On avait l’impression qu’il était là depuis toujours et qu’il serait encore là pour très longtemps. Même lui d’ailleurs, c’est certain. La preuve : il a tourné quasiment jusqu’à son dernier souffle, selon son propre vœu. Et s’il a certes, comme beaucoup de vieux acteurs hollywoodiens, connu son lot de rôles de petits vieux émouvants dans des téléfilms à sa mémère, il a aussi, chose beaucoup plus rare, continué à tourner pour la jeune génération. Durant les 15 dernières années, on l’avait ainsi vu dans le film de science-fiction BIENVENUE À GATTACA, il avait fait l’une des voix des SMALL SOLDIERS de Joe Dante ou accepté de faire le zozo aux côtés de Trey Parker et Matt Stone dans la comédie déjantée BASEKETBALL (Stéphane Moïssakis ne s’est pas encore remis de la scène où il chantait « I’m too sexy » en se touchant le poitrail de manière plus ou moins langoureuse), il avait aussi prêté sa voix à Mermaid Man, le super-héros vieillissant de la série animée BOB L’ÉPONGE, et on l’avait croisé dans BLUEBERRY L’EXPÉRIENCE SECRÈTE de Jan Kounen. Bref, Ernie, loin d’être un vieux schnoque confit dans son formol, s’intéressait encore à ce qui se faisait aujourd’hui. Il continuait de faire du cinéma comme il l’avait toujours pratiqué : en allant un peu partout, sans fixer de limites à sa curiosité d’acteur. Son dernier grand rôle restera d’ailleurs le sketch qu’il avait tourné il y a dix ans pour l’anthologie 11’09’’01 – SEPTEMBER 11, conçue en hommage aux victimes des attentats de 2001. Dirigé par Sean Penn, il y campait un veuf inconsolable qui vivait dans l’ombre des tours du World Trade Center et livrait là l’une de ses prestations les plus intimes et les plus bouleversantes.

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De toute façon, lorsqu’Ernest Borgnine déboulait à l’écran, ce n’était jamais anodin. Sa silhouette trapue, son regard intense surmonté d’une paire de sourcils broussailleux, sa bouche pleine de dents et l’énergie électrique qui se dégageait de l’ensemble imposaient immédiatement une présence faramineuse. Malgré son physique d’homme de la rue, il y avait quelque chose de surréel en lui. Doté d’un visage hyper-expressif sur lequel pouvait venir s’imprimer aussi bien la bonté la plus profonde que la haine la plus carnassière, il ressemblait à un dessin de Jack Kirby doué de vie. Ce fils d’immigrés italiens et vétéran de la Navy, qui avait commencé sa carrière d’acteur juste après la Seconde Guerre mondiale, n’a pas peiné pour percer : il débute dans son premier film en 1951 et quatre ans plus tard, il est déjà détenteur d’un Oscar du meilleur acteur (décroché au nez et à la barbe de James Cagney, James Dean, Frank Sinatra et Spencer Tracy !) pour l’un de ses rares premiers rôles, celui d’un boucher timide amoureux d’une femme que son entourage rejette dans MARTY. Une performance à contre-emploi puisque, durant les quatre années qui ont précédé, Ernest s’est fait connaître en interprétant des brutes sadiques, notamment le terrible sergent Judson de TANT QU’IL Y AURA DES HOMMES de Fred Zinnemann.

Par la suite, l’acteur saura alterner les genres avec bonheur, traversant 60 ans d’histoire du cinéma en composant plusieurs personnages inoubliables et en s’attirant la sympathie de plusieurs générations de cinéphiles. On se souvient de lui notamment dans UN HOMME EST PASSÉ de John Sturges (1955), où il interprétait un plouc violent qui se faisait dérouiller par un Spencer Tracy manchot (mais Ernie prendra sa revanche aux Oscars puisque Tracy était nominé pour ce film-là) ; dans LES INCONNUS DANS LA VILLE de Richard Fleischer (1955), où il tenait le rôle secondaire d’un fermier amish en butte à trois braqueurs de banque ; dans LES DOUZE SALOPARDS de Robert Aldrich (1967), en général autoritaire ; dans L’AVENTURE DU POSÉIDON de Ronald Neame (1972), en flic prisonnier d’un paquebot retourné ; ou encore dans NEW YORK 1997 de John Carpenter (1981), où il campait un vieux chauffeur de taxi facétieux qui servait de guide au héros. Bien sûr, le gentil Ernie a eu quelques passages à vide : dans les années 70-80, il s’est commis, entre autres, dans quelques séries télé crapoteuses et deux ou trois nanars fantastiques comme LA PLUIE DU DIABLE ou LA FERME DE LA TERREUR. D’ailleurs, les hommages des fans et de la critique auront sans doute un peu trop salué « le héros de SUPERCOPTER » depuis ce week-end tant cette série miteuse tout juste bonne à contenter les indécrottables nostalgiques des années 80 paraît bien peu de chose face aux grandes bornes incontournables de la filmographie de l’acteur. Et justement, à l’heure où le vieux bonhomme vient de tirer sa révérence, on repensera avec émotion à trois rôles qui ont imprimé notre rétine à tout jamais. D’abord, il y a évidemment LA HORDE SAUVAGE de Sam Peckinpah (1969), chant du cygne westernien déchirant et ultraviolent dans lequel Ernest incarnait Dutch Engstrom, hors-la-loi violent et vindicatif mais également capable de se montrer d’une fidélité exemplaire ou même de s’émouvoir pour une petite fleur offerte par une villageoise mexicaine.

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Ensuite, il y a L’EMPEREUR DU NORD de son complice Robert Aldrich (1973), avec qui il aura tourné six films. Contrairement au Peckinpah, un film un peu oublié où il interprétait le terrifiant Shack, chef de train en lutte contre les clochards qui squattaient clandestinement son bien, et qu’il terminait en se battant avec Lee Marvin à coups de hache et de chaînes dans une séquence de baston parmi les plus mémorables de l’histoire du cinéma. Enfin, on n’oubliera pas LES VIKINGS de Richard Fleischer (1958), superbe film d’aventures dans lequel Ernie interprétait, aux côtés de Kirk Douglas, Tony Curtis et Janet Leigh, un roi viking tonitruant. Lors d’une scène mémorable, alors qu’il allait être jeté dans une fosse remplie de loups affamés, il acceptait son sort mais demandait en échange une épée afin de quitter ce monde l’arme à la main et de pouvoir ainsi gagner le Walhalla, le paradis des guerriers. En restant devant une caméra jusqu’au bout, Ernest Borgnine aura lui aussi gagné son ticket d’entrée pour le paradis des stars immortelles. C’est pour nous que ça va être le plus difficile maintenant : on ne verra plus de nouveaux films avec lui. Heureusement, il nous reste tous les autres. So long Ernie…

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2 Commentaires

  1. C’était une figure d’Hollywood. Sa simple présence imposait le personnage. Qu’on se rappelle son sourire inquiétant au début de La Horde Sauvage, le sourire de la brute temporairement policée qui instillait un malaise…

  2. Benj

    Merci Arnaud pour ce bien bel hommage.
    RIP Ernest 🙁

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