ENFER SANS RETOUR

En provenance directe du début des années 70 et invisible depuis lors, WAKE IN FRIGHT – RÉVEIL DANS LA TERREUR de Ted Kotcheff renaît de ses cendres cette semaine sur nos écrans dans une copie restaurée inespérée. Une bonne occasion de découvrir ce petit chef d’œuvre oublié célébré par Martin Scorsese et Nick Cave.

John Grant, un professeur d’école assigné au fin fond de l’outback australien, regagne Sidney pour les vacances mais s’arrête en cours de route dans la petite ville minière de Bundanyabba. Il n’en repartira plus. Sur ce pitch simplissime, WAKE IN FRIGHT – RÉVEIL DANS LA TERREUR compose une sorte de survival halluciné, bourrelé d’angoisses, de rires étranglés et de violence écœurante, le tout dans une atmosphère suffocante, écrasée de chaleur, sentant la viande, la sueur et la bière (à ce titre, on n’a sans doute jamais vu autant boire à l’écran !). Voici le programme de ce véritable ovni sorti initialement en 1971. Un film oublié depuis sa sortie, invisible pendant plusieurs décennies avant qu’on ne retrouve in extremis son négatif au fin fond d’un entrepôt de Pittsburgh, dans une caisse de matériel destiné à être détruit. C’était il y a dix ans. Depuis, le négatif en question a été restauré numériquement avec soin par l’état australien, permettant ainsi aux spectateurs d’aujourd’hui de découvrir cette œuvre étonnante qui a bien failli être rayée de l’Histoire du cinéma. Cette résurrection n’en est que plus payante puisqu’elle permet de découvrir avec joie que le réalisateur Ted Kotcheff n’est donc pas l’homme d’un seul film, puisque son seul titre de gloire restait jusqu’à aujourd’hui d’avoir signé le premier RAMBO. Et la surprise n’en est que plus belle puisque, loin du superbe scope classique de ce dernier, WAKE IN FRIGHT, adepte d’une mise en scène beaucoup plus torturée, privilégie un format 1:85 qui, passé les beaux paysages désolés de la séquence d’ouverture, enferme son personnage principal dans un univers visuel expressionniste diablement efficace, à base de courtes focales claustrophobes et d’angles de prises de vue écrasants. Du coup, à l’image du héros, le spectateur se retrouve peu à peu piégé dans un film qui ne lui laisse aucune échappatoire, où tout peut arriver à n’importe quel moment. Et où tout finit par arriver. Même le plus inattendu.

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Car WAKE IN FRIGHT ne recule devant rien et malmène son spectateur jusqu’au bout. Y compris en jonglant avec les clichés de manière particulièrement retorse. Non content de confronter son citadin de héros au mépris qu’il ressent pour les bouseux de Bundanyabba, le film n’hésite pas à le déstabiliser en retournant ces clichés pour mieux les faire exploser à la gueule du spectateur. Ainsi, le personnage de Doc Tydon (campé par un Donald Pleasence mémorable), qui tient à la fois du péquenaud dégénéré et de l’esthète décadent adepte de la sodomie, accueillera John Grant en le chambrant sur ses a priori d’homme civilisé et en lui demandant s’il s’attendait à ce que les gens du coin soient des amateurs d’opéra. Alors même qu’on le verra plus tard écouter de l’opéra dans la cabane délabrée qui lui sert de domicile. Personnage à visages multiples, Doc Tydon, sorte de Charon des antipodes, est celui qui va introduire Grant dans l’enfer de ce petit coin de fin du monde. Perdant son argent, ses vêtements, sa virilité et sa dignité, dépouillé de tout ce qui le constitue en tant qu’être humain et en tant qu’individu civilisé, Grant va traverser un véritable calvaire. La longue et insoutenable scène de la chasse aux kangourous survenant en milieu de film (dans laquelle – avis aux amis des bêtes qui ne supportent pas ce genre de spectacles – de véritables animaux sont tués à l’écran) fait ainsi figure d’un abominable rite de passage au cours duquel le héros renoncera justement à l’humanité dont il était persuadé qu’elle assurait sa supériorité sur les autochtones. Comme tout bon survival qui se respecte, WAKE IN FRIGHT n’a que faire des théories rousseauistes et dépeint avant tout l’homme comme une bête dissimulée derrière le fin vernis de civilisation dont il se gargarise (et en cela, à l’image des CHIENS DE PAILLE de Sam Peckinpah, le fait que le héros soit un intellectuel s’avère encore plus payant). Ne serait-ce parce que ce genre de film libre, imprévisible et sans concessions n’a quasiment plus cours aujourd’hui, courez voir le film de Ted Kotcheff. Vous n’en reviendrez pas. Dans tous les sens du terme.

TITRE ORIGINAL Wake in Fright
RÉALISATION Ted Kotcheff
SCÉNARIO Evan Jones, d’après le roman de Kenneth Cook
CHEF OPÉRATEUR Brian West
MUSIQUE John Scott
PRODUCTION George Willoughby
AVEC Donald Pleasence, Gary Bond, Chips Rafferty, Sylvia Kay, Jack Thompson, Peter Whittle…
DURÉE 108 mn
DISTRIBUTEUR La Rabbia/Le Pacte
DATE DE SORTIE 3 décembre 2014

6 Commentaires

  1. Bientôt une restauration de RETOUR VERS L’ENFER alors ?…

  2. jackmarcheur

    oui oui oui ça m’interesse, tout le monde a beau chier sur le Stallone, n’empeche que la realisation de Rambo 1er du nom est d’une classe et d’une efficacité redoutable.

    du coup je viens de imdbiser Ted Kotcheff, et le bonhomme a tourné quelques films qui m »interessent!

    Bon faut les trouver !
    Merci pour cette chronique Arnaud !

  3. Suffocant,éreintant,pervers et explorant la noirceur de l’âme humaine à coup de bières (jamais un film n’avait montré autant d’alcool engloutie aussi facilement!) WAKE IN FRIGHT est un film essentiel qui remue la tête et le cœur en laissant votre dépouille sur le bas-coté si vous ne vous accrochez pas jusqu’à la fin !

  4. Wolf Creek c’est donc tout gentil à coté ??

    En causant de bière, dans La Horde Sauvage ça picole badass aussi !

  5. Moonchild

    Enfin vu, il faut dire que les diffusions télé n’ont pas été pléthore (me semble-t-il), les éditions dvd zone 1 ou zone 2 british m’ont aussi tenu à l’écart de ce film essentiel et surprenant.
    Je remercie donc le cinéma Utopia de Toulouse de le proposer dans sa version restaurée (magnifiques couleurs bleu azur pour le ciel et ocre pour l’outback).

    Comme je l’ai trop souvent lu, je ne pense pas que le film soit insoutenable, oppressant, suffocant, éreintant, et j’en passe.
    En réalité, le film nous prépare, nous annonce un programme qu’il ne tiendra finalement pas (et c’est là que réside une partie de son intérêt) ; en effet, le bain de sang, la torture, la mort atroce de son protagoniste n’aura jamais lieu (bien au contraire d’ailleurs) ; s’il y aura un bain de sang, ce sera celui des pauvres kangourous, les hommes, eux, se contenteront d’un bain de bière hautement fraternel …

    Pour appuyer ce que souligne justement Arnaud Bordas, le film tord véritablement les clichés : le représentant de l’ordre ne sera que bienveillance pour notre jeune professeur (voir cette belle scène autour du lit d’hôpital à la fin), de même une amitié sincère semble poindre entre ce dernier et l’excellent Donald Plaisance ; aurait-il trouvé cela à Sidney (symbole de la civilisation dans le film), rien n’est moins sûr ?

    Donc, pour ma part, le film n’est pas une expérience de régression (de la civilisation à la sauvagerie), mais fait plutôt l’expérience d’une autre civilisation (celle des provinciaux, des ruraux, des péquenots diront certains), tout aussi respectable à mon sens.

    On pourrait presque rêver de montrer ce film dans les collèges et lycées, tant il arrive à interroger les stéréotypes et clichés de manière plus qu’intelligente.

    PS : c’est vraiment le film à voir cette semaine, beaucoup que le très moyen La French ou le très mauvais White God.

  6. Moonchild

    Pour répondre à Tony, à mon sens ce film n’a pas grand chose à voir avec Wolf Creek (si ce n’est son cadre géographique bien sûr).

    Autant le très bon film de Greg McLean, pardon les très bons films de Greg McLean (le second étant un remake du premier) sont implacables et d’une grande noirceur, autant Wake in fright délivre au final un message positif (dans le bon sens du terme, sans être politiquement correct et neuneu) qui manifeste sa foi en l’être humain.

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