DU RIRE AUX LARMES

Formidable film de monstres réalisé par une équipe de débutants promis à un bel avenir (Joe Dante, Jon Davison, Rob Bottin, John Sayles), PIRANHAS (re)sort en DVD et Blu-ray chez Carlotta. L’occasion de se livrer à un petit exercice mental : et si Joe Dante avait continué dans la lignée de cette réjouissante série B ?

Il y a déjà tout Joe Dante dans PIRANHAS, le second film officiel du réalisateur de GREMLINS, mais son premier long-métrage à part entière considérant que son œuvre précédente, HOLLYWOOD BOULEVARD, tenait plus de l’exercice de collage que de l’œuvre originale. Bien que cette série B ait été réalisée pour une misère et produite par Roger Corman pour des motifs bassement mercantiles (à savoir, plagier LES DENTS DE LA MER, alors que le phénomène autour du film était déjà passé de mode), Joe Dante y révélait un univers d’une cohérence en béton armée. Un petit miracle et la preuve manifeste qu’il est un auteur, considérant que PIRANHAS fut conçu dans des conditions pour le moins précaires.

1Pour tous les amateurs de Dante, ce simple constat suffit à vendre PIRANHAS, ce qui n’empêche pas au film de laisser, a posteriori, un je-ne-sais-quoi de frustration. En effet, en revoyant aujourd’hui ce film, on peut légitimement rêver à ce qu’aurait pu nous offrir le réalisateur si les aléas de sa carrière ne l’avaient pas conduit vers le divertissement tout public. Car au-delà de ses réjouissants hommages à ses films fétiches qui le poussent à offrir à Barbara Steele, la comédienne culte du MASQUE DU DÉMON, l’un de ses meilleurs rôles, au-delà de son savoureux ancrage dans le film de monstre (une note d’intention clairement revendiquée avec l’apparition totalement gratuite d’un monstre animé par Phil Tippett), au-delà de son goût pour les seconds rôles à gueule (Dick Miller forever !), de son affection pour les multitudes monstrueuses, frénétiques et lilliputiennes, ou de son art de la satire politique (ah, ces militaires abrutis !), PIRANHAS, comme le premier tiers de HURLEMENTS, dégage un sentiment de malaise, de pessimisme et d’angoisse diablement bénéfiques à l’efficacité d’un film d’horreur.

2Un constat somme toute logique considérant que, derrière ses airs d’irrésistible trublion d’Hollywood, Joe Dante est un réalisateur flippé, désespéré même serait-on tenté de dire. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si même ses films les plus mainstream évitent toujours les happy end, en faveur de dénouements mélancoliques, voire de fins ouvertes laissant supposer le pire (à ce titre, L’AVENTURE INTÉRIEURE se pose là). Avançant déguisé dès qu’il œuvre dans le blockbuster suite au triomphe monumental de GREMLINS (un succès que Dante lui-même considère partiellement comme une malédiction), le réalisateur doit attaquer la plupart de ses films de biais, en se glissant un peu par défaut dans la peau de l’élément perturbateur d’Hollywood, au lieu de laisser libre cours à ses penchants les plus sombres et désespérés.

En revoyant PIRANHAS aujourd’hui et tandis que la carrière de Dante semble être sur une pente descendante, on peut donc regretter que le cinéaste ne se soit pas plus essayé à l’horreur pure : il y a dans ce film une ambiance à la fois délétère et réjouissante assez unique en son genre. PIRANHAS n’est certainement pas plombant pour autant, mais la plupart des gags restent des grands éclats de rires désespérés face à une horreur inéluctable, laissant les protagonistes hébétés comme dans cette scène mémorable où Dick Miller hère, tel un zombie, au milieu de son parc d’attraction réduit à un charnier. C’est d’ailleurs bien cette puissance émotionnelle qui permet à ce grand patchwork de références cinématographiques de maintenir sa cohésion et de se hisser bien au-dessus d’un simple jeu de massacre potache, chose que le remake foutraque d’Alexandre Aja ne cherchera même pas à retrouver.

Image de prévisualisation YouTube

PIRANHAS ressort donc chez Carlotta, en Blu-ray et DVD. Sans faire de miracle (en particulier dans les scènes de nuit) la copie présente un beau progrès par rapport aux précédentes versions disponibles et les menus sont à la fois de bon goût et fonctionnels. Le bilan est un peu moins positif du côté des suppléments : en dehors de la classique bande-annonce, le disque ne reprend malheureusement pas le formidable commentaire audio que l’on pouvait trouver dans le DVD zone 1 sorti pour les vingt ans du film. Un vrai manque, compensé en partie par un chouette entretien d’une quarantaine de minutes avec Dante qui revient, porté par sa faconde et sa jovialité habituelles, sur la conception pittoresque de son film, nous offrant au passage un vrai cours sur l’Histoire du cinéma bis des années 1970. Un régal, forcément.

3Mais on regrettera surtout le traitement réservé au document le plus précieux du disque : un montage de rushes en 16mm, filmés par le producteur Jon Davison sur le tournage. Cette dizaine de minutes d’images hallucinantes, où l’on peut voir notamment un tout jeune Rob Bottin draguant sans vergogne les membres féminins de l’équipe, était également présent sur le disque américain, mais avec un atout de poids : il était commenté par Dante et Davison qui nous renseignaient sur ce que l’on voyait à l’écran. Présenté sans aucune information sur le disque de Carlotta, le document perd une grande partie de sa valeur : il aurait été diablement judicieux d’y ajouter au moins quelques informations, ne serait-ce que sous la forme de sous-titres, pour comprendre qui fait quoi à l’écran. Reste évidemment le principal : le film, soutenu par un bel effort éditorial. Si vous aimez les monstres, le gore, le politiquement incorrect et la rigolade, bref si vous aimez tout ce qu’on aime chez Capture Mag, c’est largement suffisant pour passer à la caisse !

Affiche

TITRE ORIGINAL Piranha
RÉALISATION Joe Dante
SCÉNARIO John Sayles et Richard Robinson
PRODUCTION Roger Corman, Jon Davison, Chako van Leeuwen et Jeff Schechtman
MUSIQUE Pino Donaggio
AVEC Bradford Dillman, Heather Menzies-Urich, Kevin McCarthy ET SURTOUT LE DÉMENTIEL DICK MILLER …
DURÉE 90 mn
ÉDITEUR Carlotta
DATE DE SORTIE En salles en France : le 15 novembre 1978. En Blu-ray/DVD en France : le 05 juin 2013.
BONUS
Défense d’entrer : Joe Dante à propos de PIRANHAS (40min)
Rushes de tournage
Bande-annonce

1 Commentaire

  1. Postscriptom

    Conjuguez-moi le verbe « hérer » ?…

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