UNE RAISON DE VIVRE

Découvert dans le cadre de la compétition officielle durant la dernière édition du Festival européen du film fantastique de Strasbourg, THE RETURNED est notre premier coup de cœur de la compétition et mérite donc que l’on s’attarde dessus. En espérant une éventuelle sortie en salles par chez nous.

Réalisé par le metteur en scène ibérique Manuel Carballo, dont c’est la première expérience cinématographique hors de son pays natal (au Canada), THE RETURNED est une œuvre poignante dont la dimension horrifique n’est finalement qu’un prétexte à une évocation déchirante d’un couple qui vit ses derniers jours. La planète est secouée par une épidémie virale qui transforme les gens en zombies. Les vaccins existent mais les stocks mondiaux ne cessent de décroître, au grand dam de Kate, médecin en charge des « revenants » (les humains-zombies « revenus » à la vie par le biais du sérum), dont le mari a lui-même été mordu plusieurs années auparavant et ne doit sa survie qu’à l’injection quotidienne du vaccin. L’intelligence du film de Carballo est de proposer une alternative au récit de zombies à la Romero : en lieu et place d’un film horrifique, le cinéaste espagnol nous propose de suivre la lutte pour survivre menée par  un couple qui se sait condamné et qui tente de trouver des médicaments puis d’échapper aux autorités dans l’objectif de gagner quelques jours et de profiter de leur amour. S’il faut d’ailleurs attendre presque une heure pour qu’un zombie apparaisse à l’écran, la brièveté des apparitions ne fait que renforcer la violence des quelques scènes horrifiques qui émaillent le récit. En fait, c’est précisément par ce climat « zombiesque » que l’histoire d’amour, en contrepoint, prend de plus en plus d’ampleur. Ce n’est pas la cause du fléau qui intéresse le réalisateur, mais les conséquences que la situation politique engendre pour le couple, contraint de se cacher pour espérer s’en sortir. Les dernières séquences du film sont d’ailleurs particulièrement marquantes, tant par la position dans laquelle se trouve le mari, obligé de s’enchaîner pour éviter, lors de sa « transformation » morbide, d’attaquer sa propre femme, que par le twist final, qui indique le sens que risque de prendre la vie de Kate à la suite de la disparition de son mari. Sans jamais verser dans le pathos, avec une retenue qui force le respect, Carballo met en place un récit profondément touchant dont les quelques arcs narratifs trop voyants ne viennent jamais déconstruire l’intelligence et l’émotion. Bref, THE RETURNED est une belle découverte, et pour cela, il nous fallait interviewer le réalisateur, venu présenter son film au FEFFS cette année.

THE RETURNED est présenté comme un film de zombies. Mais si on excepte les flashbacks, le premier zombie apparaît véritablement dans le récit au bout d’une heure. Est-ce une volonté particulière d’éviter le spectaculaire, de placer l’humain au centre du film ?

Placer l’humain au centre du scénario était l’intention essentielle. Les films avec des zombies et des pandémies dans les villes, c’est à mon avis vu et revu. Or, pour mon film, nous n’avions ni les financements ni l’envie de faire un film qui allait simplement montrer des hordes de zombies en liberté. On a voulu faire un tout autre type de film. On a vraiment choisi de placer le curseur sur les conséquences de l’infection, sur les événements privés qui en découlent et affectent les personnages. D’une certaine manière, on avait aussi envie de redonner au zombie la dignité qu’il a pu perdre dans tous ces films. J’avais vraiment envie de montrer autre chose que des chairs en décomposition et du sang.

On retrouve ce qui fait l’une des qualités du cinéma de genre espagnol aujourd’hui : une volonté de faire du grand spectacle avec une dimension profondément humaine.

Vous savez, si on dépouille soigneusement les scénarios de cinéma, il s’agit d’événements se passant d’humain à humain avant tout. Le cinéma, c’est une affaire de relations humaines. Si on passe trop de temps à s’attarder sur la dimension spectaculaire, sur le côté grandiose, l’humanité des personnages risque d’en souffrir. Je ne sais pas s’il s’agit d’une école espagnole ou d’une sensibilité européenne, de se concentrer, non pas sur la grande histoire mais sur la petite histoire, sur les histoires humaines. Après, bien évidemment, Hollywood a ce financement énorme et peut faire du grand spectacle. Mais dans ce cas-là, si l’on consacre trois quarts d’un film aux explosions et au grand spectacle, il ne restera forcément qu’un quart du film dévolu aux relations et aux histoires humaines. Il faut parvenir à trouver un équilibre entre ces deux dimensions.

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Justement, c’est la première fois que vous travaillez à l’étranger. Qu’est-ce que ça fait de travailler sur le continent américain ? Est-ce que ça change profondément les choses ?

J’ai tourné au Canada précisément. Je fais vraiment une distinction entre tourner à Hollywood et tourner, dans mon cas, au Canada. J’y ai quand même eu une grande liberté d’expression et de création. Je n’ai pas eu à retoucher mon style, alors que si j’avais travaillé à Hollywood, j’aurais dû faire des sacrifices. Ce que j’aurais perdu en liberté, je l’aurais peut-être gagné en moyens. Au Canada, cette question ne s’est absolument pas posée. Du coup, j’ai réussi le pari de faire un film européen au Canada, car je n’ai pas eu à me compromettre ni à faire de sacrifice, quel qu’il soit.

Vous vous concentrez certes beaucoup sur les personnages, mais jamais au détriment de la facture artistique du film. Est-ce que le budget vous a permis de tourner tout ce que vous aviez en tête ?

Un réalisateur désire toujours plus de budget pour faire ce qu’il veut, c’est évident (rires). Non, sérieusement, on a eu beaucoup de chance de trouver des gens qui s’intéressaient à notre projet. On a notamment pu faire énormément de repérages pour sélectionner les lieux les plus adéquats pour raconter notre histoire. Disons que je suis vraiment très heureux d’avoir pu trouver des lieux dans lesquels je souhaitais vraiment tourner. C’était très important pour moi. Dès le départ, nous avions le souci de faire un film qui soit formellement bien fait. Certes nous voulions des zombies en toile de fond, mais nous voulions surtout réaliser un film esthétiquement très abouti et doté d’un regard nouveau, original, qui sorte, comme je l’ai déjà dit, du récit de zombies habituel. Nous voulions produire une œuvre dont la puissance esthétique transparaîtrait immédiatement à l’écran. Cela vient surtout du travail extrêmement minutieux que j’ai fait avec le directeur de la photographie, Javier Salmones. Nous avons étudié ensemble chaque plan, chaque cadre, chaque mouvement de caméra pour tirer le maximum de chacun des lieux que nous avions à disposition, de chaque recoin de l’espace, mais aussi des acteurs et de l’histoire dans son ensemble. C’est précisément pour cette raison que le tournage a été compliqué.

Pour en revenir aux personnages en tant que tel, j’ai trouvé que l’une des forces de votre film est précisément d’éviter tout jugement préétabli à leur égard. L’un des protagonistes principaux trahit son meilleur ami. Pourtant, il me semble que vous ne posez aucun jugement moral sur lui et sur son geste. Comme si la situation le poussait à agir de cette façon, tout simplement…

Oui, complètement. Jamais je n’ai voulu juger mes personnages, je me contente simplement de les observer. Nous nous trouvons face à des relations amoureuses ou amicales et je voulais simplement observer comment ces relations réagissent, évoluent, à mesure que certaines limites sont atteintes ou carrément dépassées. Dans des cas extrêmes, chacun est capable de trahir son ami, de changer fondamentalement de position. La volonté de survivre est simplement trop forte, elle est inhérente à l’être humain. On ne peut pas se détacher de cette volonté de survivre. Comment la fidélité, l’amitié, l’amour peuvent être mis à l’épreuve dans certains cas extrêmes ? Voilà le cœur du film.

Il y a une scène que j’aime particulièrement : le couple se trouve séparé par une vitre mais se confond dans l’ombre projetée sur la surface vitrée. La dimension tragique de la séparation se joue sur cet espace vitré : lui est sur le balcon, elle à l’intérieur de la maison. Ils sont ensembles, mais sans être ensembles en quelque sorte…

Vous avez tout à fait raison. Cette scène et surtout ce plan racontent au fond toute l’histoire du film. L’homme et la femme sont l’un dans l’autre, leur reflet les unit ; cela montre combien ils tentent de faire perdurer leur amour aussi longtemps que possible. Mais en même temps, ils se trouvent séparés, chacun de l’autre côté de la vitre. Entrelacement et distance tout à la fois. Ce plan souligne les chemins différents qu’ils prennent. C’est bien le résumé de l’histoire de ce couple, le résumé du destin tragique qui s’accomplit. C’est exactement ce qu’on voulait.

Encore une fois, beaucoup d’amour et peu de zombies…

Oui, tout à fait. Pour moi, c’est une histoire d’amour tragique, avec des zombies en trame de fond. Tout simplement. D’ailleurs, on se rend rapidement compte, dans le film, que les zombies à l’écran ne vont pas tant faire peur que rendre triste et provoquer la compassion du spectateur.

+ATTENTION, LA QUESTION ET LA RÉPONSE SUIVANTES COMPORTENT DES POINTS IMPORTANTS DE L’INTRIGUE

Votre climax propose une autre piste pour le personnage féminin, Kate. De la femme amoureuse qui a perdu son mari, elle devient une femme vengeresse, qui veut traquer les amis qui l’ont trahi et sont, à ses yeux, responsables de sa mort. Était-ce une volonté de sortir du pathos ou du sentimentalisme ? C’est une piste vers le revenge movie assez inattendue, pourquoi ce changement de registre ?

En fait, ce changement de registre se justifie du point de vue de l’évolution du personnage. Avec cette dernière scène, je souhaitais montrer le courage et la détermination inhérente à la condition humaine. Quoi qu’il arrive, il y a toujours cette volonté de lutte au-delà de tout objectif initial. Durant le film, Kate lutte pour sauver son mari. Et finalement, lorsque celui-ci disparaît, elle se trouve un nouvel objectif, une nouvelle lutte à mener. Cette lutte, c’est tout simplement de venger sa mort. C’est dans ce sens que la piste du revenge movie a son intérêt. Je voulais montrer cette envie d’aller toujours plus loin, de continuer à se battre d’une manière ou d’une autre. Votre question est intéressante, dans la mesure où nous avions pensé à d’autres fins pour le film, d’autres alternatives scénaristiques. Finalement, au regard du récit, ces alternatives nous ont semblé moins intéressantes. Il était plus juste de montrer Kate continuant de lutter. Après toutes ces souffrances, cette fin constitue comme l’esquisse d’autres films, d’autres histoires à raconter à partir de cette nouvelle lutte menée par le personnage. L’humain continue…

Quels sont vos prochains projets ? Autre chose qu’un film de zombies ?

Je n’en ai pas forcément fini avec les zombies. Cela dépendra toujours de l’histoire qui se profilera. Je n’essaierai quoi qu’il en soit jamais de faire un film de zombies à la Romero, cela a déjà été fait et refait. En fait, je n’ai pas d’idée précise quant aux projets qui vont suivre. Je vais déjà voir comment fonctionne le film auprès des spectateurs avant d’imaginer la suite. Pour l’instant, j’ai des projets en tête, qui restent à l’état initial. J’espère tout simplement que les gens aimeront le film autant que vous avant de me lancer sur d’autres projets…

Remerciements à Nathalie Bittinger.

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