UN HOMME PARMI LES LOUPS

Dans la première partie de notre entretien, Mamoru Hosoda est revenu sur la naissance du projet, sa nouvelle société Chizu qui lui a permis de concrétiser ce film, et sur la mythologie du loup. À noter que LES ENFANTS LOUPS, AME & YUKI sort aujourd’hui en salles, sur une cinquantaine de copies dans toute la France.

On ne sait jamais vraiment exactement pourquoi le père part étudier chez les humains. Avez-vous créé une histoire d’arrière-plan pour lui ?

Pour moi, il a eu une enfance difficile. Il a probablement perdu ses parents alors qu’il était très jeune. Et il a certainement voulu faire des études pour s’ouvrir de nouvelles perspectives, même s’il n’en a pas les moyens. C’est pour cette raison qu’il suit des cours sans être inscrit. Néanmoins, ce sont vraiment les blessures de son enfance qui l’ont conduit à choisir son côté plus humain pour partir vivre à Tokyo.

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Saviez-vous dès le tout début de l’écriture que Ame et Yuki suivraient ces parcours croisés : de sauvage à ses premières années, à civilisée durant son adolescence pour Ame ; et de réservé et prostré lors de sa petite enfance, à indomptable lorsqu’il grandit pour Yuki.

Oui, ce croisement était là dès le traitement. Je suis convaincu qu’un enfant change radicalement, aussi bien physiquement que mentalement, lorsqu’il grandit. Et bien souvent, sa personnalité peut connaître un revirement total entre ce qu’il est durant sa petite enfance et ce qu’il devient une fois adolescent. On voit souvent qu’un souffre-douleur parvient à devenir un grand dirigeant lorsqu’il est adulte par exemple. Ça m’intéressait de montrer ce changement.

Puisque nous en sommes au changement de personnalité radicale, parlons des scènes de transformation, et notamment celle du père et celles des enfants qui sont très différentes.

En ce qui concerne le père, j’ai choisi de la situer durant une nuit de lune nouvelle, lorsque notre satellite est totalement occulté, ce qui permet aux étoiles de scintiller dans le ciel. De cette façon, je faisais comprendre aux spectateurs que mon homme loup n’était pas vraiment un loup-garou : sa condition n’est ni une malédiction, ni une maladie. Il choisit de se transformer, il ne subit pas sa condition. Pour les enfants, je voulais montrer que leur transformation est spontanée, qu’elle n’est qu’une extension d’eux-mêmes, comme lorsque notre visage change parce que nous exprimons un sentiment. En même temps, je voulais bien faire ressentir que ça n’est pas en se transformant que mes personnages deviennent des surhommes, cette caractéristique fait tout simplement intrinsèquement partie d’eux.

L’utilisation des vêtements durant ces transformations est d’ailleurs très particulière.

Ce fut un casse-tête car s’ils déchiraient leurs vêtements, ils se seraient retrouvés nus, ce qui m’aurait posé de gros soucis (rires). Il a donc fallu trouver une façon d’intégrer naturellement ces costumes aux loups. Pour le père par exemple, je me suis dit qu’il serait intéressant de montrer que sa capuche fait partie de lui, comme si elle formait une crinière ou une couronne de poils. C’est aussi une autre façon de montrer qu’il est totalement en symbiose avec son état.

Et pourtant, certains aspects de ces transformations sont presque réalistes, notamment avec les mains du père ou de Yuki.

Oui, mais ça n’est pas pour briser le merveilleux des transformations, c’est plus pour rendre leur apparition naturelle. Nous sommes tous en perpétuelle mutation quand on y pense. Ainsi, quand nous marchons, notre corps se métamorphose en souplesse : les os changent de position, les muscles se gonflent, les ligaments s’étirent. Et bien mes personnages mi loups, mi humains, procèdent de la même façon quand ils se transforment. Leur métamorphose est aussi naturelle que la marche chez nous.

LES ENFANTS LOUPS, AME & YUKI me semble marquer un goût plus prononcé pour le plan-séquence que dans vos précédents films.

J’ai énormément réfléchi à ma mise en scène sur ce film, et j’ai beaucoup travaillé lorsque j’ai fait le story-board. Je ne voulais pas que ma mise en scène soit trop voyante, trop artificielle, ce qui était là encore en réaction à SUMMER WARS. Pour les scènes de transformation, j’aurais pu choisir des angles plus marqués, des scènes plus découpées. Au contraire, je voulais que ce soit très serein. À partir de là, l’utilisation des plans séquences s’est imposée d’elle-même. Les plans sont de toute façon plus longs dans LES ENFANTS LOUPS, AME & YUKI : il y a 200 plans de moins que dans SUMMER WARS, alors que les deux films font la même durée.

La scène de la course dans la neige est incroyable, notamment dans son évolution stylistique : elle débute avec quelque chose de très fouillé, pour arriver à une épure graphique limitée à deux grands aplats de couleurs, le blanc et le bleu.

C’est une scène charnière, puisqu’elle met un terme au calvaire d’Hana, dont la vie fut une succession de déconvenues, même après son installation à la campagne. C’est donc une scène de libération au cours de laquelle elle laisse éclater sa joie. Dans cette course folle, je voulais montrer que leurs sentiments courent plus vite que leurs corps, qu’ils les dépassent. Dans notre vie, quand nous avons un événement très heureux qui survient, le paysage, les gens qui nous entourent, apparaissent différemment, avec des couleurs éclatantes. En étant sublimé, notre environnement devient pratiquement une œuvre d’art, et c’est exactement ce que je voulais retranscrire.

J’aurais aimé que nous parlions du character design, et notamment du vieillissement extrêmement subtil d’Hana.

C’est vrai que, mine de rien, son apparence évolue beaucoup au cours du film. Je ne voulais pas créer une très belle femme. Je voulais qu’elle soit solide mentalement, mais aussi généreuse : c’est pour cette raison que j’ai mis beaucoup de distance entre ses deux yeux, avec une bouche plutôt grande et un menton volontaire pour marquer son aspect solide. Mais quand ses enfants grandissent et commencent à partir, elle peut enfin se montrer plus fragile et sensible. J’ai donc changé la distance entre ses deux yeux, qui sont plus serrés. Ame change aussi beaucoup au cours du film, et il ressemble à son père en vieillissant, une personne à laquelle il s’identifie de plus en plus à mesure qu’il devient adulte.

Pour conclure, et pour l’anecdote, j’ai l’impression que le visage de M. Nirasaki est inspiré de celui de Clint Eastwood.

(Rires) Je suis un très grand fan de Clint Eastwood, et ce personnage a le même âge que lui aujourd’hui. Quand il a fallu définir son apparence, je me suis demandé quelle tête aurait Clint Eastwood s’il était né au Japon. Vous avez donc raison, mais je suis étonné que quelqu’un ait repéré cette inspiration !

Un énorme merci à Aurélie Lebrun de Kazé. Un grand merci également à Étienne Rouillon.

1 Commentaire

  1. Quentin LENTZ

    Merci pour cette entretien j’ai vu le film il y a deux jours et il est formidable !!

    Je tiens à dire que c’est ta photo de profil Facebook Julien qui m’a attiré vers ce film, et je t’en remercie 😉

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