TONNERRE MÉCANIQUE

Bon les amis, je vous le dis tout net : moi, les voitures, j’en ai rien à carrer ! Autant dire que je n’en menais pas large lorsqu’il a fallu que j’interviewe pour le magazine 3 Couleurs Dennis McCarthy, un Californien qui ne vit que par et pour les voitures. Mais quelle ne fut pas ma surprise (et, je l’espère, la vôtre) de découvrir que non seulement McCarthy tenait un langage parfaitement intelligible pour un inculte dans mon genre, mais qu’en plus, son travail est absolument passionnant. « Picture car coordinator », son intitulé de poste sur la série des FAST & FURIOUS et sur une tripotée de blockbusters, est l’archétype de ces métiers obscurs du cinéma dont on ne mesure ni l’importance, ni la complexité.

 Alors, qu’est-ce que c’est, un « picture car coordinator » ?

Je suis le directeur de casting des voitures. Je m’assure que nous ayons les voitures qui correspondent aux personnages, aux besoins du scénario, que nous en aurons suffisamment durant le tournage et qu’elles seront en mesure faire ce que les cascadeurs espèrent en tirer. Bref, j’essaie de rendre le réalisateur, le studio, les producteurs heureux.

Est-ce que cela implique que vous devez modifier les voitures ?

Oh oui ! Surtout dans un FAST & FURIOUS. Presque toutes les voitures doivent être modifiées pour répondre aux besoins souvent extrêmes du tournage. On attend des voitures qu’elles aillent vite par exemple, alors souvent, nous devons carrément changer les moteurs. Il faut que nous transformions tous les véhicules en voitures de course pour que les moteurs ne cassent pas, et qu’elles puissent encaisser des conduites très violentes, prises après prises.

Je ne comprends pas comment votre travail peut ne pas interférer avec celui des effets spéciaux physiques.

Les taches sont assez clairement délimitées pourtant. Par exemple les équipes des effets spéciaux physiques s’occupent de mettre les arceaux sur les carlingues pour protéger les cascadeurs. Si une voiture doit être propulsée en l’air par des pistons, c’est également l’équipe des effets spéciaux physiques qui s’occupe de ça. Tout le reste, c’est nous.

Comment devient-on « picture car coordinator » ?

Je ne viens pas du tout du monde du cinéma. Je construisais des voitures pour des courses automobiles, comme des Hots Rods par exemple. Et on est venu me chercher pour travailler sur un film (APPARITIONS de Tom Shadyac – NDR), et projet après projet, cette activité est devenue mon seul métier.

Est-ce que, de votre point de vue, les choses ont beaucoup évolué dans la saga FAST & FURIOUS depuis TOKYO DRIFT, le premier film de la franchise auquel vous avez participé ?

Pas grand chose en fait, si ce n’est que chaque film est de plus en plus ambitieux. De plus grosses cascades, de l’action encore plus impressionnante et de plus en plus de voitures. Sur FAST & FURIOUS 6, nous avons employé un peu plus de 300 voitures.

Mon dieu !

Oui, ça fait un gros paquet de voitures.

Vous avez combien de gens dans votre équipe pour vous occuper de tout ça ?

Entre soixante et soixante-dix personnes. Et notre travail s’étale sur un an environ. Une partie d’entre eux était constituée d’Anglais, puisque nous avons beaucoup tourné là-bas. J’avais besoin d’un grand nombre d’employés parce que nous avons tourné dans plein d’endroits différents. Et il était fréquent que deux équipes tournent simultanément dans deux pays différents, parfois même trois. Donc la logistique était extrêmement lourde, notamment parce qu’il faut déplacer les voitures d’un endroit à un autre. Il faut alors s’assurer que vous aurez bien les véhicules à temps sur le plateau, toute la paperasse nécessaire… ça demande beaucoup d’organisation.

À quelle étape du film êtes-vous impliqué sur un FAST & FURIOUS ?

Je travaille avec les scénaristes, donc très, très rapidement. Je lis le script, et je commence à préparer mon travail ou à faire des suggestions. En gros, il faut que je sois sur le film au minimum cinq ou six mois avant le début du tournage.

Vous faîtes des changements sur le scénario ?

Pas sur la trame principale, mais sur certains aspects, ça peut m’arriver. Si le scénario décrit une action spécifique, je peux venir éclairer l’équipe sur l’aspect technique des choses, ou leur suggérer l’utilisation d’un véhicule spécifique. Et j’ai fait tellement de films avec Justin Lin maintenant, que j’ai toute sa confiance. Donc il est très peu directif sur le choix des véhicules. Justin était surtout très spécifique sur le « ramp car », qui est une voiture qui fait voltiger les autres véhicules. Dans ces cas là, je lui soumet des dessins de ce que nous pouvons faire afin d’obtenir son approbation.

Dans les FAST & FURIOUS, les voitures sont des personnages à part entière. J’aimerais savoir comment vous travaillez sur cet aspect du film.

J’essaie de comprendre chaque personnage pour lui confier le véhicule qui lui corresponde. Par exemple, dans FAST & FURIOUS 6 le personnage de Michelle Rodriguez est devenu amnésique et s’est réfugié au Royaume-Uni. Or, lors de la dernière apparition dans la saga, on la voyait conduire une grosse Dodge, une Plymouth Road Runner Superbird. Et comme on la voyait souvent réparer des Dodge, je me suis dit que son personnage devait adorer cette marque et ce type de véhicule. Il fallait donc garder une continuité dans le personnage, tout en montrant une rupture. Et c’est ainsi que j’ai choisi de lui donner une Jensen Interceptor : c’est un peu le même type de voiture, mais construit exclusivement au Royaume-Uni. Et en même temps, cette voiture employait des éléments de Dodge, comme si elle était inconsciemment revenue à ses sources. Pour le personnage de Vin Diesel, sa voiture est sa signature : il ne conduit presque que des Dodge Charger. Mais comme je voulais lui donner quelque chose d’encore meilleur pour ce film, j’ai choisi la Dodge Daytona : c’est très certainement la « muscle car » la plus rapide jamais construite. En 1969, cette voiture faisait déjà du plus de 300 km/h !

Et pour les méchants ?

Ah on est dans les stéréotypes, mais ça marche toujours : on peint les voitures en noir ou en gris foncé, une couleur bien sinistre quoi. Mais le choix des voitures est aussi conditionné par les lieux de tournage. Surtout que dans ce film, il y a tout un aspect militaire. Ça se ressent avec le personnage de Hobbs : dans le dernier film, on lui avait donné un Gurkah, qui est un gros véhicule blindé. J’ai voulu surpassé ça.

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Où trouvez-vous toutes ces voitures ?

Il n’y a pas de règle : internet, CraigList, tout est bon. Pour FAST & FURIOUS 6, nous avons tout acheté aux États-Unis, il est presque impossible de trouver de vieux modèles en bon état au Royaume-Uni. Même la Jensen Interceptor a été achetée aux États-Unis. Les seules voitures que nous avons achetées en Angleterre, sont celles qui nécessitaient d’avoir une conduite à droite.

Vous vous occupez de la peinture également ?

Oui, j’ai en permanence trois ou quatre peintres dans mon atelier, mais la quantité de travail sur un film comme celui-ci est telle, que je dois externaliser une bonne partie de ce travail. En période de préproduction sur FAST & FURIOUS 6, nous avions cinq ou six ateliers de peinture qui travaillaient pour nous simultanément !

Vous pouvez vous contenter de louer certains véhicules ?

Très, très peu. Le truc si vous voulez, c’est que si vous êtes loueur de voitures, vous n’avez pas trop envie de confier votre véhicule à l’équipe qui va tourner un FAST & FURIOUS (rires) ! Mais la Mustang par exemple, nous l’avons louée. Mais bon, il faut dire que c’est une voiture incroyable, qui doit bien coûter un demi million de dollars à construire, donc on ne pouvait pas se permettre de nous la payer.

Est-ce que le placement de produits rentre en ligne de compte dans votre travail ?

Oui, évidemment. Sur les deux derniers films, on a un super partenariat avec Dodge. C’est un grand atout pour le studio, ça lui permet d’économiser des fortunes. Les gens de Dodge sont très généreux : donc si on a besoin de douze ou treize Dodge flambant neuves très rapidement, elles seront livrées à l’atelier du jour au lendemain. J’ai cinq Challengers avec un seul coup de fil ! En plus, ils nous fournissent les pièces détachées, une assistance mécanique et ils nous aident aussi sur la programmation des ordinateurs de bord. J’ai souvent eu à faire à ce genre de partenariat, et je peux vous assurer que Dodge est à ce titre l’une des meilleures sociétés du marché. Ils comprennent très bien nos besoins et surtout l’urgence imposée par une production cinématographique.

Est-ce que vous avez des règles à respecter dans cette franchise ?

Non, mec, c’est la beauté du cinéma, il n’y a pas de règles (rires) ! Plus sérieusement, dans FAST & FURIOUS, nous essayons de ne pas faire des choses trop fantaisistes. Par exemple, quand la Ford Escort plane au-dessus de l’autoroute, c’est un plan tourné en direct, sans image de synthèse. Les cascadeurs ont vraiment tourné ce truc ! C’est aussi ce que j’aime dans FAST & FURIOUS : si vous voyez un truc, c’est que quelqu’un l’a vraiment fait ! Je crois aussi que c’est ce que les fans aiment.

Vous n’allez quand même pas me dire que les derniers FAST & FURIOUS sont réalistes ?

Oh si, totalement. Il n’y a pas tant que ça d’image de synthèse dans ces films, il suffit de voir combien de voitures nous détruisons à chaque film.

À savoir ?

Je dirais qu’environ 200 voitures ont été détruites durant ce tournage.

(Rires) C’est ridicule !!!

Vous allez comprendre quand vous allez voir le film. Il faut dire aussi que, si vous mettez un tank sur l’autoroute, vous allez avoir un sacré carnage (rires).

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Je suis certain que des fois, ça vous fait mal au cœur de voir ce massacre.

Oui, c’est vrai. Mais je me suis endurci avec les années. Le truc vous savez, c’est que la plupart du temps, nous avons planifié la destruction de la voiture. Donc on s’investit moins dans ces véhicules. Par contre, quand une voiture que vous avez bichonnée se fait détruire, oui, ça peut faire de la peine.

Vous arrivez à sauver quelque chose de ces voitures que vous détruisez ?

(Il éclate de rires) Vous rigolez ou quoi ? Non mais comme je vous le disais, c’est la vie sur un plateau de FAST & FURIOUS. C’est un vrai massacre (rires) !

J’imagine que vous devez continuellement réparer les voitures, non ?

En permanence, j’ai une équipe qui travaille sur les réparations 24 heures sur 24. Surtout qu’on ne tourne pas dans la continuité, donc il faut faire correspondre les véhicules à certaines étapes de leur dégradation, ce qui peut-être un vrai casse-tête quand le tournage d’une même séquence de poursuite s’étale sur plusieurs semaines. Ça aussi ça peut faire de la peine, quand vous avez une superbe voiture et que vous devez l’abimer avec un gros marteau. Mais bon, entre les réparations, les dégradations, les changements, on n’arrête jamais.

Et vous dormez quand dans tout ça ?

Quand le film est terminé (rires) !

Travaillez-vous sur les autres véhicules, comme les avions ?

Non. Le gros avion que vous voyez à la fin de la bande-annonce a été totalement construit par l’équipe des effets spéciaux mécaniques : ils ont fait toute la section inférieure du fuselage. C’était un sacré truc.

Et le tank ?

C’est aussi le boulot des effets spéciaux physiques. Il y avait un vrai tank, mais ils en ont construit deux autres, beaucoup plus légers, puissants et manœuvrables, pour pouvoir faire toutes les cascades. Ça aussi, c’était très impressionnant : leur faux tank faisait 5 tonnes au lieu de 27.

Ma question suivante est peut-être complètement stupide, mais je me demande si vous travaillez sur le son des voitures.

Si, si, on travaille sur ça aussi. C’est plus tranquille, parce que c’est après le tournage évidemment. On emmène l’équipe son sur des pistes de tests, à des courses, et on loue des pistes de décollage d’aéroports pour faire tourner toute une variété de véhicules afin de donner aux sound designers de quoi créer quelque chose d’intéressant. On fait faire des dérapages, on met des micros dans tous les coins, c’est vraiment sympa à faire. Ça nous demande quand même six ou sept semaines de travail.

Ah mais en fait, c’est carrément une part importante de votre travail !

Oui. Je travaille en général avec Peter Brown, qui est un bon copain à moi. C’est un gars super qui a à cœur de livrer un travail réaliste et impressionnant à la fois.

Vous travaillez avec les comédiens ?

Ça dépend. Avec Vin Diesel et Paul Walker surtout, pas vraiment les autres. Les autres, on se contente de montrer comment démarrer et éteindre leur voiture. Par contre, je vois directement avec Vin Diesel et Paul Walker ce qu’ils veulent avoir comme véhicule. Ils ont une vraie expérience en la matière maintenant. D’ailleurs, en général, ce sont les voitures de Vin Diesel que je préfère. On les bichonne vraiment.

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Qu’est-ce que vous faîtes des voitures qui survivent au tournage ?

Les quelques survivantes, on les ramène à Los Angeles, et elles font le tour du pays pour des évènements promotionnels.

Et après la sortie du film ?

Elles sont exposées, notamment aux différents Universal Studios.

Vous avez réussi à en garder une pour vous ?

Non, et c’est pas faute d’avoir essayé !

Faut le mettre sur votre contrat.

C’est clair !

Vous travaillez sur les TORTUES NINJAS maintenant.

Oui, je viens de finir la préparation du film cette semaine même (l’entretien a été conduit le 11 avril 2013 – NDR).

Ça doit être sympa de travailler sur une production Michael Bay pour vous, parce qu’il adore les voitures.

Oui, totalement. Il adore les grosses voitures surtout, c’était un projet très amusant à faire pour nous, avec plein de Hummers.

Forcément !

Du bon matos quoi.

Interview conduite initialement pour le numéro 111 de 3 Couleurs. Vous pouvez lire l’article pages 32 et 33

Merci à Etienne Rouillon et Juliette Reitzer

Propos recueillis et traduits par Julien DUPUY

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