THÉÂTRE DE SANG

Plus de cinq ans après INSENSIBLES, le réalisateur franco-espagnol Juan Carlos Medina revient là où l’on ne l’attendait pas, avec le thriller gothique GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES. Une belle surprise qui propose un autre regard sur ce genre très représentatif du cinéma britannique.

Disponible depuis quelques semaines en DVD et Blu-Ray, GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES aurait amplement mérité une sortie en salles. Projet miraculé qui a connu les affres d’une production complexe – ce que nous explique le réalisateur dans l’interview qui suit – le second long-métrage de Juan Carlos Medina ne brade pourtant pas son ambition face aux difficultés rencontrées. Au contraire même, puisque le film s’apparente à un thriller gothique d’autant plus étonnant qu’il ne rentre pas vraiment dans le moule d’un genre très codifié dans le cadre du cinéma anglais des années 60 à nos jours. Fable horrifique sur le point de vue et le sens de la narration, GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES méritait que l’on s’attarde un peu dessus, et c’est pour cela que nous sommes partis à la rencontre de son réalisateur Juan Carlos Medina pour lui poser quelques questions.

La bande-annonce de GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES

GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES est votre second film après INSENSIBLES, mais cette fois, vous n’êtes pas crédité au scénario. Peut-on parler d’un film de commande alors ?

Je ne pense pas que le terme de « commande » soit approprié. C’est vraiment un film personnel. Quand j’ai présenté INSENSIBLES à Toronto en 2012, j’ai été approché par le producteur Stephen Woolley qui avait adoré le film et voulait me rencontrer. Il m’a fait lire le script et j’ai adoré. J’adorais le bouquin et son auteur Peter Ackroyd, c’est un univers dans lequel je me reconnaissais énormément. Puis j’ai eu l’occasion de retravailler le script avec la scénariste Jane Goldman, même si je ne suis pas crédité. Le projet était encore une sorte de work in progress donc j’ai eu quelques mois de travail sur le scénario avec elle et le producteur, ce qui m’a permis de me l’approprier en quelque sorte. Et puis c’est un film qui traite de l’un de mes thèmes favoris, à savoir la création et la naissance d’un monstre. Donc non, c’est un film très personnel.

Est-ce qu’un film comme GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES est facile à financer dans le cadre du cinéma britannique ?

On a commencé à travailler sur le financement du film il y a plus de trois ans déjà, et c’était un monde différent. Énormément de choses ont changé depuis ce laps de temps, et je ne suis même pas certain que ce type de films se feraient financer aujourd’hui. Même s’il s’agit d’un projet développé par un très grand producteur, proposant un casting alléchant et dont le scénario est signé par Jane Goldman – qui a plusieurs succès à son actif avec les films de Matthew Vaughn, il a été très difficile de trouver le financement. À l’origine, notre budget était bien plus élevé, quelque chose comme 15 à 20 millions de dollars, mais il a été impossible de réunir tout cet argent. Puis on s’est aperçu que nous allions réussir à lever à peu près six millions de livres sterling, pas plus, en combinant les ventes internationales, le deal avec le distributeur anglais, LionsGate et les diverses boîtes qui ont financé le film. Il fallait donc trouver une solution pour réussir à faire ce film pour la moitié du budget initialement prévu. C’était un pari assez dingue, car le projet nécessite une recréation urbaine de certains quartiers de Londres qui n’existent plus du tout. Quand vous tournez un film d’époque, il est plus facile de le situer à la campagne, de trouver un vieux manoir ou un vieux village et d’habiller les comédiens en costumes d’époque. Mais là, il s’agissait de reconstituer les quartiers de bidonvilles industriels de Limehouse, et c’était vraiment un pari un peu fou pour un budget de cette taille.

Est-ce que vous avez retravaillé le scénario afin de vous adapter au budget ?

Non, je ne crois pas qu’il y ait eu des retouches de scénario à cause de nos coupes budgétaires. Par contre, je ne voyais pas vraiment comment on pouvait tourner le film avant de rencontrer Grant Montgomery, un extraordinaire chef décorateur qui vient du Yorkshire. Il m’a expliqué ce qu’il était possible de faire, en me montrant des photos de vieilles usines textiles datant de la première révolution industrielle. Ces immenses bâtiments sont encore dans le Yorkshire, et ce sont des endroits extraordinaires, de vraies villes avec des rues, des canaux, des ponts et des tours. Pour lui,  il fallait partir de cette base, repeindre ces endroits, construire d’autres bâtisses et placer des écrans verts pour permettre des extensions. C’est là que j’ai compris qu’il était possible de recréer ces quartiers d’époque dans ces endroits-là. Et en construisant tous les décors intérieurs dans cette usine, nous avons réussi à contenir toute la production sur place, et c’est de cette façon que nous avons pu tourner le film avec ce budget plus limité.

Avant d’être remplacé par Bill Nighy, le regretté Alan Rickman devait interpréter le personnage principal de GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES. Pouvez-vous nous raconter cette rencontre ?

Quand j’ai rencontré Alan Rickman pour la première fois et qu’il a dit qu’il adorait le projet et qu’il voulait faire le film, ça a été un moment extraordinaire pour moi. C’était un acteur mythique, que j’ai découvert dans PIÈGE DE CRISTAL et qui a fait plusieurs films qui comptent parmi les plus importants de ma vie. Avoir ce comédien extraordinaire, mythique, qui voulait faire mon second film, c’était comme un rêve devenu réalité. À cette époque, le financement était encore en cours, et nous avons mis quelques mois pour verrouiller sa participation. Je l’ai rencontré pour la première fois en janvier, puis je suis arrivé à Londres en juillet pour commencer la préparation du film. En arrivant dans les bureaux de production, Stephen Woolley me prend à part pour m’annoncer la mauvaise nouvelle : Alan Rickman est mourant, il a un cancer du pancréas au stade terminal et il n’en a plus que pour quelques mois. C’était atroce, j’avais le sentiment que le projet était maudit. Nous sommes ensuite allés lui rendre visite, et c’était une scène un peu déchirante, car Alan voulait vraiment faire le film malgré tout, et moi aussi, je voulais vraiment le faire avec lui. Nous avons donc essayé de mettre en place un stratagème afin d’y parvenir. Nous avons ainsi échafaudé un plan de travail pour qu’Alan puisse rentrer à Londres pendant le tournage afin de poursuivre sa chimiothérapie. Et nous étions de mèche avec le médecin qui le suivait de près et nous disait qu’il réagissait bien aux médicaments et était encore très résistant. L’idée était d’arriver à embringuer la compagnie d’assurance afin qu’ils assurent Alan et que nous puissions faire le film. Nous sommes partis sur ces bases, nous avons commencé la pré-production, la construction des décors, les répétitions avec les acteurs en gardant le secret. Personne ne savait qu’Alan Rickman était malade, c’était un secret absolu et nous étions juste un tout petit cercle de gens dans la confidence. Mais trois semaines avant le début du tournage, Alan a fait un AVC et a été hospitalisé. C’est à ce moment-là que son médecin nous a expliqué que c’était terminé, et qu’il allait devoir rester à l’hôpital car il était très faible. Un caillot de sang s’était formé dans son cerveau. À partir de ce moment-là, je me suis dit que le film était mort. Je ne voyais pas comment je pouvais me relever de quelque chose comme ça, d’autant que quand vous êtes attachés à un acteur pour un personnage, il est très difficile de changer au dernier moment. J’étais prêt à faire mes valises et rentrer à Paris. Au même moment, Stephen Woolley était en train de tourner un autre film, THEIR FINEST avec Bill Nighy. Il décide d’outrepasser son agent et met le scénario de GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES entre les mains de Bill. Bill a lu le script et a adoré. Je suis alors allé à sa rencontre et ça s’est très bien passé. J’ai commencé à voir un peu renaître le personnage à travers lui. Et même si c’était une incarnation différente, elle restait tout aussi puissante et intéressante. Nous avons donc commencé à travailler et répéter ensemble, et le film a repris vie comme ça. Cela s’est vraiment joué pendant les dernières semaines de préparation, alors que tous les décors étaient déjà construits.

GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES est un film assez moderne dans sa mise en scène. On sent que vous refusez le classicisme du cinéma britannique gothique à l’ancienne. Vrai ?

Si je devais me référer à une cinéphilie particulière pour l’esthétique du film, je dirais que je me sens plus proche de celle d’un certain cinéma britannique des années 80. Je pense au cinéma de John Boorman, Ken Russell, Derek Jarman, Nicolas Roeg pour remonter un peu plus dans le temps. J’aime beaucoup ce cinéma britannique un peu excessif, très romantique, très barré, qui ne fait pas du tout dans la demi-mesure, avec même parfois un peu de mauvais goût, particulièrement dans le cas de Ken Russell. Je dirais que l’hommage de GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES est là. Ceci étant dit, il reste quelques similitudes esthétiques avec certains films de la Hammer, comme LES MONSTRES DE L’ESPACE (QUATERMASS AND THE PIT en VO – NdR), qui montrent la vision d’un Londres flashy, qui n’existe plus. Je voulais tout de même transcender tout cela et c’est vrai que je ne voulais pas spécialement faire un film éminemment britannique. Je trouve que le cinéma britannique actuel est souvent très classique, très correct. Il ne veut fâcher personne, alors que celui des années 80 était plus libre de ton, très irrévérencieux et donc plus intéressant. L’un des intérêts de ce projet a aussi été de travailler avec des acteurs habitués à des productions assez académiques et policées pour les pousser dans quelque chose de plus excessif. Je crois que j’ai poussé Bill Nighy au delà des limites qu’on lui accorde en général.

C’est amusant, car je le trouve justement plus sobre chez vous que dans des films comme LOVE ACTUALLY ou UNDERWORLD…

C’est un acteur parfois maniéré dans son jeu. Je voulais le pousser dans quelque chose de très fort et violent du point de vue des émotions et du parcours intérieur de son personnage, mais en lui accordant beaucoup d’autorité. Donc il fallait vraiment cadrer et effacer ses maniérismes. Au niveau de la violence des émotions, et dans sa façon de les exprimer ou de les cacher, je pense l’avoir poussé très au delà de ce qu’il est habitué à faire sur les films anglais.

En matière de fabrication du film, à même le tournage, quel a été le principal défi ?

Le temps de tournage, qui n’était pas énorme. J’ai eu 42 jours pour boucler les prises de vues. Du coup, le rythme était très intense, avec des journées de douze heures sans pause déjeuner, sur des semaines de six jours, avec un seul jour de repos. Un rythme à l’anglaise, mais même les Anglais ne l’acceptent pas normalement ! Je travaille actuellement sur une série télé et j’en ai parlé avec des gens qui ont l’habitude de bosser sur des grosses productions, et qui m’ont dit qu’ils n’acceptaient pas ce genre de rythme en dehors des productions à budget modeste. Ils n’acceptent pas des rythmes pareils sur les productions télé justement. C’était la grande difficulté de ce tournage : un plan de travail très dur, qui ne me permettait pas de pouvoir passer autant de temps que j’aurais aimé le faire sur certaines scènes.

GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES est un whodunit et propose un jeu très intéressant entre vous, le narrateur, et le spectateur. Vous n’avez pas peur de le mettre sur des fausses pistes et de le larguer un peu pour le rattraper par la suite. C’est un peu un film « sans filets », je dirais…

Je dirais même qu’il y a une mise en abyme dans le film. La figure du miroir y est essentielle, car il y a un jeu entre la rue et le théâtre. De prime abord, je dirais que le fait qu’il s’agisse d’un film d’époque, en costume, implique automatiquement une mise à distance du spectateur. Par moments, cela s’apparente à de la pantomime ou de la comédie, avec un côté grotesque et outrancier revendiqué. Il faut vraiment en prendre son parti et jouer là-dessus. Il y a un côté artificiel, presque « toc », qu’il faut absolument s’approprier pour aller à fond dans ce sens. Personnellement, je préfère y aller franco et faire ce que je ressens, à la façon des cinéastes que j’ai déjà cités. Je crois que les spectateurs sont forcément sensibles à une démarche authentique.

GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES aborde également l’idée de la reconnaissance à travers la fiction de façon assez intéressante, car elle s’inscrit dans la mise en scène. Comment avez-vous abordé cet aspect ?

De plusieurs façons. D’abord, la fin du film développe une réflexion sur la persona, sur la construction même du personnage. Dans son essence, le whodunit touche à ça, car c’est un sous-genre qui pose une question au spectateur, à savoir qui est le tueur. Sauf que dans GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES, l’identité du tueur n’est pas vraiment résolue selon moi. On dévoile évidemment qui c’est, mais cette personne s’est précisément construite à travers les autres protagonistes, ceux que l’on montre commettre les crimes durant les différents témoignages. Mais il y a également une réflexion par rapport à la vérité. Qu’est ce que la vérité finalement ? Quel sens a la vérité dans la réalité ? Quel sens a la vérité que l’on construit à travers la fiction, à travers l’Histoire avec un grand H ? Est-ce que l’Histoire est également une forme de fiction que l’on se raconte ? À la fin, le parcours du personnage de Bill Nighy est justement un questionnement par rapport à la vérité. Est-ce qu’elle sert forcément la justice ? Et dans tout cela, c’est vrai que le Golem finit par exister dans l’art, sur la scène. C’est une manière de dire que l’on finit toujours les histoires de la façon dont on voudrait qu’elle se finissent. L’humanité crée toujours l’Histoire qu’elle voudrait voir et entendre. La vérité nous importe peu au final.

Propos retranscrits par Matthieu GALLEY.

Cet entretien a été réalisé pour les besoins de l’émission LE GRAND FRISSON. Merci à Joachim LANDAU, Empreinte Digitale et Ciné+ Frisson pour la possibilité d’en publier ici la version complète. Remerciements également à Blanche-Aurore DUAULT.

À LIRE ÉGALEMENT
Notre interview de Juan Carlos Medina à propos de son premier film INSENSIBLES, par Ghislain Benhessa.

GOLEM – LE TUEUR DE LONDRES est disponible en DVD et Blu-Ray chez Condor Entertainment depuis le 23 janvier 2018.

1 Commentaire

  1. Stephane

    Merci pour les interviews que vous publiez depuis quelques semaines, et qui permettent de mettre en lumière des films qui ne font pas suffisamment l’actu comme ce surprenant « Golem », qui part vite dans une direction inattendue, ou l’excellent Veronica de Paco Plaza il y a quelques semaines.

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