TALENT MAISON

Âgé de 41 ans, le très calme Hiromasa Yonebayashi a débuté au studio Ghibli comme intervalliste sur PRINCESSE MONONOKÉ. C’est dire combien il est un pur produit du studio, formé sur place, adoubé par Hayao Miyazaki lui-même et appelé à assurer la relève de ce dernier et de Isao Takahata. Si son futur ne se jouera hélas sans doute pas chez Ghibli, après un déjà très réussi ARRIETTY : LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS, il signe avec SOUVENIRS DE MARNIE un deuxième film touchant et singulier. Quoi que lui réserve les prochaines années, un réalisateur à suivre donc.

Yoshifumi Kondo est mort, et Goro Miyazaki semble peiner à s’imposer. N’était-ce pas difficile de paraître comme le dernier recours pour assurer la relève de Ghibli ?

Effectivement, c’est une très grosse pression de travailler sur un nouveau long-métrage Ghibli. Lorsqu’on voit le logo Ghibli avec Totoro au début de son film, on sent qu’on fait désormais partie d’un héritage prestigieux, qu’on s’inscrit dans la lignée des grands films produits dans les années 80-90. SOUVENIRS DE MARNIE est mon deuxième film pour Ghibli et j’ai essayé cette fois-ci de ne pas trop penser à Miyazaki et Takahata. J’ai essayé de mettre ma propre touche dans ce film et de prendre de la distance par rapport à mes aînés, afin d’atténuer la pression qui était la mienne.

Comment avez-vous géré l’absence de Miyazaki par rapport à votre film précédent, où il était très présent ?

En effet, SOUVENIRS DE MARNIE est le premier film du studio où l’on ne voit pas les noms de Miyazaki et Takahata inscrits au générique de fin. C’était donc quelque chose d’important pour nous, mais aussi de très impressionnant. C’est pourquoi nous avons embauché des gens qui venaient d’autres studios, comme le directeur de l’animation Masashi Ando, qui était passé par Ghibli à une époque, et le directeur artistique Yohei Taneda, qui venait du film en prises de vue réelles (il avait notamment travaillé sur KILL BILL – ndlr). Je pense que ces deux personnes ont pu amener avec elles un vent de fraîcheur au niveau de l’animation et faire de SOUVENIRS DE MARNIE un film Ghibli qui n’est pas tout à fait un film Ghibli comme les autres.

Du coup, est-ce que vous n’avez pas été plus libre sur ce film que sur le précédent ? Et si oui, quelles libertés spécifiques avez-vous pu prendre ?

Sur ARRIETTY, Miyazaki était très présent au niveau de la production. Du coup, ça me poussait à penser : « Si Miyazaki était à ma place, que ferait-il ? Comment représenterait-il cet univers ? ». Par contre, sur MARNIE, j’ai essayé de choisir des personnages qui soient plus proches de la réalité. Les personnages de Miyazaki sont souvent des personnages graphiquement idéalisés, qui ne sont pas très proches de l’idée qu’on se fait de la réalité. Par exemple, c’était un vrai challenge, pour moi, de représenter les changements de sentiments de Marnie et Anna. Je voulais que ce genre de choses soit retranscrit sur leur visage de manière réaliste. Il y avait aussi la représentation de l’eau. C’était un élément très présent puisque beaucoup de scènes se passent dans le marais en face de la maison de Marnie. L’eau, le vent, le ciel, les nuages : nous avons travaillé la représentation de ces éléments de manière à ce qu’ils retranscrivent l’expression des sentiments des personnages. J’ai donc beaucoup apprécié d’avoir cette liberté et d’essayer de proposer des choses inattendues aux spectateurs. Alors que sur ARRIETTY, l’œil de Miyazaki était toujours au-dessus de moi et du coup, cela me poussait à me mettre à sa place. Là, j’ai apprécié de pouvoir mettre ma propre touche dans ce que je faisais, notamment à travers l’animation à la main. J’ai essayé de m’accaparer cette technique afin de transposer au mieux le point de vue d’Anna, étant donné que le roman original était axé sur elle.

Pourquoi être allé chercher Masashi Ando pour lui confier à la fois le poste de directeur de l’animation et celui de co-scénariste ?

C’est le producteur Toshio Suzuki qui a choisi messieurs Ando et Taneda. Peut-être était-ce une stratégie pour empêcher Miyazaki de se rapprocher de la production du film et préserver ainsi l’originalité du film à venir. Par exemple, monsieur Taneda ne venant pas du monde de l’animation, c’était plus difficile pour Miyazaki de l’approcher. Et c’était parfait du coup, car Ando et Taneda ont pu ainsi apporter une touche d’authenticité à l’univers du film. Monsieur Taneda venant du film en prises de vue réelles, on peut comprendre qu’il était tout désigné pour appliquer cette sensibilité à l’univers graphique du film. Quant à monsieur Ando, il est connu pour cela, pour sa patte réaliste. Il a ainsi pu travailler spécifiquement sur Anna, qui est le personnage le plus réel du film, permettant ainsi de valoriser l’univers imaginaire.

Anna est un personnage assez trouble et complexe, que l’on ne voit pas forcément dans beaucoup de films d’animation pour enfants. Comment l’avez-vous approché ?

Lorsque monsieur Suzuki m’a présenté le livre dont est adapté SOUVENIRS DE MARNIE, j’ai d’abord pensé qu’il serait trop difficile d’en tirer un film d’animation et j’ai décliné la proposition. En même temps, je me disais combien un tel film pourrait être beau, et je me suis mis à l’imaginer. Parmi les difficultés, Anna était en effet la principale. C’est un personnage complexe, avec beaucoup d’émotions délicates. Bien sûr, dans le livre, il y avait tout un vocabulaire et pas mal de pages pour que l’auteur puisse décrire cela. Mais transposer ce matériau en film d’animation est évidemment une autre paire de manches : je voulais utiliser un minimum de mots pour montrer ces émotions et leur préférer l’expressivité des décors naturels dont je parlais tout à l’heure. Les ciels que l’on voit dans mon film sont très changeants, très nuageux, ils sont d’ailleurs bien différents des beaux ciels bleu clair qui ont fait la renommée des dessins animés Ghibli. C’est tout cela qui m’a aidé à montrer comment Anna, qui est au départ un personnage replié sur lui-même, parvient à changer, à évoluer. Elle se rend compte qu’elle est entourée de gens qui l’aiment et c’est en prenant conscience de cet amour qu’elle va se transformer. Et ce changement, par exemple, je l’ai signifié en montrant qu’Anna parvient soudainement à soutenir le regard des autres. Elle arrive à regarder ses semblables dans les yeux, ce qu’elle ne faisait pas auparavant.

Je ne sais pas si c’est volontaire mais il y a un côté hitchcockien dans votre film. Outre le prénom de Marnie (qui vient néanmoins du roman que vous avez adapté), il y a des références à SUEURS FROIDES, notamment dans la personnalité des deux héroïnes ou encore dans la scène du silo, qui est assez effrayante et qui comporte des plans renvoyant directement au final du film d’Hitchcock situé dans le clocher…

Non non, je connais très bien les films d’Hitchcock mais ça n’a pas été une source d’inspiration pour mon film. Bon, après, c’est vrai qu’on peut voir une proximité entre la scène du silo dans mon film et celle du clocher dans SUEURS FROIDES, notamment dans la manière de filmer un endroit d’une manière qui retranscrive les émois intérieurs des personnages mais ce n’est pas une référence volontaire, je vous assure.

Comment avez-vous vécu l’échec du film au Japon ?

C’est un film qui s’attarde sur les sentiments de deux jeunes filles. Il n’y a pas beaucoup d’action dedans. Les spectateurs qui ont néanmoins choisi d’aller voir le film se sont identifiés à Anna et ont beaucoup aimé le film. C’était peut-être compliqué de convaincre les gens de voir le film mais je pense que ceux qui y sont allés l’ont apprécié. J’ai été très chanceux de pouvoir faire un tel film et j’ai beaucoup de reconnaissance pour Ghibli car je n’aurais pas pu le faire au sein d’un autre studio. Porter une histoire pareille à l’écran et la traiter comme je l’ai fait, de manière à la fois très impressionniste et très réaliste, c’était une entreprise pas facile.

Comment voyez-vous le futur de Ghibli et pensez-vous qu’il y aura d’autres longs-métrages après le vôtre ?

Pour ma part, j’aimerais beaucoup faire un autre long-métrage. Pour ce qui est de Ghibli, je ne saurais vous dire. La décision n’est pas de mon ressort.

Remerciements à Jean-Christophe Buisson, Myriam Bruguière et Olivier Guigues.

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