SUR UN PLATEAU D’ARGENT

Entendu par les journalistes dans le cadre très étroit de l’entretien promotionnel, et affichant un cynisme de façade propre à rassurer ses partenaires commerciaux, Joel Silver est resté un producteur très discret sur ses motivations. Surpris par l’hommage qui lui fut rendu lors du Festival de Deauville en 2001, il fut encore plus surpris d’y découvrir quelques critiques français admiratifs et vivement intéressés par son travail. Ce qui suit est l’un des rares entretiens où cet homme pressé, au flair indéniable et aux succès nombreux, s’est un peu laissé aller à la confidence.

Comment passe-t-on de la New York University’s Tisch School of the Arts à Hollywood ?

A la NYU, j’avais rencontré un certain Tim Pinaley, qui venait de faire un court métrage sur la gloire et la chute du plus grand joueur de bowling au monde. C’était un film avec Chuck McCann, une personnalité à l’époque. J’ai emmené ce film avec moi à Los Angeles, à l’automne 1974, et je l’ai fait diffuser avec un certain succès en salle. J’ai alors pensé que je pourrais gagner ma vie en faisant cela. C’est pourquoi j’ai décidé de déménager de New York à L.A., en Janvier 1975. J’ai d’abord travaillé pour la télévision, puis dans le milieu du rock’n’roll. Et en mai 1977, j’ai commencé à travailler pour Larry Gordon, producteur de films. Cela fait donc maintenant 25 ans que je suis dans le business.

Il était clair dès le départ que vous vouliez devenir producteur ?

Hé bien, gamin, j’avais lu les livres de ce journaliste d’Associated Press qui s’appelait Bob Thomas. Il avait écrit une série de livres sur ce métier : KING COHN, à propos du mogul Harry Cohn. Il a aussi écrit sur Irving Thalberg et David O’Selznick. En lisant ces livres, j’étais intrigué par cette idée du producteur, de cet homme qui réunit les gens et fait en sorte que les histoires existent. Je ne savais pas si j’avais le talent pour réaliser des films – j’ai depuis découvert que ce n’était pas le cas (1) – mais je savais par contre que j’avais ce talent-là. Je voyais par exemple le nom de Sam Spiegel au générique de SUR LES QUAIS, de AFRICAN QUEEN, de LAWRENCE D’ARABIE. Tous ces films étaient très différents mais il avait marqué son nom sur tous. Et j’ai pensé que c’était quelque chose que je pourrais faire, que j’avais l’habileté nécessaire pour faire naître ces histoires. Lorsque je me suis retrouvé chez Larry, il m’a fallu quelques années avant de pouvoir monter mon premier projet. Je m’étais beaucoup investi sur LES GUERRIERS DE LA NUIT, mais je n’en étais pas le producteur. Mon premier vrai film en tant que producteur, c’est 48 HEURES. C’était le film où j’ai pu essayer quelque chose de différent. Et je pense que je m’en suis bien tiré.

Cependant, vous avez du beaucoup apprendre de Larry Gordon.

J’ai appris quoi faire et ne pas faire. Mais je pensais que ce que nous devions surtout faire, c’était briser le moule et tenter des choses nouvelles. Et je ne crois pas que Larry souhaitait vraiment cela. Je crois qu’il se satisfaisait du fait que les choses restent en l’état. J’avais le sentiment que nous devions tenter de nouvelles approches. Si vous regardez 48 HEURES, L’ARME FATALE, les DIE HARD, vous verrez qu’on a vraiment essayé à chaque fois de réinventer, ou au moins de rafraîchir, le genre.

Un film comme LES GUERRIERS DE LA NUIT aujourd’hui apparaît rétrospectivement comme l’annonciateur du videogame. Est-ce que cela ferait partie des aspects que vous avez emprunté à Larry Gordon pour installer votre marque ?

Oui, je pense. J’ai toujours aimé ce genre de films étant gosse, des œuvres telles que LES CANONS DE NAVARONE, LES DOUZE SALOPARDS, LE JOUR LE PLUS LONG. Ce sont des classiques. Bien que je ne pense pas que ceux que nous ayons fait, nous, soit des classiques. Ils n’ont pas été conçus dans ce sens. C’était pourquoi j’étais très surpris que l’on veuille m’honorer d’une rétrospective à Deauville. Ces films ont été conçus pour être des succès commerciaux, pour satisfaire le public et être suffisamment rentables pour nous permettre de faire le suivant. Mais il faut prendre en compte le fait que toutes les enquêtes nous disent que le public ne veut pas aller voir un film qui lui semble prévisible. Ils veulent de l’imprévu ; voir le film sans savoir exactement où cela les mène. Et je crois que c’est ce que nous essayons de faire, être peu prévisibles. J’imagine que parfois je me suis planté et que certains de mes films ont au contraire été trop prévisibles et n’ont pas marché. C’est très dommage, c’est terrible; quelqu’un, quelque part, perd beaucoup d’argent. Et certains films ont correctement fonctionné mais pas assez pour se rembourser. Mais je continue à essayer de trouver des voies par lesquelles surprendre le public. S’il y a une marque que j’aurais créée dans mon travail, c’est cette effort pour rafraîchir les choses. Si je le fais bien, le film marche bien.

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Pour le public français, la différence entre un patron de studio et un producteur qui travaille sur le plateau est assez floue. Ils ne voient pas l’apport, disons artistique, de cette profession.

… je ne sais pas si on peut vraiment parler d’apport artistique…

… peut-être, mais alors en quoi consiste votre boulot ?

Pour tenter une analogie, je dirais que je suis le premier gars qui arrive au bureau le matin. J’allume les lumières. Je prépare la machine à café. J’allume les ordinateurs. Et alors la journée peut commencer. Bon, en réalité, je ne me lève pas si tôt le matin (rires) à moins que je ne sois en tournage. Mais ce que je veux dire par là, c’est que c’est moi qui découvre le projet. Ou alors il vient à moi à sa façon. Ce peut-être un livre que je lis, un script, une idée, un pitch qui me plaît. Voilà comment démarre le projet. Et alors c’est à moi de réunir toutes les personnes qui vont s’investir dessus. Je dois trouver le studio qui s’y intéressera. Je dois trouver le réalisateur qui me mènera ensuite à un grand casting. Je dois trouver le meilleur moyen de tourner ce film, que ce soit en extérieurs ou dans un studio. Je dois trouver la meilleure façon d’organiser l’emploi du temps du tournage tout en préparant le film. Puis nous devons tourner ce film. Et ensuite nous devons aller en post-production, faire le montage, enregistrer la musique, faire les dialogues et les prises additionnelles, et toutes ces équipes doivent pouvoir travailler de concert. Je suis en quelque sorte le contremaître. J’ai pris l’habitude de voir le réalisateur comme le capitaine du navire. Le cinéma est un média de réalisateurs. Aussi il me faut le bon réalisateur pour travailler avec moi. C’est la raison pour laquelle j’aime faire des films d’action, car ils nécessitent beaucoup de contributions. Sur un film d’action, j’ai toujours beaucoup à faire. S’il s’agit d’une romance, d’un petit film en costumes ou d’une comédie, le réalisateur peut plus ou moins tout assurer seul. Mais ces films d’actions reposent sur de la logistique. Et je me dois d’être toujours là pour que les choses se déroulent sans accroc. Il y a toujours un coup de vis à donner ici ou là.

Lorsque 48 HEURES s’est révélé être ce grand succès, quelle fut votre décision ?

J’aime faire des films. J’aime tourner. Et donc je suis constamment à la recherche des nouvelles idées, des nouvelles choses à faire. J’ai aussitôt enchaîné 48 HEURES avec un film qui s’appelait LES RUES DE FEU et qui n’a pas marché. Puis j’ai enchaîné avec UNE CRÉATURE DE RÊVE, qui était… intéressant. Ensuite, COMMENT CLAQUER UN MILLION DE DOLLARS PAR JOUR ? n’a pas du tout marché. Puis JUMPING JACK FLASH a juste correctement fonctionné. C’est vraiment avec L’ARME FATALE et PREDATOR, tous les deux d’énormes succès, tous les deux sortis en 1987, que les choses se sont vraiment mises en place pour moi. Je pense qu’on a été très efficaces sur ces films.

Vous considérez L’ARME FATALE comme le premier pur « Joel Silver’s trademark movie » ?

Non, non, je pense que 48 HEURES était déjà énorme et plutôt cool dans son genre. L’idée de faire un film à la fois fun et plein d’action, d’en faire un produit de qualité A, avec un soin particulier pour l’interprétation, le travail de caméra, l’écriture, les décors, la réalisation… toutes ces choses ont été très importantes. Ceci dit, tous les films que j’ai cité auparavant valident cette démarche. Mais ils n’ont pas trouvé leur public. Toujours est-il qu’après L’ARME FATALE et PREDATOR, j’ai enchaîné avec ROADHOUSE. Et c’est alors qu’est arrivé DIE HARD, qui est je crois l’un des films substantiels de notre époque. Je me sens satisfait lorsque je fais un film susceptible de générer une suite qui marche, ou quand d’autres essayent de le copier, comme cela s’est reproduit avec Matrix récemment. Die Hard a vraiment brossé un genre, celui de la personne prise au piège d’une situation géographique et qui doit résoudre de multiples conflits pour en sortir vivante. A la suite de ça, beaucoup de films ont été lancés en s’annonçant comme étant des « DIE HARD sur un bateau », « DIE HARD dans un bus », « DIE HARD dans un ascenseur ». Je me souviens qu’il y a quelques années, quelqu’un m’avait même dit : « Je voudrais faire DIE HARD dans un gratte-ciel » et je lui ai répondu « Mais c’était dans un gratte-ciel ! ». DIE HARD était un film vraiment solide qui a fait prendre conscience à tout le monde de la tension et de l’excitation que l’on pouvait générer avec ce genre. Et il m’aura fallu attendre MATRIX pour à nouveau être en mesure de redéfinir les règles, de montrer ce qu’il est possible de faire, trouver une nouvelle façon de raconter l’histoire au public.

Revenons à L’ARME FATALE. Shane Black m’a dit en interview qu’à l’époque il sortait de nulle part et n’arrivait pas à croire que son scénario ait pu être acheté. Qui a découvert ce scénario ?

A l’époque j’avais rencontré un réalisateur qui s’appelait Michael Dinner et qui avait un film titré CATHOLIC BOYS, un film intéressant mais qui n’a pas très bien marché. Il avait du talent et je l’ai rencontré. Je venais de faire COMMANDO et je lui ai demandé : « Est-ce que tu voudrais faire un film comme celui-ci ? Un film d’action ? Je pense que l’on pourrait faire un bon film ensemble ». Il m’a répondu « Oui, j’aimerais bien ». Or, l’agent de Shane Black travaillait pour CAA, où était également représenté Michael Dinner. Et cet agent m’a envoyé le scénario en me disant « Peut-être que cela ferait un bon film pour vous et Michael Dinner ». J’ai lu ce scénario et j’ai trouvé qu’il était brillant, très futé dans sa façon de raconter l’histoire, efficace si vous voulez… et on y trouvait des personnages d’action intéressants. Michael Dinner l’a lu et m’a dit : « Je n’aime pas ça. Ce n’est pas mon genre de film ». Je me souviens que l’agent a appelé, embarrassé : « Je suis désolé que ça n’ait pas fonctionné ». Et j’ai aussitôt dit « Une seconde ! Je le veux ce scénario ! Est-ce qu’il est disponible ? ». Il m’a dit « Oui, oui, le scénario est très bon mais Michael ne l’aime pas, alors… » – « Hé bien on le fera avec quelqu’un d’autre », j’ai répondu. J’ai donc pris ce scénario sous le bras et je l’ai mené à Warner Brothers où ils ont tout de suite accroché. Et à peine le temps de cligner des yeux, nous avions Mel Gibson et Danny Glover à bord.

Il paraît que le scénario originel était plus sombre…

Dans l’ensemble il est très similaire au film fini. Il y a des choses que Warner n’a pas aimé, mais globalement c’est cette histoire qui est racontée, avec ces personnages. Il y a aussi ce que Mel y a apporté. Il venait de révéler une partie plus légère de sa personnalité. Mel est un interprète admirable mais c’est aussi un excellent metteur en scène ; il l’a prouvé avec BRAVEHEART. Il a su d’emblée qu’il devait amener quelque chose d’autre à ce personnage. De même pour Danny Glover. Ça a changé les éléments de façon subtile, mais rien de majeur. Ça correspond à la vision de Shane.

Et le film est un succès. Tout le monde est content. Et vous enchaînez avec ce film incroyable qu’est PREDATOR. Je considère John McTiernan comme un des plus grands cinéastes américains contemporains. Comment l’avez-vous repéré ?

J’avais vu son film NOMADS, qui était intéressant. À l’origine, on lui a proposé COMMANDO, à faire avec Arnold Schwarzenegger. Mais il n’a pas voulu. Il m’a dit qu’il voulait faire un film en Europe, qui ne s’est jamais fait d’ailleurs, et qui s’appelait SAINT JAMES ELK (2)

… avec vous ?

Non c’était avec Elliot Kastner (3). Quoi qu’il en soit, il est revenu aux USA en me demandant « Qu’est-ce que je fais maintenant ? ». Je lui ai dis « Il y a ce film, PREDATOR, que je voudrais faire ». Lui ne voulait pas vraiment le faire. Il se sentait limité par les effets spéciaux. À l’époque on ne pouvait pas numériser les choses comme on le fait aujourd’hui. Il nous fallait construire cette créature. Il fallait tourner tous ces plans de points de vue de la créature, dans la jungle, dans l’eau. C’était compliqué. Je ne crois pas qu’il a été très heureux durant cette production. Et de plus, John… je crois qu’il devrait travailler dans l’animation (rires). Parce qu’il n’a pas les meilleurs rapport avec les comédiens. Il trouve cet aspect difficile. Il a un point de vue et, si les acteurs ne le partagent pas, il ne sait plus du tout comment faire. Or, faire des films est une affaire de négociations : avec le studio, avec les acteurs, avec l’équipe technique, avec tout le monde !  Nous avions également un problème avec la créature qu’il avait fait construire. Ça ne marchait pas très bien. Et c’est le studio qui a fait venir cet autre gars, Stan Winston, qui a fait un travail remarquable, qui l’a fait fonctionner. Le film y a beaucoup gagné. Avant même sa sortie, j’ai parlé à John de DIE HARD. Il était partant pour essayer à nouveau. Et ce fut une situation similaire. Il ne s’est vraiment pas bien entendu avec Bruce. Bon, j’imagine que ça a du changer vu qu’ils ont fait DIE HARD 3 ensemble, et que je n’ai pas vu John depuis longtemps. Mais c’était un film difficile à faire et qui, au bout du compte, s’est révélé extrêmement solide.

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PREDATOR débute comme un film de commando qui vire doucement vers l’opéra wagnérien, avec des images qui rappellent les planches de Burne Hogarth pour les anciens Tarzan. Cette qualité comic-book vient de vous ou de McTiernan ?

J’adore les comics ! La première fois que j’ai lu le script des deux garçons, Jim et John Thomas, ils m’ont décrit le Predator en me disant « Imaginez une boule disco qui tourne dans une pièce où les murs et le plafond sont entièrement recouverts de miroirs. » Voilà comment ils l’ont décrit. Vous pouvez alors imaginer les têtes au studio : « Mais bon sang, de quoi ils parlent ? ». Ils voulaient nous faire comprendre qu’on ne pouvait pas le voir mais en détecter le mouvement même si on ne savait pas vraiment de quoi était fait ce mouvement. Ces deux garçons avaient une approche très comic-book. Ils ont créé cette histoire à la sensibilité pulp. Et Arnold rentrait bien dans ce cadre. Cependant, en écrivant leur scénario, ils étaient contre l’idée d’utiliser Arnold. Ils voulaient un Monsieur tout-le-monde, plutôt quelqu’un comme Kurt Russel. Mais j’avais vraiment le sentiment que, pour que le combat du monstre fonctionne, il fallait le mettre face à cette masse. Un type normal, le monstre n’en aurait fait qu’une bouchée de pain. Mais si vous prenez un surhomme, un super soldat, là il devra s’y appliquer. Ceci a d’ailleurs constitué notre slogan « This time, he picked the wrong man to hunt ». Je pensais qu’il fallait que le public voie que ce héros n’était pas la proie standard. Et c’était adapté à la notion comic-book de l’ensemble.

La France est peut-être le seul pays où le premier DIE HARD n’a pas bien marché au box-office. Cependant, une partie de la critique s’est mis à le considérer comme un vrai chef-d’œuvre. Comment est venue l’idée ? Comment a-t-elle évolué ?

Hé bien, Larry Gordon et moi travaillions encore ensemble lorsque nous avons acheté les droits d’un livre écrit par Roderick Thorp, et qui s’appelait NOTHING LASTS FOREVER. C’était grosso modo l’histoire de terroristes qui tentent de cambrioler un building en Californie afin de financer leurs opérations. Le studio aimait l’idée mais se demandait ce que l’on pouvait faire avec le premier script qui avait été livré. Larry m’a demandé « Qu’est-ce que tu en penses ? ». Et je pensais vraiment qu’il nous manquait quelque chose, et que nous devrions plutôt faire croire au public qu’il s’agissait de terroristes, qu’ils devraient se comporter comme tels, mais qu’ils ne l’étaient pas. Ce sont juste des cambrioleurs. Je pense que s’ils souhaitaient voler cet argent pour d’autres motifs, le message aurait été trop confus car alors il aurait fallu que nous expliquions quelles étaient ces motivations. Et enfin il y avait cette idée du flic. Je veux dire, dans le script original, on le découvrait dans ses fonctions d’officier de police à New York, puis on le voyait se rendre à l’aéroport pour aller rejoindre sa femme, et puis il conduisait une voiture, et puis il parlait à un ami des raisons qui l’avaient mené à L.A. etc. J’ai dit qu’on n’avait pas besoin de tout ça. On va juste avoir l’avion qui atterrit ; le héros parlera brièvement au chauffeur d’une limousine et on le mènera au building le plus vite possible. Et c’est ce qu’on a fait. Nous avons alors eu l’idée que le chauffeur de limousine en était à son premier jour de travail, et le héros décide de s’asseoir près de lui à l’avant. Ça donnait de l’humanité à ce personnage de flic; vous réalisiez tout de suite que c’était un gars sympathique, quelqu’un de bien. Et juste après cela, il se dispute avec sa femme, ce qui ramène du conflit. Et c’est alors que démarrent les hostilités.

Beaucoup de films d’action débutent par une grosse séquence, une grosse explosion, et seulement après l’histoire débute. DIE HARD semble prendre son temps et, néanmoins, il y a beaucoup d’action. Mais la narration continue toujours durant ces séquences d’action.

J’aime bien ouvrir sur des séquences d’action. Je me souviens qu’à l’époque de L’ARME FATALE 3, on nous avait mis au courant de cet immeuble qui devait être détruit et on a décidé d’être présents à sa destruction pour conclure le film avec. Et puis finalement je me suis dit « Vous savez quoi ? On va plutôt débuter le film là-dessus. Voilà quelque chose qui les réveillera ». Tout dépend du point où vous en êtes dans le film. Vous ne pouvez pas laisser une formule vous dicter quoi faire. C’est le film qui vous le dicte. Vous pouvez cependant utiliser certaines idées stéréotypées. J’ai pu constater que, dans un film d’action, j’aime avoir une grosse séquence toutes les dix minutes. C’est une bonne mesure. Ça semble marcher plutôt bien. Mais l’idée directrice est de laisser le film avoir son propre esprit, sa propre vie. Je crois que c’est important.

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Le premier DIE HARD se situe dans une tour, le second dans un aéroport. Étiez-vous conscient de faire en quelque sorte du Irwin Allen ?

Oh oui ! Le fait est que les suites sont des films difficiles à faire, surtout lorsqu’elles ne tombent pas sous le sens logique, vous savez. L’ARME FATALE était un film fini. Les héros se retrouvaient sains et saufs, devenaient amis. Vous compreniez que les choses iraient bien pour eux et l’histoire était conclue. Il nous a alors fallu inventer de toutes pièces les prolongations. A l’inverse, dans MATRIX, les garçons (Andy et Larry Wachowski, NDLR) avaient d’emblée une histoire à raconter et ils ont fait le premier film AFIN de pouvoir ensuite raconter cette histoire. Ils avaient besoin que le public comprenne le monde la Matrice, pour que dans le dernier plan Keanu puisse voler vers la caméra. Ainsi, ces personnages pouvaient devenir des super-héros. Les garçons ont utilisé l’univers de la Marvel, ils adorent les super-héros, le comic-book. Ils ont toujours voulu raconter une histoire de super-héros mais ils voulaient le faire d’une façon qui ne soit ni enfantine ni infantile. Il y a une grande sophistication dans leur travail. Ainsi ils ont raconté l’histoire du premier MATRIX afin de pouvoir entamer leur récit, qui prend vraiment forme au début du deuxième film. Cette suite était déjà là. Nous n’avons pas eu à l’inventer. Et l’histoire se développe et elle est juste fantastique.

Vous faites souvent confiance à des réalisateurs même quand leur film précédent n’a pas marché. Je pense à Renny Harlin qui avait fait pour vous LES AVENTURES DE FORD FAIRLANE, un film que j’aime bien. Il n’a pas marché mais vous l’avez aussitôt repris pour DIE HARD 2. Vous ne considérez pas le réalisateur comme responsable de l’échec ?

En fait ça dépend de chaque film. Si le réalisateur est intraitable et qu’il crée le film entièrement dans son coin et que ce dernier ne marche pas, alors je le considèrerais comme responsable. Mais je pense qu’il s’agit là d’un média de collaboration. Nous travaillons tous ensembles. Nous avons fait certaines erreurs dans FORD FAIRLANE. Nous avons choisi un acteur (Andrew Dice Clay, NDLR) qui était peut-être ou peut-être pas celui qu’il fallait pour ce rôle, mais sur l’instant il nous semblait le bon choix. Renny a essayé de faire le meilleur film possible. J’ai été impressionné par ses capacités alors je lui ai confié DIE HARD 2. Et il a fait un bon boulot. Il a travaillé très dur, il était ouvert aux idées, à la collaboration. Et je pense que je retravaillerais avec lui un jour.

Êtes-vous parvenus à avoir un scénario définitif pour SGT ROCK ?

Hola ! J’ai tellement de script pour SGT ROCK. Tout le monde a écrit quelque chose dessus. Le premier traitement  était écrit par David Peoples, l’auteur d’IMPITOYABLE. J’en ai un qui a été écrit par Jeff Boam, qui a fait pour moi L’ARME FATALE 2 & 3 et un peu de L’ARME FATALE 4. J’ai un script de Brian Helgeland, avec qui j’ai fait COMPLOTS et qui vient de réaliser le film CHEVALIER. J’ai un script complet de John Milius, qui a fait CONAN LE BARBARE. Je veux dire j’ai tellement de scripts sur ce projet mais personne n’a… je l’aurais fait si j’étais parvenu à trouver là-dedans l’idée d’un film dont le ton soit juste et dont l’idée soit juste (5). Le script de John Milius, par exemple, est celui d’un film extrêmement sérieux, mais qui parle surtout de la bataille de Monte Cassino, telle qu’elle a été menée par ce commandant américain, Mark Clark, près de Rome. Bref c’est une grosse bataille. Ça, c’est la version qu’a John de SGT ROCK ! Et la version de David Webb Peoples, c’est un regard très existentiel sur la question de la guerre. La version de Brian Helgeland, elle, est plutôt portée sur la pop-culture. J’ai même un traitement de Steven De Souza, qui avait fait pour moi DIE HARD, mais c’est vraiment stupide, on dirait la série télévisée BATMAN, celle des années soixante. Si j’avais le scénario qu’il faut, je ferais ce film.

J’ai un collègue qui estime, en toute honnêteté, que HUDSON HAWK est le meilleur film qu’il a vu dans sa vie.

Et bien je suis désolé pour lui. (sourire)

Que s’est-il passé ? Quelle était l’intention ? Qu’est ce qui n’a pas fonctionné ?

La note d’intention était de prendre l’idée d’un James Bond et de la faire fonctionner sur un film de braquage ; un film de braquage à l’ancienne, comme ceux des années 70 tels que OPÉRATION GREEN ICE ou LA SANCTION. Et d’en faire une comédie, quelque chose de fun. De ne pas se prendre au sérieux. Le point de départ était bon et certaines idées plutôt bonnes mais, au fil du processus, le film s’est perdu en chemin. A la fin, c’était juste un film stupide. On se retrouvait dans un château avec des explosions partout, en se demandant quel était le sens de tout cela. En fait ce film ne s’est jamais vraiment trouvé une identité. Il n’était pas aussi ingénieux que ne l’indiquait sa conception. Et le public sent tout de suite ces choses-là. Le prémisse était superbe, avec cette histoire de De Vinci qui crée une machine permettant de transformer le plomb en or, qui regrette son invention et décide de la démonter et de cacher les pièces aux quatre coins du monde. Mais une fois le film fini, tout cela était juste idiot et n’avait aucun poids, aucune chair. On a vraiment tout tenté pour le rendre amusant mais pour moi c’était plat. Et le public n’en a pas voulu. Il y a pourtant des choses que j’aime bien dans ce film, quelques moments vraiment cools. Mais au bout du compte il n’est pas à la hauteur de ce qu’il aurait pu être.

Mon collègue ne serait pas d’accord avec vous.

Mais vous savez, au fond je l’aime bien ce film. J’aime tous les films sur lesquels j’ai travaillé.

Vous avez toujours eu confiance en les Wachowskis et, financièrement, ils vous l’ont bien rendu. Mais que s’est-il passé avec ASSASSINS ?

C’est une histoire intéressante que celle d’ASSASSINS. Ils ont écrit un scénario qui était vraiment très bon. Et il est impossible de voir le film fini et de réaliser ce qu’était vraiment ce script au départ. Le réalisateur (Richard Donner, NDLR) a vraiment perdu la boule sur ce tournage. Idem pour les acteurs. C’en est à un point où l’on pourrait reprendre leur scénario aujourd’hui, en faire un film, et personne ne verrait le rapport avec l’autre. Les Wachowskis ont été témoins du combat que j’ai mené pour tenter de préserver ce scénario intact. Ils me voyaient lutter désespérément pour en faire le film qu’ils auraient souhaité voir. Et je crois qu’ils ont eu un peu pitié de moi face à la difficulté de cette situation. C’est durant cette période qu’ils m’ont pris à part et m’ont dit : « Ecoute Joel, on voit que tu aimes notre projet et que tu aimes ce qu’on fait. On sait que tout ne se passe pas très bien pour toi en ce moment, alors pourquoi ne jetterais-tu pas un œil là-dessus ? » Et ils m’ont filé cet autre script qu’ils avaient écrit, en me disant que, celui-ci, ils voudraient le mettre en scène. A cette époque, ils n’avaient encore rien fait et ça allait être un combat de longue haleine que de monter ce projet. Je leur ai dit que j’adorais ce que j’avais lu mais que je ne voyais pas comment faire pour monter le projet avec eux à la barre. Alors ils ont décidé d’aller faire BOUND. J’ai toujours considéré qu’ils avaient fait ce petit film… je dirais… comme une forme d’audition, pour montrer de quoi ils étaient capables. Et lorsque c’est sorti, tout le monde a été suffisamment impressionné pour que la Warner soit disposée à faire MATRIX.

Si vous deviez choisir un film dans votre carrière, ce serait lequel ?

Ce serait le prochain ! Je veux dire, ce que vous me demandez là est trop dur. Vous savez, ma femme est enceinte et je suis sur le point d’avoir mon premier enfant, en Octobre. Si j’avais plusieurs enfants et que vous me demandiez de choisir celui que je préfère, qu’est-ce que je vous répondrais ? Chacun de ces films est un morceau de moi, il y a dedans mes efforts, ma vie, mon travail. C’est trop difficile de choisir. Oh je pourrais vous répondre « Les succès ! ». Et c’est évident que je préfère le succès à l’échec. Mais je les aime tous. Et j’espère pouvoir continuer à en faire encore longtemps. Je n’ai pas l’intention de m’arrêter.

(1)  En 1992, Joel Silver a réalisé l’épisode SPLIT PERSONALITY pour la série LES CONTES DE LA CRYPTE.

(2)  Aussi connu sous le titre : QUEST FOR ST JAMES ELK

(3)  Elliot Kastner était le producteur de NOMADS, puis plus tard de ANGEL HEART, THE BLOB et HOMEBOY.

(4)  Roderick Thorp avait conçu NOTHING LASTS FOREVER comme une suite de son livre à succès THE DETECTIVE (1966), lui aussi adapté au cinéma avec Frank Sinatra et mis en scène par Gordon Douglas.

(5)  Selon David Gambino, vice-président de la production chez Dark Castle, le dernier script en date de SGT ROCK, écrit par John Cox (BOOT CAMP), sur la base d’un traitement de Danny Bilson et Paul De Meo (ROCKETEER), devrait permettre à la production de se lancer.

NB : Cet article a été publié dans le premier numéro du mook ROCKYRAMA. Remerciements au rédacteur en chef Johan Chiaramonte et à Black Book Éditions pour l’autorisation de reproduction. Pour jeter un œil sur la maquette de ROCKYRAMA, rendez-vous sur le tumblr dédié, et pour vous procurer un exemplaire, direction le site de l’éditeur.

4 Commentaires

  1. Déjà lu dans Rockyrama. Je viens de le relire et c’est toujours excellent. J’adore quand vous parlez de Hudson Hawk. Je crois que c’est Yannick Dahan, le collègue en question d’ailleurs.
    Bon, ce serait pas mal que Silver se souvienne de ce que McTiernan a fait pour lui et le ré-engage à sa sortie de prison.
    Sinon, c’est des amis à moi qui sont à l’origine de Rockyrama, donc je convie tout le monde à l’acheter. Ils y ont vraiment mis tous leurs coeurs.

  2. Fest

    Merci beaucoup pour cette interview et respect à Monsieur Silver.

    (pour le collègue fan de Hudson Hawk je parierais plus sur Stéphane).

    (Fest)

  3. demarreur

    On en apprend des choses, très bonne interview.

  4. El Panda

    Pour l’avoir revu il y a peu, je confirme : HUDSON HAWK, c’est bien. Complètement barré (à se demander comment un tel film a pu voir le jour) mais bien. ^_^

    Dommage que son échec financier ait flingué la carrière de son réalisateur qui ne s’en est jamais vraiment remis (malgré quelques chouettes petits films ensuite)… :-/

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