SOUVENIRS DE LA VIE

Deuxième et dernière partie de notre entretien avec Isao Takahata, dans laquelle il est principalement question de son nouveau film, le magnifique LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA, en salles depuis mercredi. Vous allez voir, malgré son âge avancé et les thèmes abordés dans son film, le maître est encore débordant d’énergie et d’appétit de vivre. Ce qui explique sans doute sa forme physique et artistique proprement olympique.

Il s’est passé 15 années depuis votre précédent long-métrage, MES VOISINS LES YAMADA. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?

Il y a plusieurs raisons à ce délai. Il se trouve que, dans l’intervalle, je me suis livré à différentes activités en dehors du cinéma. Notamment une étude dans le domaine de l’histoire de l’art que l’on m’a proposé d’écrire. J’ai rédigé plusieurs livres sur le sujet et cela m’a passionné. D’autre part, pour ce qui est du domaine de l’animation, il y a eu plusieurs tentatives de projets. Pour diverses raisons, ces longs-métrages n’ont pas abouti, ils ont été interrompus et on a renoncé à les concrétiser. Et c’est comme ça que le temps a passé.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA, plus qu’un autre projet, vous a peut-être également demandé du temps…

Oui, c’est le cas. La forme visuelle dans laquelle le film s’inscrit est celui d’une patte personnelle. L’idée était de conserver à l’image le rendu qui soit celui d’un graphisme qui m’est propre. Et pour parvenir à cela, nous nous sommes lancés dans le projet avec une équipe très réduite car c’était le seul moyen de conserver la personnalité à part de l’univers visuel. Évidemment, plus l’équipe est réduite et plus cela prend du temps. Au bout d’un moment, on a été obligé d’augmenter les équipes qui travaillaient sur le film et cela a induit d’autres problèmes plus complexes car, malgré cela, nous avons tout fait pour préserver notre parti pris visuel. Plus on avançait et plus on sentait le paradoxe entre le caractère collectif de notre travail et la vision personnelle qu’il était censé produire. Il y avait donc un lourd travail de filtrage très spécifique pour que cette contradiction disparaisse à l’écran.

Le film est tiré d’un un conte très ancien et très populaire au Japon. Pourquoi avoir voulu l’adapter ?

C’est en effet un conte très ancien et qui est très connu chez nous. Tous les Japonais le connaissent, avant même d’apprendre à lire dans certains cas. Mais par contre, ce n’est pas un conte populaire, les gens ne l’adorent pas comme ils peuvent adorer d’autres histoires. Moi-même, je trouve très peu d’intérêt pour le texte d’origine en tant que tel. Et ce qui m’a décidé à faire le film c’est justement parce que j’ai trouvé une manière de traiter cette histoire afin qu’elle devienne intéressante, qu’elle acquiert un intérêt neuf à mes yeux. Cette idée de traitement qui allait solutionner les problèmes que me posait cette histoire, je l’ai eue il y a très longtemps, il y a plus de 50 ans. Et vu mon peu d’intérêt initial pour le projet d’adaptation, cette solution a mis un demi-siècle à mûrir avant que je n’ai vraiment envie de m’atteler à ce film.

Quelle était cette solution ?

En fait, tout en respectant la trame principale de l’histoire, j’ai eu l’idée d’humaniser le personnage de la princesse en me demandant quelle était la nature de sa faute. Dans le texte original, son exil sur Terre était une punition due à une faute qu’elle avait commise mais qui n’était pas expliquée. La Lune étant un monde pur et céleste, j’ai imaginé que ses habitants verraient la Terre comme un endroit de tourments et de turpitudes. Du coup, la fascination de la princesse Kaguya pour le monde des humains est considérée comme une faute et provoque donc son exil forcé sur notre planète. Et pour faire comprendre cet attachement du personnage à la vie sur Terre, il fallait forcément l’humaniser. J’ai donc développé des éléments absents du conte, comme l’enfance de la princesse. Dans le conte, la jeune fille naissait également dans un bambou mais elle atteignait immédiatement sa taille adulte. Dans mon film, on la voit au stade de petit bébé, puis on assiste à son enfance, à sa vie dans la montagne, aux liens qu’elle crée avec les humains. Il y a 50 ans, j’avais pensé résumer cette idée de l’explication de la punition lors d’un prologue situé sur la Lune, au cours d’une discussion entre le roi de la Lune et sa princesse de fille. Puis j’ai fini par enlever ce prologue trop explicite pour en suggérer le propos lors de la conclusion de mon film. En outre, j’ai utilisé un autre conte très connu au Japon, LA LÉGENDE DE LA CAPE CÉLESTE, dont j’ai repris certains éléments afin de nourrir ce thème de l’humanisation de mon héroïne.

Le film n’a pas obtenu le succès habituel d’une production Ghibli au Japon…

En termes de critiques et de retours du public, je crois que c’est celui de mes films qui a été le mieux accueilli. Le public féminin notamment a beaucoup aimé le film, ce qui n’est pas souvent le cas au Japon en ce qui concerne l’animation. Par contre, le producteur m’a fait part des regrets d’une fraction masculine du public, qui était un peu désemparée par le fait que la princesse devait retourner sur la Lune. Je trouve cette remarque assez creuse car c’était un élément du conte original. Donc, s’il fallait changer ça, autant raconter une autre histoire. Or, même si je voulais appliquer un traitement différent à l’histoire de base, je souhaitais quand même en conserver l’esprit. Ce qui m’intéressait, c’était de prendre le texte tel qu’il existe et d’expliquer ses rouages en ajoutant un certain nombre d’éléments agencés de manière à ce qu’on saisisse les enjeux du récit. Après, si on souhaite comprendre pourquoi le film n’a pas atteint certains chiffres correspondant aux standards habituels de Ghibli, je pense que ça peut s’expliquer par le fait que cette histoire est, comme je le disais, connue de tous les Japonais. Du coup, un certain nombre de gens ont pu avoir un réflexe de défiance par rapport au fait que Ghibli se lançait dans l’adaptation de ce classique, ils ont pu se dire qu’on allait faire un film à la Disney et qu’on voulait faire un coup avec ça. Ils ont dû croire qu’on essayait de leur vendre une espèce de soupe sous vide. Alors que ce n’était pas du tout le cas.

Il y a beaucoup de points communs entre LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA et SOUVENIRS GOUTTE À GOUTTE, les deux films racontant l’histoire de deux jeunes femmes qui doivent respectivement faire le deuil de la vie et de l’enfance. Peut-on dire que votre œuvre entière a été conçue de manière à aider les gens à avancer dans la vie, à en franchir les étapes les plus importantes ?

Tout à fait. En général, j’essaie de m’adresser en priorité aux gens qui souhaitent essayer de vivre pleinement leur vie, qui cherchent à tirer le maximum de l’existence qui nous est donnée. Vous ne m’avez pas parlé de nostalgie, comme c’est souvent le cas lorsqu’on me parle de mes films, et j’en suis très content. Je ne cherche pas à courir après le passé, je cherche plutôt à partager quelque chose qui nous aide à vivre davantage. Ça me fait vraiment très plaisir que vous me parliez de cette approche positive.

La scène finale et les paroles de la magnifique chanson du générique de fin évoquent une certaine tristesse à devoir quitter la vie. Peut-on l’interpréter comme une projection de votre état d’esprit à cette étape de votre vie ?

Oui. Que voulez-vous ? Il faut se faire une raison et accepter l’inéluctabilité de la mort. Par rapport à cette perspective qui nous attend tous, je crois avoir observé que le film a eu un effet bénéfique sur une partie du public, notamment le public féminin, qui cherche à se frayer un chemin dans la vie. Il faut faire face à cette réalité de la mort, même si ce n’est pas quelque chose de très joyeux à concevoir. La chanson finale – qui s’appelle « Souvenirs de la vie » – a été composée non pas pour compenser ou annuler la frustration qui est sans doute celle du spectateur à l’issue du film, par rapport à cette inéluctabilité de la mort, mais pour lui fournir une forme de consolation. Je suis très content de cette chanson, je la trouve en effet très belle. Je pense que l’idée principale autour de laquelle elle tourne – la naissance et la mort s’inscrivent dans une sorte de cycle – a en effet un lien avec l’âge qui est le mien aujourd’hui. Je peux mourir demain sans que cela n’ait rien d’étonnant et je voulais donc dire cela avant de partir. La personne qui a composé cette chanson, qui en a écrit les paroles et qui l’interprète est une jeune femme qui a pris la succession de son père à la tête d’un temple appartenant à une école bouddhiste baptisée l’École de la Terre Pure. C’est une nonne en fait. Il faut le savoir car je pense que cela explique certaines choses qui sont en jeu dans la chanson qu’elle a composée.

On a pu découvrir récemment le très beau L’ÎLE DE GIOVANNI de Mizuho Nishikubo, qui entretient une certaine parenté avec LE TOMBEAU DES LUCIOLES. Dans l’animation japonaise actuelle, quels sont selon vous les gens qui peuvent prétendre prendre votre relève ?

C’est une question assez délicate. Personnellement, je n’ai aucune conscience à l’égard des réalisateurs de la jeune génération japonaise qui soit celle d’une continuité. Je ne sais pas dans quel état d’esprit ils sont. Ils travaillent sans doute avec sérieux et sincérité, et s’inscrivent peut-être dans une sorte de filiation à mon égard. Mais si c’est le cas, je n’en ai pas conscience. Je vois leurs films, j’en trouve certains excellents, d’autres très mauvais, parfois j’éprouve les mêmes sentiments à l’égard de deux films consécutifs du même réalisateur, mais c’est tout. J’ai une perception très variable et très contrastée de tout cela. Quant à L’ÎLE DE GIOVANNI, j’en ai entendu parler mais je ne l’ai pas encore vu.

Remerciements à Isao Takahata, Jean-Christophe Buisson, Wendy Chemla, Thomas Percy et Ilan Nguyen.

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