SEUL CONTRE TOUS ?

On vous en parlait la semaine dernière, à travers notre critique du film, mais c’est aujourd’hui que sort A.C.A.B. (ALL COPS ARE BASTARDS) dans les salles françaises. Un film qui rappelle les grandes heures du polar italien des années 70, mais qui a les pieds bien ancrés dans son époque. Rencontre avec son réalisateur Stefano Sollima.

Ancien caméraman-reporter de guerre pour CNN, NBC ou CBS, Stefano Sollima, digne fils de son père Sergio, débute sa carrière de réalisateur à la télévision italienne en signant notamment plusieurs épisodes de LA SQUADRA et la totalité des épisodes de ROMANZO CRIMINALE – LA SÉRIE. Aujourd’hui, à 46 ans, il passe le cap du cinéma avec un premier film sacrément culotté qui ressuscite le polar italien avec vigueur et franchise. On a tenu à rencontrer le bonhomme car, comme vous allez le voir, il risque fort d’être l’un des noms importants du cinéma de genre italien à venir ces prochaines années.

 

Alors, tout d’abord, une question sur votre père, Sergio Sollima. Comment va-t-il ?

Il va bien. Mais vous savez, il a 91 ans, il est vieux maintenant. Il a eu une vie bien remplie, mais bon, ça va, il fait aller. Même si évidemment, il ne peut plus tourner.

Le polar italien a eu sa période faste dans les années 70. Ces derniers temps, il y a eu quelques films qui semblaient marquer un certain retour du genre. Que pensez-vous de l’état actuel du genre dans votre pays ?

En fait, à partir des années 80, en Italie, tous les cinémas de genre, et notamment le cinéma policier et le cinéma criminel, ont été absorbés par la télévision, ce qui a beaucoup contribué à les inhiber. Du coup, forcément, il n’y avait plus grand-chose au cinéma. Et là, depuis ROMANZO CRIMINALE de Michele Placido, qui a eu beaucoup de succès, y compris dans le reste de l’Europe, il y a eu comme un déclic. Les Italiens se sont souvenus qu’ils savaient faire ce genre de films et cela a entraîné une sorte de renouveau du genre. Alors, certes, cela n’a pour l’instant rien à voir avec la production industrielle des années 70, c’est encore assez sporadique, il doit y avoir un ou deux films par an tout au plus mais ils sont là, ils existent. Et je pense même que, progressivement, ça va devenir de plus en plus facile de produire ce type de films en Italie.

Pourquoi ?

Alors ça, c’est ma théorie mais je pense que, pour ce qui est du cinéma de genre, les spectateurs italiens ont de nouveau confiance en leurs cinéastes, en leur capacité à faire du cinéma populaire de qualité. Tout ce qui s’est fait durant la période creuse des années 80-90 était d’un niveau très médiocre, c’était complètement nivelé par les standards télévisuels et du coup, les spectateurs n’avaient plus confiance en notre production nationale. Naturellement, ils s’en sont détournés et lui ont préféré les productions américaines. Il suffit parfois d’une ou deux impulsions pour tirer la situation vers le haut.

Entre le film d’aventures, le western et le polar, votre père s’était illustré dans différents genres. Est-ce que vous aimeriez vous aussi faire ça ou bien souhaitez-vous rester dans le domaine du polar ?

Moi, ce qui m’intéresse dans le cinéma de genre, c’est que c’est non seulement une très bonne manière de maintenir le public en haleine mais c’est aussi la manière la plus efficace de raconter l’histoire d’un pays. Dans l’absolu, j’aimerais bien investir d’autres genres. Même s’il y a un vrai public pour ça, l’horreur ne m’intéresse pas trop en soi. Par exemple, j’aimerais beaucoup faire un film de science-fiction, mais, avec les conditions de production italiennes actuelles, ça me paraît très difficile de faire un film de ce genre-là. Faire un western me plairait beaucoup également, mais c’est un peu le même problème : ça fait longtemps que le cinéma italien n’en produit plus… Je crois que même aux États-Unis, le western est devenu tabou. C’est un genre qui n’est plus fréquenté que par les grands auteurs, comme les frères Coen ou Tarantino, mais il n’y a plus de réelle volonté industrielle pour en produire. Ça veut dire que c’est peut-être le bon moment pour se lancer et en faire un. Je ne sais pas, on verra…

Que voulez-vous dire exactement lorsque vous dites que le cinéma de genre est la manière la plus efficace de raconter l’histoire d’un pays ?

Que ce soit pour le cinéma italien ou pour le cinéma en général, je suis convaincu que si vous voulez avoir une idée précise d’une société à un moment donné, il est beaucoup plus intéressant de regarder un film de genre issu de cette période plutôt que deux ou trois films de grands auteurs consacrés. Par exemple, en ce qui concerne A.C.A.B., je pense que si j’avais fait un film directement engagé, avec un discours politique bien visible, il aurait été nettement moins fort et il aurait eu une diffusion nettement moins importante. Le cinéma de genre est constitué de codes, que les spectateurs connaissent et qu’il est donc très important de prendre en compte si l’on veut raconter une histoire. Ces codes permettent d’entrer plus directement en contact avec la société.

Comment le film a-t-il été reçu en Italie ? J’ai cru comprendre qu’il était considéré comme un film de droite par la presse de gauche et comme un film de gauche par la presse de droite…

Oui, c’est vrai, avant la sortie du film, il y a eu surtout certains journalistes de gauche qui ont dit que c’était un film fasciste mais ce n’est pas tout : les flics nous disaient qu’on avait fait un film contre eux et les hooligans nous accusaient d’avoir fait un film de propagande pour les flics. Par contre, j’étais plutôt étonné de n’avoir aucune réaction de la part des squatteurs de la CasaPound (1), mais ils ont fini par réagir récemment en disant que c’était le film classique des communistes sur les fascistes. C’était donc la situation parfaite ! (rires) En fait, ce qui est finalement assez marrant c’est de voir les flics, les groupes néofascistes, l’extrême-gauche et les hooligans, qui se pensent tous très différents les uns des autres, se retrouver et faire front commun contre mon film. Après, par rapport à l’ensemble de la société, le film a évidemment suscité la polémique. Les thèmes que j’aborde dans A.C.A.B. sont très actuels, très controversés, mais en même temps, personne n’en parle, de peur de lancer la controverse. Donc, forcément, lorsque le film est sorti, tout le monde s’est mis à en parler. J’ai senti qu’il y avait beaucoup de curiosité de la part du public italien. Je pense qu’ils ont été intéressés par ce film qui leur parlait d’une société qu’ils connaissaient bien puisque c’était la leur mais qu’ils ont été encore plus intéressés de la découvrir à travers l’univers des CRS. Car ils ne sont pas habitués à voir les choses sous cet angle. J’ai essayé de faire un film qui pose des questions mais qui n’y apporte pas des réponses toutes faites, donc c’est tout à fait normal qu’il ait créé le débat et qu’il ait généré des tensions.

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce film au départ ?

L’idée motrice, au tout début du projet, c’était de parler de la société qui est la nôtre à partir de ces CRS et de leur quotidien. C’était donc, au départ, un film beaucoup plus politique. Et puis, peu à peu, comme je le disais tout à l’heure, le film de genre a pris le pas et s’est assez vite imposé comme la meilleure manière de raconter cette histoire. Par exemple, pour faire croire à ces types, qui sont capables de rester debouts dans un stade face à 10 000 personnes qui leur hurlent et leur crachent dessus, j’étais obligé de trouver des acteurs qui aient une présence forte à l’écran. Il me fallait des mecs avec beaucoup de charisme.

Pour planter l’univers de votre film, est-ce que vous vous êtes documenté in vivo ?

Oui, bien sûr. Je suis resté pendant des mois avec plusieurs policiers. À travers l’un d’entre eux, qui était déjà dans le livre dont est tiré le film, j’ai rencontré beaucoup de ses collègues. Mais à l’exception de lui, personne n’était au courant que j’étais un cinéaste qui préparait un film. On me voyait comme quelqu’un de normal. Deux ou trois de ces flics ont fini par se douter de ce que je faisais et ils m’ont aidé officieusement. Officiellement, c’était impossible. Pour ce qui est du monde des hooligans, c’était plus facile : il suffisait de se documenter un peu, d’aller dans un stade et de les observer. Quant aux gens d’extrême-droite, c’était évidemment un univers un peu plus mystérieux mais qui n’était pas impénétrable. J’ai rencontré des gens de la CasaPound et aussi du parti politique Forza Nuova, afin d’apprendre les mécanismes qui régissent ces groupes.

Comment vouliez-vous que le spectateur ressente l’expérience qui est celle des héros de votre film ? 

Personnellement, je n’ai pas vraiment d’empathie pour ces personnages-là. Il y a certains moments, dans le film, où l’on éprouve de l’empathie pour eux, où on peut les comprendre, mais je pense que, dans l’ensemble, c’est quand même difficile de les prendre en sympathie car il y a chez eux quelque chose qui les met à distance. Ce ne sont pas des personnages comme les autres. Le film est construit de manière à ce qu’il n’y ait jamais trois scènes d’affilée qui vous communiquent la même impression. J’ai été très attentif à ça. Justement pour éviter que le spectateur ne soit tout le temps du côté des CRS. Il y a notamment des scènes où l’on est censé ressentir du malaise par rapport à ce qu’ils font. J’ai essayé de maintenir un regard un peu plus détaché, un peu plus froid. En fait, je ne souhaitais pas transmettre le point de vue des CRS à mes spectateurs, je souhaitais simplement les observer. S’il y a un point de vue dans mon film, il est omniscient mais certainement pas à la première personne.

Pour terminer, sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Mon prochain film sera encore un film de genre mais cette fois-ci, il n’y aura pas de thématique socio-politique. Tout ce que je peux dire, c’est que ça sera un film criminel avec une histoire d’amour. Ça sera un film un peu plus important en termes de budget. Sur A.C.A.B., on avait 3,15 millions d’euros alors que là, on aura vraisemblablement aux alentours de 5 millions d’euros.

(1) Mouvement de squatteurs néofascistes basés à Rome et utilisant à l’occasion les méthodes de l’extrême-gauche, comme la réquisition d’immeubles laissés à l’abandon.

1 Commentaire

  1. David Bergeyron

    Intéressant ce petit Sollima Jr. Dommage que son ACAB ne passe pas dans mon foutu patelin !
    Sinon, ça donne quoi la série Romanzo Criminale ? J’avais adoré le film de placido mais j’ai toujours un peu de mal à replonger dans un univers décliné en série TV.

    David

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