NOT ANOTHER TEEN MOVIE

Président du jury de cette édition 2013 du FEFFS, Lucky McKee en a profité pour montrer son nouveau film ALL CHEERLEADERS DIE, co-réalisé avec son comparse Chris Sivertson. Forcément, l’occasion de parler du film avec son réalisateur était trop tentante pour que nous la laissions passer !

Avec ALL CHEERLEADERS DIE, Lucky McKee entreprend une sorte de revenge movie façon KILL BILL ou BOULEVARD DE LA MORT de Quentin Tarantino. Si l’on avait déjà été assez bluffé par les dernières œuvres du cinéaste, surtout THE WOMAN, évocation à la fois subtile et rageuse de la rencontre entre nature et civilisation, rien ne pouvait présager du tournant qu’allait prendre son style. Réalisé avec Chris Sivertson, auteur de THE LOST, ALL CHEERLEADERS DIE est une œuvre composite brillante et déjantée, en correspondance avec les précédentes réalisations de McKee mais décalée en raison de la multiplicité des genres qu’il investit au cours du film. Après une séquence introductive façon found footage relatant la mort particulièrement violente d’une pom-pom girl en plein exercice, les deux réalisateurs investissent tour à tour le teen movie, le récit de vampire, l’évocation sociale des ados d’aujourd’hui et le film de vengeance pur et dur. L’immense force du film est de rendre attachante cette bande d’adolescentes de prime abord totalement superficielles. Le jeu sur les genres et les variations de registres obligent le spectateur à appréhender différemment la jeunesse dépeinte au moyen de séquences complexes et décalées durant lesquelles la force de caractère de ces ados apparaît au grand jour. Chaque séquence introduit une nouvelle rupture par rapport à la précédente, selon un jeu de déconstruction des attentes à la fois jouissif et très soigné. Aucune variation n’est jamais gratuite : c’est précisément par cet enchaînement de ruptures de ton, par ces jeux constants sur l’attendu et l’inattendu que le cinéaste donne de la chair à ses personnages. Si McKee et Sivertson prennent le parti de verser dans une violence graphique particulièrement outrée qui évoque parfois l’énergie d’un comic book, c’est toujours pour donner une réelle substance à leurs protagonistes féminins. Tout comme dans THE WOMAN, la femme devient ici l’avenir de l’homme, défouraillant la veulerie masculine, déconstruisant et reconstruisant à loisir les clichés propres à la féminité. Si ALL CHEERLEADERS DIE prend le parti (risqué) de surprendre sans cesse les attentes des spectateurs, c’est justement pour brosser le portrait, à la fois délirant, jouissif et profondément humain, d’une bande de filles désireuses d’échapper au destin que leur position sociale leur a tracé. Et, pour reprendre les termes du réalisateur lui-même, le jeu sur les variations de registre est précisément le révélateur de la vie d’un adolescent, sans cesse brinquebalé par une multitude de sentiments : la tristesse, la joie, la colère, le ressentiment, la libération, l’amitié. Au final, quoi de plus humain et de plus touchant que d’utiliser le langage cinématographique pour traduire les sentiments riches et contradictoires des ados ? La présence de Lucky McKee en tant que président du jury au FEFFS de cette année nous a permis de lui poser quelques questions concernant ALL CHEERLEADERS DIE.

Vous avez réalisé une première version, presque amateur, de ALL CHEERLEADERS DIE il y a de ça plusieurs années. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi de reprendre ce film et de le refaire aujourd’hui, avec l’aide de Chris Sivertson ?

Mon pote Chris Sivertson et moi étions dans la même école de cinéma, l’USC. Un an après avoir été diplômés, on se baladait sur Hollywood Boulevard pour acheter des magazines de cinéma indépendant, on voyait que de plus en plus de personnes tournaient des films avec leur caméra DV puis après montaient eux-mêmes leurs film. C’est tout simple : on s’est dit pourquoi pas nous aussi ? En plus, on s’imaginait bien que personne ne nous donnerait la chance de participer à un tournage de film habituel. C’est tout simplement de là qu’est partie l’idée. Chacun dans son coin, on a demandé un peu d’argent à nos parents. À l’époque, on a réussi à avoir 10 000$ et on a tourné ce film dans ma ville natale. Tout est parti du bois situé derrière ma maison ; c’était comme ça que nous avions imaginé le début de l’histoire. Vous voyez, tout était alors très artisanal. On a acheté un ordinateur de 9 gigas qui coûtait 5 000$ à l’époque. Tout a commencé aussi simplement que cela.

J’imagine que le film d’aujourd’hui ne ressemble pas du tout à celui que vous avez tourné à l’époque…

Oui tout à fait, on a tourné à l’époque avec une des premières caméras numériques qui existait. En fait, on ne savait pas vraiment ce qu’on faisait. Ce tournage, c’était aussi une expérience qui devait nous permettre d’apprendre comment tourner, tout simplement, et c’est assez intéressant de voir comment, pour les premières images, c’est un peu hésitant, un peu difficile. Et puis, comme on l’a tourné de façon chronologique, les trente dernières minutes du film sont plutôt bonnes. D’une certaine manière, ce film montre un peu le processus d’apprentissage qui se fait en temps réel.

Mais justement, comment en êtes-vous venu à vous intéresser au cinéma à la base ?

J’ai d’abord lu des comics. Il faut préciser que j’ai grandi au milieu de nulle part : il n’y avait pas le câble, je n’avais pas de magnétoscope, pas de matériel vidéo, ni de salles de cinéma autour, d’ailleurs. J’ai donc commencé par m’immerger dans le monde de la BD. Puis, quand on a eu la télé, j’ai commencé à regarder des films, vers l’âge de dix ou onze ans. Et là, tout de suite, le cinéma a tout remplacé. L’été où j’ai eu 12 ans, j’ai travaillé pour m’acheter une caméra et j’ai commencé à faire des films. Plus tard, je suis allé à l’école de cinéma, et c’est là que j’ai commencé à découvrir le cinéma des quatre coins du monde. J’étais boulimique, je vivais cinéma, je voyais trente films par semaine, j’avais l’impression d’avoir un retard fou à rattraper. C’est d’ailleurs toujours le cas !

Dans ALL CHEERLEADERS DIE, comment expliquez-vous ce rythme si déjanté, si jouissif ? Votre précédent film, THE WOMAN, malgré des moments drôles et décalés, était tout de même très lourd au niveau thématique.

On voit dans le film un constant changement de ton parce qu’on voulait montrer ce que c’est que d’être ado. La vie d’un adolescent, ce sont des émotions qui défilent à une vitesse folle. On peut être triste au début de la journée, tomber amoureux à midi, passer l’après-midi la plus agréable du monde et, à la fin de la journée, être complètement désespéré. On voulait précisément montrer ce constant changement d’émotions tout au long des 90 minutes du film. Mes films personnels sont plus lents et Chris avait également réalisé des films plus lourds, mais là, on s’est dit qu’il fallait faire quelque chose d’amusant, de léger, de rapide, qui puisse véritablement capter l’attention des adolescents d’aujourd’hui. On voulait aussi retourner aux sources de ce qui nous avait donné envie de faire du cinéma ; on voulait retrouver cet élan, cette énergie pure qui symbolise la jeunesse. Après tous ces films sombres et lourds, on avait besoin de quelque chose de léger, de popcorn.

Vous ouvrez le film sous la forme d’un found footage. Pendant 3 ou 4 minutes, on pense que c’est la piste principale, que vous laissez toutefois de côté immédiatement. Sans vouloir surinterpréter cette séquence, n’est-ce pas votre manière de dire que vous n’aimez pas le found footage, en proposant au spectateur une piste à la mode actuellement tout en la rejetant d’emblée ?

Oui, en quelque sorte, effectivement. Je dois vous avouer que moi aussi, je suis vraiment fatigué du found footage, même si j’en ai vu finalement d’excellents tels que THE BAY de Barry Levinson, ou même THE SACRAMENT de Ti West. C’est de plus en plus difficile de me convaincre de voir un film lorsqu’il est fabriqué de cette façon. C’est assez marrant d’ailleurs, car la moitié des boulots qu’on nous proposait avec Chris, c’était des found footage… C’est un petit clin d’œil amusant qu’on a voulu faire au début pour faire penser que le film allait se dérouler sous cette forme. Et en fait, pas du tout, on part sur tout autre chose.

Au niveau des personnages principaux, pourquoi avoir pris pour sujets des personnages a priori aussi caricaturaux que des pom-pom girls ? Par le passé, vous vous intéressez à des personnages féminins dont la force se révèle dans la noirceur. Entre l’enfant sauvage de THE WOMAN et les cheerleaders, il y a un gouffre…

Pour des raisons purement physiques, tous les mecs s’intéressent aux cheerleaders… Elles sont plutôt agréables à regarder ! (rires) Plus sérieusement, le défi, c’était précisément d’utiliser un personnage de cheerleader et de réussir à s’intéresser à elle. Le personnage de Tracy, par exemple, on l’avait créé intentionnellement, dès le début, de façon à ce que les femmes la détestent – c’est une fille aux yeux bleus et aux cheveux blonds magnifiques mais de prime abord assez insupportable. Au fur et à mesure du récit, on se rend compte que c’est aussi un être humain manipulé de façon assez cruelle par un autre personnage. Du coup, on finit par l’apprécier, par l’aimer et même par s’identifier à elle. Tout cela donne du corps au personnage.

Plus généralement, à votre manière de mettre l’accent sur les personnages féminins au détriment des hommes, pensez-vous que, d’une certaine manière, la femme est l’avenir de l’homme ? C’est une envie profonde de peindre des portraits de femmes fortes ?

En fait, depuis mon premier film, et depuis mon passage à l’école de cinéma, j’écris des histoires centrées autour de personnages féminins pour lesquels j’ai, c’est vrai, plus d’attirance. D’une certaine façon, je crois que je travaille mieux avec les actrices. En outre, ayant grandi avec ma mère et ma sœur, j’ai l’impression que j’arrive mieux à communiquer avec les femmes. Dans ALL CHEERLEADERS DIE, on a incontestablement voulu prendre le parti des filles. Au fond, peut-être que ça vient du fait qu’au lycée déjà, j’étais un peu le geek, bien différent des mâles sportifs et populaires. C’est peut-être ma sensibilité d’ado qui ressort dans le film ; en fait, j’ai toujours détesté ce type de garçons.

Le film est profondément perturbant de par les multiples genres et styles que vous invoquez successivement. Vous partez du found footage pour dériver vers la teen comedy, le vampirisme, voire le cannibalisme et le revenge movie. N’aviez-vous pas peur de perdre le spectateur ?

Pas vraiment, non. En fait, cette diversité de registres et de tons, c’est précisément ce qu’on souhaitait faire. On ne voulait pas faire un film de sorcière, un film de zombie ou un film de vampire. Chris et moi voulions incorporer tous nos éléments préférés, issus de plein de films différents, pour inventer quelque chose de neuf, constituer un nouveau regard, une approche différente. Cette fluctuation constante des tons se retrouve parfaitement au milieu du film, quand il se passe quelque chose de fort, voire de catastrophique, du point de vue dramatique, pour toutes ces filles. À ce moment du récit, on pense qu’on touche le fond dramatique, qu’on est arrivé à la scène la plus sombre. Or, juste après ça, on a précisément la scène la plus drôle du film. Ce sont ces contrastes incessants que nous voulions. Chris et moi trouvions absolument réjouissant de passer de l’ombre à la lumière, du désespoir à l’amusement. Ça a été assez difficile de capter le rythme adéquat pour cela, de trouver une alchimie entre tous ces registres. On a pris sept à huit mois pour trouver la bonne formule, mais je trouve qu’on y est finalement parvenu.

Au sujet de ces changements de registres, la bande-son crée régulièrement un contrepoint, ne correspondant pas toujours à la situation dramatique ou violente représentée à l’écran. La bande-son est très fine et participe de ces variations. Avez-vous des connaissances musicales particulières ? Comment avez-vous choisi les morceaux et les atmosphères musicales ?

À la base, Chris et moi, on adore la musique. Mais pour la bande-son, je dois avouer que c’est Chris qui a pris les rênes en la matière. Chris, c’est une vraie encyclopédie sur pattes pour la musique ; il a une grande connaissance de tous les nouveaux styles, que ce soit en matière de musique indépendante, de hip hop, ou même de groupes plus anciens. Quand on a commencé le film, je lui ai vraiment dit que je me reposais sur lui concernant la bande-son. Le principe était le suivant : il me faisait souvent écouter des musiques, et si je n’aimais pas, on la mettait de côté. Nous n’aurions jamais utilisé une musique qui ne plaisait pas à l’un ou à l’autre. D’ailleurs, avec toutes les suggestions qu’il a faites, je trouve que Chris aurait dû être crédité au générique comme superviseur musical. Il faut également citer Mads Heldtberg, qui a composé la musique originale du film. Ma contribution personnelle, c’était plutôt par le biais d’amis à moi, de musiciens, qui m’ont envoyé leurs productions directement. Chris s’est occupé d’aller chercher des morceaux chez des labels de disque indépendants. De toute façon, tous les deux, on ne voit pas le cinéma sans la musique qui va avec. La relation entre image et musique, c’est la définition du cinéma pour nous.

Le film se termine avec un carton indiquant qu’il s’agit de la fin de la première partie. Est-ce que vous pouvez nous donner une piste concernant la suite ?

Le début de ALL CHEERLEADERS DIE II correspond à la fin de ce qu’on a pu voir dans la première partie. Posez vous la question : pourquoi est-ce que Tina dit « Oh putain » à la fin du film ? Je ne peux pas vous en dire plus, c’est la clé de la seconde partie ! (rires)

En parlant de scène finale, j’aimerais avoir votre interprétation sur celle de THE WOMAN, le dessin animé qui intervient à la fin du générique. Beaucoup de choses ont été écrites à son sujet…

Dans le roman, après le barbecue, la petite fille qui est dans la voiture fait un rêve et on voulait l’incorporer dans le film. On a commencé à travailler sur une séquence animée, mais finalement on s’est dit que ça allait casser le rythme du film. Une séquence animée risquait d’être trop déconcertante en plein milieu du film. Mais comme on avait déjà fait pas mal d’efforts pour produire cette scène, on s’est dit qu’il était plus simple de la mettre à la fin du film. Cette scène, c’est donc tout simplement le rêve de cette petite fille. À mon sens, ce rêve signifie simplement que la petite fille n’a pas peur des monstres. Mais j’ai aussi entendu un tas de gens faire d’autres interprétations…

Au final, quelle est la place d’ALL CHEERLEADERS DIE dans l’ensemble de votre filmographie ? Allez-vous continuer dans cette direction, faite de ruptures de tons et de registres ? Pour tout vous dire, votre film me fait penser au Tarantino de KILL BILL et BOULEVARD DE LA MORT…

En fait, la seule chose que j’ai envie de faire, c’est de ne jamais me cantonner à la formule toute faite véhiculée à Hollywood, cette trame narrative tripartite très simple, imposée à beaucoup de films, avec un début, une situation de crise ou de conflit au milieu et une résolution à la fin. Ça devient presque une formule mathématique. Personnellement, par tous les moyens, je veux essayer de m’en échapper, parce que cette équation restreint complètement les possibilités d’un film. La seule règle que je m’impose, c’est d’éviter ce genre d’automatisme. Mais oui, c’est précisément ce que Quentin Tarantino fait avec ses propres films. Il refuse toujours de suivre ces règles préétablies. Chez lui, on suit certes des personnages clairs mais on évolue avec eux et on peut aller à peu près n’importe où, partir dans toutes les directions, exactement comme dans la vie. C’est ça qui est intéressant, le fait que le récit puisse constamment trahir nos attentes et nous emmener dans d’autres directions. C’est bien pour ça que je respecte Tarantino, qui est l’un des meilleurs réalisateurs aujourd’hui.

Remerciements à Nathalie Bittinger

3 Commentaires

  1. totoro

    Merci pour cette interview, passionnante! J’aime beaucoup Lucky McKee et Chris Siverston, dont le I know who killed me est un chef d’oeuvre incompris! Deux réalisateurs qui savent raconter des histoires en ayant une vraie patte visuelle. Vivement la sortie des Cheerleaders donc!

  2. Mat34

    Vraiment hâte de le découvrir. Fan des deux réals aussi.

  3. Fest

    Très bonne interview.

    J’ai adoré the Lost et The Woman, autant dire que j’attends celui-là avec impatience.

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