MONSTRES ET MERVEILLES

« Nous avons fabriqué 127 créatures différentes ! Ce qui est cool ! »

C’est paradoxalement quand ils collaborent à des œuvres mineures, que l’on repère les techniciens d’exception : quelle que soit la médiocrité du film qui les emploie, leur travail demeure impeccable, intelligent, pour tout dire brillant. Le légendaire Rick Baker fait partie de cette race extrêmement rare et il le prouve de nouveau avec MEN IN BLACK III qui, sans être la catastrophe redoutée, se révèle être un blockbuster petit bras, gentiment ennuyeux, plutôt cheap, pas déplaisant mais parfaitement oubliable. Reste la palanquée de créatures créées par Baker et son équipe de Cinovation : un défilé de tronches si belles, si évocatrices, qu’elles mériteraient toutes qu’on leur consacre un film entier lorsqu’elles ne font qu’une fugace apparition dans le film de Sonnenfeld. C’est avec humilité et une pointe de mélancolie, que Rick Baker nous a accordé cet entretien téléphonique que nous vous présentons en deux parties, et au cours duquel il est revenu sans langue de bois sur la conception chaotique de MEN IN BLACK III et sur son devenir dans l’Hollywood contemporain.

Comment compareriez-vous le style MEN IN BLACK à celui des aliens de la scène de la cantina dans LA GUERRE DES ÉTOILES que vous aviez également créés ?

C’est difficile à dire, mais ils sont très différents, c’est évident. Notre souci sur le premier MEN IN BLACK, c’est que nous ignorions quel était l’univers de ce film. Ils nous avaient juste dit : « Nous voulons des aliens que l’on n’a jamais vu sur un écran de cinéma ! » Je leur ai répondu que ce serait difficile, que tout avait été fait. Après la Cantina de LA GUERRE DES ÉTOILES, nous avions en effet vu tellement de scènes du même acabit, comme dans les STAR TREK ou dans des dizaines de séries télé… Il nous a fallu du temps pour définir un style adapté à MEN IN BLACK. Car même si c’était une comédie, Barry Sonnenfeld ne voulait pas que ses extra-terrestres soient trop caricaturaux. Mais il ne voulait pas non plus qu’ils soient trop réalistes ou effrayants…

Peut-être pourrions-nous les qualifier de « surréalistes » ?

Oui, ce serait plus de cet ordre là. Ce que j’avais proposé à l’époque, c’était de refaire de façon ultra réaliste des extra-terrestres que nous avions déjà vus dans des films, comme si tous les aliens que nous avions pu admirer jusqu’ici dans les œuvres de fiction, s’inspiraient de témoignages authentiques. Ils n’avaient pas aimé cette idée que j’ai néanmoins pu exploiter sur ce troisième opus. Le scénario de MEN IN BLACK III s’articule autour d’un voyage dans le temps, puisque l’action se déroule en grande partie en 1969. Je leur ai alors dit : « Hey, et si nous dations également nos aliens, comme une reconstitution historique des monstres de cette époque ? » D’où ce look rétro, avec ces aquariums en guise de casque et ces pistolets à rayons aux formes arrondies.

C’est une idée géniale parce qu’elle nous permet de voir les créatures imaginées par Paul Blaisdell pour INVASION OF THE SAUCER MAN ou le Robot Monster dans un blockbuster.

Ah, le Blaisdell, je ne pouvais pas le rater ! Et pour ROBOT MONSTER, on a inventé une scène sur le plateau, dans laquelle un membre des Men in Black relève les empreintes digitales du Robot Monster… qui a donc des mains mécaniques (rires) ! (La scène n’est pas dans le montage final – NDR) J’ai également recréé le mutant de Metaluna des SURVIVANTS DE L’INFINI, mais le département juridique de Sony m’a dit que le torse du monstre était trop proche de la créature originale, et que nous risquions par conséquent d’avoir des soucis de droits. Il a donc fallu modifier ce costume au tout dernier moment. C’est dommage, c’était le favori de toute mon équipe.

Apparemment, vous n’avez toujours pas vu le film (l’entretien a été réalisé le 12 avril 2012 – NDR) ?

J’ai vu un premier montage, juste avant que l’on ne filme les retakes. Et j’ai été agréablement surpris par le résultat. Je suis donc plutôt confiant surtout que, apparemment, ils ont énormément amélioré le film depuis. Je peux d’ores et déjà vous dire que Josh Brolin est fantastique.

La production du film a été notoirement chaotique. Quel impact cela a-t-il eu sur votre travail ?

L’industrie du cinéma américain traverse une période difficile. J’ai beau avoir une expérience de plusieurs décennies dans le milieu, je continue de m’étonner que les gens parviennent à terminer les films qu’ils entreprennent tellement ce système fonctionne parfois de travers. Sur MEN IN BLACK III, ils m’ont fourni un premier scénario qui n’était certes pas parfait, mais qui me semblait fonctionner. Mais sitôt la production lancée, ils ont commencé à tout réécrire ! Si bien qu’ils ont supprimé des scènes pour lesquelles nous avions commencé à construire des effets spéciaux ! Nous avons aussi travaillé dans le détail certains personnages qui, au final, ne font qu’une rapide apparition dans le film. Mais bon, en ayant travaillé sur les autres MEN IN BLACK, je commence à être habitué à ce genre de chose.

Pourriez-vous nous parler du processus de design du personnage de Boris ?

Dans le premier script qu’ils m’ont fourni, le personnage s’appelait Yaz. Il devait ressembler à Dennis Hopper dans EASY RIDER, mais je ne comprenais pas trop la logique de ce monstre et de ses pouvoirs : est-ce qu’il s’agissait d’un déguisement humanoïde avec une nuée de monstres à l’intérieur ? Ou bien était-il une sorte de virus ? J’ai donc décidé de réinventer Boris : j’ai fait plusieurs dessins et une petite animation par ordinateur pour donner au studio et au réalisateur une idée concrète de ce que j’envisageais. J’ai même tourné, maquillé, dans des tests qu’ils ont filmés avec des caméras 3D. Je trouvais ça cool que Boris porte ces sortes de lunettes incrustées dans son crâne. Je me doutais néanmoins qu’ils tiqueraient, parce qu’ils voulaient voir les yeux du comédien. Et ça n’a pas loupé : leur première réaction fut mauvaise. Mais il me semblait que ce personnage serait plus dérangeant, plus effrayant, si nous ne pouvions pas lire ses sentiments dans son regard. Ils ont finalement accepté, et lorsque Jemaine Clement a été caste dans le rôle, il a également soutenu ma proposition.

Pourtant, ce design est presque gore.

C’est ce que craignait également Barry : il trouvait que ça faisait trop film d’horreur. Mais moi, je trouvais ça parfaitement adéquat. Il était dans la lignée d’Edgar, le méchant du premier film qui était un personnage en décomposition, un truc parfaitement dégoûtant quand on y pense.

Vous évoquiez une animation par ordinateur que vous aviez assuré pour le personnage de Boris. Travaillez-vous toujours autant avec des outils numériques, comme le logiciel ZBrush ?

Oui, énormément. J’ai même fourni mes sculptures numériques à Sony Picture Imageworks pour qu’ils s’en servent de base pour leurs images de synthèse. Le superviseur des effets spéciaux sur ce film était Ken Ralston. Or, nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants. Et il était très sympa de nous retrouver sur ce film, on a très bien collaboré ensemble. Ça n’est pas toujours le cas : les départements des effets spéciaux numériques et des effets spéciaux physiques se tirent souvent dans les pattes. Nous avons fait quelques marionnettes et animatroniques sur ce film, mais je me suis moins embêté à peaufiner des masques mécaniques en articulant les yeux et les paupières. Je me reposais souvent sur les effets spéciaux visuels pour ce genre d’effet. Ça nous a permis de faire plus de monstres : au final, nous avions environ 127 créatures différentes ! Ce qui est cool !

Dans notre seconde partie, bientôt en ligne : le calvaire du tournage New-Yorkais et le futur de Rick Baker.

Merci à Étienne Rouillon et à Axel Foy

1 Commentaire

  1. Grotesk

    La suite ! La suite !

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