L’HOMME ORCHESTRE

Mûri pendant plus de 20 ans, BABY DRIVER fait partie de ces précieux projets entièrement voulus, pensés et gérés par leurs auteurs-réalisateurs. Bref, de quoi revivifier la créativité torrentielle d’Edgar Wright, mise à mal par la manière douloureuse avec laquelle on l’a poussé vers la sortie de son précédent projet (lui aussi en gestation depuis un certain nombre d’années), le blockbuster Marvel ANT-MAN. Rincé par la tournée promo mondiale de son nouvel effort mais aussi sans doute par ce projet exigeant dans lequel il s’est totalement immergé, le génial Britannique a accepté de se poser pour répondre à nos questions. Feu vert !

Pourquoi avez-vous quitté la production d’ANT-MAN au dernier moment, après toutes ces années de développement ?

Je crois que c’est à cause de… La vérité c’est que mon script a été refusé, et j’avais moins d’intérêt à faire ce film une fois que le scénario que j’avais écrit ne faisait plus partie du projet. C’est aussi simple que ça. Tout ce que j’avais envisagé de faire en tant que réalisateur, sur ce film, découlait du script que j’avais écrit. Du coup, sans ce script, je ne pouvais plus m’investir dans ce projet comme je le souhaitais.

Peut-on dire que BABY DRIVER n’aurait pas été le même film si vous aviez eu l’opportunité de tourner ANT-MAN comme vous l’entendiez ?

Non, je ne dirais pas ça car j’ai écrit BABY DRIVER avant. Le script de BABY DRIVER existait même avant LE DERNIER PUB AVANT LA FIN DU MONDE. En fait, je crois qu’après ce que j’ai vécu sur ANT-MAN, j’avais surtout besoin d’avancer et de m’investir dans un film original.

BABY DRIVER s’est concrétisé à l’issue d’un très long développement. Pouvez-vous nous résumer comment le projet a évolué au fil des ans ?

Je crois que nous n’avons eu un script qu’il y a à peine six ans. Mais c’est vrai que j’ai eu l’idée du film longtemps avant ça. C’est marrant parce que j’ai eu l’idée lorsque j’avais 21 ans et à cette époque, je ne travaillais pas encore vraiment dans l’industrie du cinéma…

C’était au moment où vous tourniez A FISTFUL OF FINGERS non ?

Pas tout à fait. C’était pendant le montage en fait. Mais donc j’avais 21 ans et j’étais encore un jeune provincial mal dégrossi. Je vivais à Londres pour la première fois de ma vie et je n’imaginais pas une seconde pouvoir faire carrière dans le cinéma – encore aujourd’hui d’ailleurs, j’ai du mal à réaliser que je fais des films. Le chemin qui allait de mes années au collège jusqu’à ma première expérience londonienne me semblait déjà énorme… Quelqu’un me demandait l’autre jour « Pourquoi tu as mis 22 ans pour faire ce film ? ». Je lui ai répondu : « Eh bien, quand j’avais 21 ans, je n’étais pas vraiment en position d’appeler quelqu’un à Hollywood et de lui pitcher mon idée de film ».

22 ans, je crois que c’est exactement le nombre d’années qu’a mis Terrence Malick pour faire aboutir THE TREE OF LIFE… Mais ce n’est pas tout à fait le même genre de film que BABY DRIVER !

Oui, il y a plus de courses-poursuites en voitures dans le mien (rires).

Comment avez-vous fait pour convaincre un gros studio comme Sony de financer un film comme BABY DRIVER, en particulier dans le contexte hollywoodien actuel ?

Je dois leur accorder le crédit d’avoir produit un film original. Je trouve ça triste que les studios aient décidé de balancer par la fenêtre les projets originaux, car c’est toujours avec ces films que se prépare le cinéma de demain. Il y a une telle concentration de franchises à l’heure actuelle qu’il faut se projeter un peu en arrière pour prendre conscience que DIE HARD en 1988, RETOUR VERS LE FUTUR en 1985, ALIEN en 1979 ou STAR WARS en 1977 étaient tous des films originaux. Ce qui fait que la plupart des franchises actuelles ont démarré quelque part, à un moment, par des films originaux. C’est donc tout à l’honneur de Sony de m’avoir laissé faire ce film car c’est rare de nos jours. Et je trouve dommage que cela soit rare, que les studios s’opposent à ce genre de projets. Les films originaux représentent la perpétuation du cinéma, ils lui permettent de continuer à avancer.

Il y a parfois de très rares exceptions comme MAD MAX : FURY ROAD. C’est une franchise mais en même temps c’est un vrai film de réalisateur, c’est-à-dire quelque chose qui a tendance à disparaître du paysage hollywoodien actuel…

Oui, j’adore ce film. J’ai écrit BABY DRIVER avant de le voir, mais ça reste indéniablement un travail profondément inspirant, quelque chose qui échappe à la catégorisation que nous venons d’évoquer.

En général, vos films contiennent des éléments autobiographiques. Est-ce que Baby est un personnage quelque part autobiographique ?

Tout d’abord, j’aimerais préciser que je n’ai jamais été chauffeur pour un gang de braqueurs de banques (sourire). Mais ce qui est génial, c’est que j’ai toujours été obsédé et motivé par la musique. Il y a en effet cette similitude entre Baby et moi, pour répondre à votre question. Ensuite, il se trouve que, lorsque j’étais plus jeune, j’ai souffert d’acouphènes, comme mon personnage principal. Je devais avoir 7 ou 8 ans, et c’était très douloureux. Enfin, des journalistes, il y a quelques jours, m’ont dit que mon expérience en tant que jeune réalisateur à la BBC – je devais avoir à peine 22 ou 23 ans – avait dû m’inspirer pour dépeindre les agissements d’un tout jeune professionnel à l’intérieur d’une grosse organisation. Je leur ai répondu que cela avait peut-être influé à un niveau inconscient, mais ça m’a vraiment fait marrer car je n’en avais pas pris conscience jusqu’alors.

Je vous ai posé cette question car j’ai l’impression que la façon dont Baby voit et perçoit le monde est aussi la vôtre…

Parfois, lorsque vous écoutez quelque chose, il y a des moments où la musique et la réalité semblent s’interpénétrer, comme si elles interagissaient de manière syncopée. Et alors le monde, à travers le prisme de la musique, vous apparaît comme quelque chose de magique. C’est toujours un moment fantastique. Quand ce que vous êtes en train de faire et la musique que vous écoutez se mettent à fusionner ainsi, c’est presque comme un miracle, une sorte d’épiphanie. Et l’ambition d’un film comme BABY DRIVER était clairement de tout faire pour provoquer ce genre de moments.

BABY DRIVER est votre troisième collaboration avec le directeur de la photographie Bill Pope. Comment avez-vous abordé ensemble le filmage de ce que l’ont peut décrire comme un film d’action musical ?

J’adore Bill, il est incroyable. Vous savez, le tournage a été très compliqué mais il a été précédé par une très longue période de préparation. C’était super de pouvoir se préparer aussi bien avant de passer à l’action. Bill n’a pas eu de problème à affronter tout cela car il a œuvré sur bon nombre de grands films d’action avant BABY DRIVER. Il sait toujours quel est le meilleur truc à mettre en œuvre pour obtenir le meilleur plan. J’aime travailler avec lui, il est fantastique.

Le montage du film est tellement complexe… Vous avez dû forcément le préparer en amont du tournage, non ?

Oui, d’une certaine manière. En fait, avant de tourner quoi que ce soit, nous avons d’abord fait les story-boards, puis nous les avons montés pour qu’ils collent à la musique. Nous avions donc un plan qui nous disait à quoi allait ressembler le film, nous avions tout le film monté avant même que nous tournions le premier plan. C’était comme des animatiques et ça permettait à toute l’équipe d’avoir une idée précise de toutes les scènes à tourner. Après, certaines choses ont évidemment changé en cours de tournage, car la forme que va adopter un film se dévoile aussi au cours des prises de vue. Et ça, c’est quelque chose de très intéressant à vivre.

John Woo a dit une fois que son but était de capturer « le rythme musical et la beauté de l’action ». Comment expliquez-vous que le cinéma soit le seul moyen d’expression à permettre cela ?

Elle est intéressante cette citation de John Woo. Je crois que nous avons fait BABY DRIVER de manière à saisir le rythme de l’action pour en rendre explicite le caractère musical. Je ne sais pas si vous connaissez cette anecdote à propos de FRENCH CONNECTION : le monteur aurait monté la célèbre course-poursuite entre la voiture et le métro en la calant sur la chanson « Black Magic Woman » de Santana. Puis évidemment, il a ensuite retiré la chanson de la bande sonore. J’imagine que BABY DRIVER montre ce que cela aurait donné si on avait laissé la chanson (rires).

Juste pour rigoler un peu : George Miller a ressorti FURY ROAD en version noir et blanc, du coup peut-être que vous devriez essayer de ressortir BABY DRIVER sans…

Oui, sans les chansons ! (il éclate de rire) Très drôle ! Je ne sais pas si ça fonctionnerait mais ça serait intéressant de voir ça. Malheureusement, je crois que ça serait quand même une version très ennuyeuse de BABY DRIVER (rires).

Vous êtes à la fois un réalisateur et un cinéphile. Quels films ont nourri BABY DRIVER ?

Le mois dernier, le British Film Institute m’a demandé d’organiser une rétrospective des films de courses-poursuites en voitures qui ont pu influencer BABY DRIVER. Je leur ai suggéré BULLITT, L’OR SE BARRE, FRENCH CONNECTION, POINT LIMITE ZÉRO, LARRY LE DINGUE, MARY LA GARCE, LES ANGES GARDIENS de Richard Rush, COURS APRÈS MOI SHÉRIF, DRIVER de Walter Hill, qui est peut-être celui qui m’a le plus influencé, THE BLUES BROTHERS et POLICE FÉDÉRALE LOS ANGELES. Pour les films de braquages de banques, je dirais : BONNIE & CLYDE, GUET-APENS, RESERVOIR DOGS, POINT BREAK, HEAT… J’ai revu ceux-là avant de me lancer dans BABY DRIVER et un paquet d’autres en plus, comme les classiques Warner du film de gangsters, des films de guerre comportant un braquage et bien d’autres films que j’adore…

Vous avez beaucoup de films favoris !

Oui, je suis un fan d’histoire du cinéma. Mais en outre, je pense que si vous voulez vous attaquer à un genre, en tordre ou en subvertir les codes, vous devez parfaitement connaître et maîtriser ce genre. Si vous avez en tête un truc précis, vous avez ainsi la référence qui surgit naturellement. Plus vous voyez de films, et plus leurs codes s’imprègnent en vous, plus vous êtes en osmose avec eux.

Est-il vrai qu’ARIZONA JUNIOR est votre film préféré ?

Oui, j’adore ce film. Joel Coen est venu voir BABY DRIVER l’autre soir et il a adoré. C’était vraiment cool. Je suis un gros fan d’ARIZONA JUNIOR.

Moi aussi justement mais j’ai remarqué au fil des ans que ce n’est pas le film le plus connu et le plus apprécié des Coen. Y compris parmi leurs fans.

Oui, c’est vrai. C’est une œuvre un peu à part dans leur filmographie. Elle possède un style très cartoon, très screwball comedy, le rythme est très rapide. Ils n’ont jamais refait ça par la suite, y compris dans leurs comédies comme THE BIG LEBOWSKI, BURN AFTER READING ou AVE CÉSAR, qui sont des films bien différents.

La bande-annonce d’ARIZONA JUNIOR

Êtes-vous vraiment impliqué dans le projet ME AND MY SHADOW produit par DreamWorks ? Et si oui, pourquoi vouloir faire un film d’animation ?

J’ai effectivement été impliqué dans ce projet. J’ai rédigé trois versions du scénario successives et puis, il y a eu un changement de régime chez DreamWorks Animation et les gens avec qui je travaillais sont partis. C’est Jeffrey Katzenberg qui m’avait demandé d’écrire le script mais comme il n’est plus chez DreamWorks Animation, je ne pense plus faire partie du projet. J’imagine que c’est un film qui se fera, mais sans doute pas sous la forme que j’avais imaginée. C’est dommage car c’est un projet qui m’a passionné et qui partait d’une très bonne idée. Peut-être que j’essaierai de réaliser un film d’animation un jour, ou peut-être que l’on viendra me rechercher pour ME AND MY SHADOW mais je ne sais pas… C’est une énorme charge de travail vous savez, et si vous voulez le faire sérieusement, si vous voulez faire un film comparable à ceux de Pixar, cela va prendre au moins trois ou quatre années de votre vie. Mon ami Garth Jennings, qui vit à Paris, a réalisé le film d’animation TOUS EN SCÈNE et ça lui a pris cinq ans. C’est un art qui ne se pratique pas à moitié.

Aujourd’hui tout le monde parle de franchises à univers partagés, de Netflix, de VOD et de Réalité Virtuelle. Comment voyez-vous l’évolution du divertissement visuel ?

Je ne sais pas. Ce que je pense c’est qu’au bout du compte, j’aimerais continuer d’être diverti par des films finis. J’adore le fait qu’un film propose une expérience se réduisant à une heure et demie, deux heures voire trois heures. Avec toutes ces franchises et toutes ces séries, je pense que les films avec une fin bouclée se raréfient de plus en plus. Et moi j’aime les films avec une fin, j’aime quand on ressent cette impression de finitude à l’issue d’un film. Le meilleur exemple à mon sens, c’est RETOUR VERS LE FUTUR. Dans le genre science-fiction, ce film possédait une fin parfaite, mais ils ont quand même fait deux suites. Décliner de plus en plus les films en suites et en saga, c’est perdre peu à peu l’art de boucler une histoire et de créer des fins remarquables.

Des extraits de cet entretien ont été publiés dans un portrait d’Edgar Wright paru dans le Figaro Magazine du 21 juillet 2017.

Remerciements à Jean-Christophe Buisson.

2 Commentaires

  1. maxxx

    MERCI merci merci arnaud pour avoir parler de me and my shadow, aucun journaliste lui avait pose la question et c’est un projet qui me rendait tres curieux, donc meme si au final c’est pour avoir une reponse plutot triste, le simple fait que tu poses la question montre a quel point CAPTURE ROCKS.

  2. runningman

    Merci

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