L’HOMME AUX DEUX CERVEAUX

Nous avions laissé Guillermo del Toro à Los Angeles à l’automne dernier, au moment de la promotion des CINQ LÉGENDES. Nous l’avons retrouvé il y a peu à Londres, plus fatigué et sans doute un peu plus stressé également. Un état compréhensible eu égard à l’importance d’un film comme PACIFIC RIM dans sa carrière. Néanmoins, c’est avec plaisir qu’il s’est une fois de plus prêté au jeu de l’interview pour nous expliquer ce qu’il a voulu faire avec son premier gros blockbuster estival. Vous allez voir, le bonhomme est toujours aussi franc du collier et, chose étonnante dans le cadre d’un exercice promotionnel, n’hésite pas à assumer le caractère clivant de son film. Conversation avec un homme au talent protéiforme, qui s’avère aussi à l’aise dans le petit film indépendant européen que dans la démesure des studios hollywoodiens.

Pour vous, quelle est la différence entre tourner un gros blockbuster estival à Hollywood et tourner un petit film fantastique d’auteur en Espagne ?

La différence réside principalement dans la manière d’utiliser votre énergie. Au bout du compte, tous les films sont difficiles à faire. Certains le sont en termes d’histoire, d’autres en termes de logistique, mais c’est toujours une expérience qui exige beaucoup de vous, peu importe la taille du projet. Ainsi, lorsque je tourne LE LABYRINTHE DE PAN en 70 jours ou le premier HELLBOY en 135 jours, ça fait une grosse différence au niveau du temps puisque c’est carrément du simple au double. C’est pour cela que, selon le film, vous devez répartir différemment votre énergie sur la longueur. Techniquement, tous mes films ont été compliqués à tourner. HELLBOY II était aussi compliqué que PACIFIC RIM d’une certaine manière. Ce sont des films qui m’ont demandé d’aller puiser dans mes ultimes ressources.

Pourtant, vous disiez que PACIFIC RIM a été une expérience idyllique pour vous…

C’était très compliqué en fait, mais le film a été mené avec une telle pureté – et je veux dire par là que c’était un film qui sortait tout droit de mon cœur de gamin de 12 ans – que ça m’a donné la force d’affronter n’importe lequel des problèmes qui se présentait à moi. C’était le processus créatif le plus beau et le plus fun que j’ai pu connaître. Je me suis vraiment amusé du début jusqu’à la fin. Pour moi, parmi mes petits films, Dieu sait si j’aime L’ÉCHINE DU DIABLE, mais  LE LABYRINTHE DE PAN est ce que je crois avoir fait de plus abouti. Et dans le registre des gros films, PACIFIC RIM est à HELLBOY II ce que LE LABYRINTHE DE PAN est à L’ÉCHINE DU DIABLE. Donc, si je devais mourir demain et que vous ne deviez voir que deux de mes films, je vous conseillerais de regarder LE LABYRINTHE DE PAN et PACIFIC RIM.

La promotion de PACIFIC RIM a été très axée sur le public geek. Que pensez-vous du pouvoir que Hollywood prête actuellement à cette frange de son public ?

Le truc intéressant avec PACIFIC RIM, c’est que si le film marche, ça sera le bon moment pour se mettre à produire des franchises originales au lieu d’enchaîner les suites, les adaptations de séries télé ou de gammes de jouets. Ça sera une bonne opportunité pour que Hollywood se remette à produire de gros films créés à partir de rien. Nous verrons bien ce qui va se passer. Je crois qu’il y a beaucoup à dire sur la façon dont nous avons tenté de vendre le film au public, tout du moins au départ. Nous avons volontairement sous-traité le cœur du film, c’est-à-dire les personnages humains, parce qu’il fallait créer une mythologie sur un matériau qui est peu connu de la plupart des spectateurs. Et si nous avons beaucoup communiqué sur les Kaijus, les mechas et toutes ces choses venant de l’animation japonaise, c’est pour que les gens qui connaissent ces choses-là commencent à en parler autour d’eux. La plupart des gens ont comme unique référence TRANSFORMERS et je trouve ça faux et paresseux de résumer mon film à cela. Bien avant ces films et même bien avant les jouets dont ils s’inspirent, il y avait une longue tradition japonaise sur les récits mettant en scène des mechas et même des monstres géants. Donc je crois que plus vous connaissez cette tradition et plus vous apprécierez le film. Vous comprendrez mieux comment le film diffère des films actuels et comment, dans le même temps, il est l’héritier de cette longue tradition. Par contre, moins vous en saurez sur cette tradition et moins le film aura de choses à vous offrir, d’une certaine manière. Mais bon, j’espère que le film connaîtra un succès qui permettra au studio de faire une suite mais si ce n’est pas le cas, je serai heureux avec ce film-là. Ça m’intéresse énormément de voir comment ce film va trouver un public.

Mais ne craignez-vous pas, néanmoins, que le public méprenne votre film comme un simple TRANSFORMERS VS. GODZILLA ?

Si c’est l’unique référence qu’ont les gens, je n’ai pas de problème à ce qu’ils pensent cela avant de voir le film. Pour une très bonne raison : une fois qu’ils l’auront vu, ils auront oublié cette manière de catégoriser le film. Ça ne me gêne pas plus que ça que les gens fassent une mauvaise interprétation de la promotion du film, des posters et des bandes-annonces. Une fois assis devant le film, ils réviseront leur jugement.

Cela dit, la dernière phase de la promotion s’est recentrée sur les personnages…

Oui. Mais vous savez je n’y connais strictement rien en marketing, personnellement. Donc, je fais confiance aux gens qui s’en occupent et je pars du principe qu’ils savent ce qu’ils font. Mon devoir, c’est de faire le film puis d’en assurer la promotion. Ça s’arrête là.

Comment arrive-t-on à convaincre des studios comme Legendary et Warner d’investir autant d’argent dans un film aussi risqué, qui n’est ni une suite, ni un remake, ni une adaptation ? Et comment expliquez-vous la liberté qui a été la vôtre sur un tel film ?

Je n’ai pas eu vraiment à convaincre les gens de Legendary Pictures : ce sont des gros fans de cinéma de genre et ils voulaient vraiment faire le film, depuis le début. Ils ont été la force motrice du film. Quant à la liberté qu’ils m’ont accordée, je l’ai demandée et elle faisait partie de mon contrat, mais honnêtement, je n’ai jamais cru un seul instant que j’allais m’en sortir sans rencontrer des problèmes. J’ai cru tout du long qu’ils allaient arriver et finalement ça n’a pas été le cas. Et c’est vrai que ça m’a pas mal estomaqué quand même. Ce fut une vraie bénédiction de travailler avec ces gens-là.

Les héros de votre film sont des militaires, des ouvriers, des scientifiques et des trafiquants de toutes origines. Était-ce intentionnel de laisser dans l’ombre les dirigeants des pays qui font face à la menace ?

Le film commence sur une vue d’ensemble de la situation, avec la grande histoire, les pilotes traités comme des rock stars et les hommes politiques, qui sont stupides car tout ce qu’ils sont capables de proposer face aux Kaijus, c’est de construire des murs. Je montre aussi la résistance, tous les gens qui essaient de se battre pour la liberté sans l’assentiment des politiques. Je tenais vraiment à faire un film d’aventures donc j’ai sciemment utilisé le langage du western, avec des termes comme marshall, ranger, avec les Jaegers qui sont vus comme des montures futuristes. J’ai aussi utilisé l’image exotique de Hong Kong pour montrer que toutes les races se liguaient pour affronter la menace, et pas seulement un pays. Dans les films d’invasion américains, on a toujours l’impression que les extraterrestres ont une carte qui les amène directement à New York. Là, je tenais vraiment à montrer que le monde entier venait à la rescousse du monde entier. Et pour cela, il fallait faire comprendre que les temps héroïques étaient finis. Au début du film, je vous montre cette époque-là, lorsque les Jaegers étaient célébrés par les médias, lorsque tout le monde croyait en eux. Puis, cela arrive très vite, en quelques jours, mais finalement, les Jaegers sont oubliés. Les gens sont passés à autre chose et ils ne croient plus en eux.

On pense en effet à tous ces vieux films d’aventures qui ont construit notre imaginaire lorsqu’on était enfant. Mais on pense aussi à pas mal de vieux films sur la Seconde Guerre mondiale…

Tout à fait. Toute l’esthétique du film est basée sur ces films-là. Les abris anti Kaijus sont calqués sur les abris anti bombardements londoniens, les vêtements des pilotes sont inspirés de ceux des pilotes de la Seconde Guerre, nous avions beaucoup de personnages féminins secondaires habillés comme Rosie la riveteuse, et même les Jaegers ont des pin-ups dessinées sur leur carlingue comme c’était le cas des bombardiers des années 40… Tout ça participait de ce sentiment d’aventure qui baigne le film. Il s’agissait plus de ça que de faire un film pro-militaire. Au bout du compte, la métaphore du film est très simple : ça parle de deux personnes dans un robot qu’elles pilotent ensemble. Et si elles ne se font pas confiance, le robot ne donnera rien de bon. Tout le film ne parle que de ça : de la confiance entre les gens qui ont un but commun. Et en ça, les films de guerre sont encore une fois une influence majeure, notamment les films de mission comme LES CANONS DE NAVARONE, LES DOUZE SALOPARDS ou QUAND LES AIGLES ATTAQUENT. Des films qui reposent sur le même postulat : il y a quelque chose à faire, une mission à accomplir, et nous allons suivre le groupe de personnages qui doivent remplir cette mission, nous allons partir à l’aventure avec eux. Un autre titre que j’avais également en tête pendant la préparation de PACIFIC RIM, et qui n’avait rien à voir avec ces films de guerre, est LE LIVRE DE LA JUNGLE de Zoltan Korda. C’était un film si coloré et si enthousiaste que ça m’a beaucoup inspiré. Je n’avais pas envie de faire quelque chose qui ressemblerait à un cartoon mais je souhaitais néanmoins un film visuellement très beau. Même si la technologie représentée devait être vieille, rouillée, patinée, avec de la peinture écaillée partout, et qu’elle devait avoir un aspect très industriel, je tenais à ce que l’esthétique du film soit presque irréelle. Cela donne un aspect de conte à l’ensemble, comme dans cette scène du flashback à Tokyo où la petite fille s’apparente à une princesse sauvée par un chevalier…

C’est intéressant ce que vous dites car, pour moi, cette scène était une relecture, dans des proportions gigantesques, de la scène du LABYRINTHE DE PAN où Ofélia est poursuivie par le Pale Man…

D’une certaine manière, oui, sans doute. Mais vous savez, ce qui est marrant finalement c’est que le design visuel du film est plus proche de la fantasy que de la science-fiction. Avec toutes ces lumières, la pluie, les éléments déchaînés… Ce qui est amusant, c’est qu’avec le cinéma, contrairement aux autres arts, les gens séparent souvent la forme et le fond. Or, lorsque vous faites des choix visuels aussi marqués, ce sont automatiquement des choix politiques. Par exemple, vous avez cette notion assez conservatrice qui veut que tout ce qui marche soit forcément neuf et brillant. Or, dans PACIFIC RIM, ce sont la rouille, la saleté et l’ancienneté qui montent au front pour sauver le monde. C’est certes un blockbuster estival, je ne vais pas dire le contraire, mais l’originalité du sujet, le casting et le look du film ont néanmoins été définis à l’encontre de ça. Vous pouvez voir cela ou ne pas le voir, mais c’est bel et bien là. C’est comme la boîte de soupe Campbell peinte par Andy Warhol. Cela reproduit une boîte de conserve mais ce n’est pas du tout une boîte de conserve ! (rires)

En parlant de pop art, il y a toujours de nombreuses références à l’histoire de l’art graphique dans vos films. Lesquelles vous ont inspiré sur PACIFIC RIM ?

Trois illustrateurs de l’école  » Métal Hurlant  » m’ont précisément influencé sur ce film : Angus McKie, Chris Foss et Richard Corben. De ce dernier, j’ai par exemple repris le système de saturation des couleurs qu’il utilise en général. Mais la première image qui m’est venue à l’esprit lorsque j’ai commencé à réfléchir à PACIFIC RIM, c’est le tableau Le Colosse, que l’on a longtemps attribué à Goya. C’est l’image primordiale qui m’a aidé à définir l’aspect visuel du film. Pour les éclairages et toutes les lumières artificielles qui éclairent les scènes de combat, je me suis référé au peintre réaliste américain George Bellows. Enfin, lorsque nous avons créé le design de l’eau dans les séquences de combat en plein océan, nous avons essayé de conférer un caractère à cette eau et j’ai donné comme référence aux infographistes la célèbre estampe La Vague de Hokusai. Comme vous le voyez, ce sont des références obliques, pas forcément liées à la science-fiction.

Vos monstres ont toujours une charge symbolique très forte. Quelle est celle des Kaijus selon vous ?

Je voulais faire ce que les films de Kaijus font le mieux et qui est : représenter, au-delà de toute morale, de toute éthique, des forces naturelles impossibles à arrêter. Après, je ne veux pas révéler certaines choses mais il y a évidemment quelque chose derrière ces monstres. Tout ce que je peux dire c’est que leur surgissement dans notre monde pousse la dizaine de personnages que je décris à réunir leurs forces. Chaque personnage représente un trait de caractère, comme l’intelligence, la bravoure ou même la corruption pour ce qui est du trafiquant interprété par Ron Perlman. Et chacune de ces qualités joue son rôle dans la quête qu’ils vont entreprendre. Ils ont besoin du bon comme du mauvais. J’aime bien l’idée de réserver toujours un peu d’émotion pour les personnages les plus antipathiques, afin de mieux les comprendre. Je fais souvent ça dans mes films.

PACIFIC RIM étant un véritable rêve d’enfant filmé, j’aimerais que vous me racontiez quelle fut votre enfance et comment vous êtes-vous intéressé aux choses de l’imaginaire à cette époque ?

J’ai grandi à Mexico dans les années 60-70, et c’est à cette époque que j’ai découvert les films de monstres géants japonais, les mangas d’Osamu Tezuka, les créations et les effets spéciaux du studio Tsuburaya, mais aussi les films d’horreur mexicains, les films anglais de la Hammer, les comics, les films de monstres américains des années 30, les fantaisies mythologiques de Ray Harryhausen, etc. Tout ça était de la culture vivante pour l’enfant que j’étais, cela avait une présence très importante dans ma vie. Je ne sais pas vraiment pourquoi mais depuis tout petit, j’ai toujours été attiré par les monstres. Je n’ai pas d’explication, je suis sûr que Freud doit en avoir une mais moi je n’en ai pas. (sourire) Je sais juste que c’était très important pour moi. Dans ma vie, les gens m’ont déçu, les institutions m’ont déçu mais les monstres, eux, ne m’ont jamais déçu. Ils sont la chose la plus proche de mon cœur. Dans un certain sens, ils sont ma religion. Je pense sincèrement que plus vous en savez sur eux, sur leurs sources littéraires, sur leurs origines artistiques et cinématographiques, mieux vous arrivez à cerner une part essentielle de la compréhension humaine de l’univers. Ils sont une métaphore qui nous aide à appréhender des notions abstraites comme l’existence, le bien, le mal…

Une dernière question à propos d’un projet qui vous est cher : où en êtes-vous dans votre adaptation du roman LES MONTAGNES HALLUCINÉES ?

LES MONTAGNES HALLUCINÉES, il y a toujours une chance de pouvoir le faire. Nous ne savons pas encore quand à l’heure qu’il est, mais nous ne lâchons pas l’affaire. Le projet est toujours chez Universal : ils ont renouvelé leur option sur l’adaptation. Ils sont toujours intéressés mais ils veulent encore en discuter, notamment le budget, qui doit être recalculé pour aujourd’hui puisque le précédent date d’il y a trois ans déjà. Quelque soit le montant que nous leur demandons, ils veulent savoir si c’est faisable.

Des extraits de cette interview ont été publiés dans le Figaro Magazine du vendredi 19 juillet 2013. Remerciements à Jean-Christophe Buisson. (avec également un petit remerciement particulier pour Jonathan Zaurin)

Pour en savoir plus sur l’aventure artistique du film, lisez Pacific Rim – Des hommes, des machines et des monstres, le très beau livre publié aux éditions Huginn & Muninn (156 pages, 39,95 €)

2 Commentaires

  1. vieuxgars

    Ah si seulement il pouvait faire la suite de Cabal.

  2. Incroyable comme coïncidence, je parlais justement de Cabal à ma copine il n’y a pas si longtemps en disant que même si je n’ai jamais entendu ou lu Guillermo Del Toro en parler, ce film me semble être celui le plus proche de l’univers de Del Toro que j’ai vu (en particulier d’Hellboy 2). Comme quoi…

    Sinon, superbe interview, mais surprenante car j’avais lu dans une autre interview de Del Toro publiée à l’époque dans un magazine où vous bossiez tous, que sa passion pour les monstres venait du fait qu’il avait fait la promesse au fantôme de son grand-père qu’il leur consacrerait sa vie si celui-ci arrêtait de le hanter. Ou quelque chose dans le genre, j’ai lu cette interview il y a des années de cela.

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