LES MONSTRES SERONT TOUJOURS VIVANTS

« Faire des monstres, c’est ce que je fais, c’est ce que je suis. » – Rick Baker

Suite et fin de notre entretien avec Rick Baker, accordé par téléphone, en avril dernier, lors de la promotion de MEN IN BLACK III. La première partie est lisible ici.

MEN IN BLACK III s’est principalement tourné à New York et sur la côte est, n’est-ce pas ?

Oui, et ce fut un défi pour nous parce que nous ne savions pas à l’avance quel comédien allait interpréter nos personnages. Nous ne pouvions donc pas concevoir de masques sur mesure à partir de moulages des acteurs, comme nous le faisons habituellement. J’ai donc décidé de faire une série de prothèses passe-partout, un peu comme les jouets M. Patate : nous avions des mâchoires, des sourcils, des crânes, des cous que nous pouvions mélanger sur le plateau, pour créer à la volée toute une série de gueules fantastiques. Beaucoup de membres de mon équipe n’appréciaient pas du tout cette idée, mais c’était au final très sympa à faire et ça nous a permis d’obtenir des résultats inattendus.

Qui a eu l’idée de vous faire faire un caméo dans le film ?

C’est moi qui me suis incrusté (rires) ! J’avais déjà fait deux apparitions dans le second MEN IN BLACK : un en tant que Men in Black, et une autre en tant qu’alien, mais cette dernière scène a été coupée. Dans le troisième opus, Barry m’a fait tourner avec les stars du film, pour que je sois assuré que cette scène ne soit pas coupée. Mais je crois qu’ils ont retiré la majeure partie de mes plans (On peut apercevoir Rick Baker lors de l’amusante scène de l’hommage à Z – NDR). Mais ce n’est pas grave : j’ai tourné ma scène le jour de mon soixantième anniversaire et c’était déjà un beau cadeau ! J’adore me maquiller, c’est pour ça que je fais ce métier à la base.

Je suis toujours surpris de voir à quel point vous êtes encore sur le terrain. Une personne de votre expérience et de votre stature ne s’occupe généralement que de l’aspect gestion et financier de votre travail.

Mais moi, ces aspects m’ennuient à mourir ! Je n’ai jamais fait ce métier pour devenir un businessman, je déteste ça ! Si je ne créais plus de monstres, j’arrêterais tout de suite de travailler. Faire des monstres, c’est ce que je fais, c’est ce que je suis. J’ai un studio immense, mais j’ai surtout un petit atelier privé, à l’étage. Lorsque j’arrive le matin, je m’assure que tout va bien, que les gens ont ce dont ils ont besoin pour travailler, mais ensuite, je me réfugie dans mon atelier, je m’enferme, et je sculpte, peints, designe sur ordinateur.

Travaillez-vous sur un nouveau film ?

Après MEN IN BLACK III, je me suis concentré sur ma biographie. Le livre est encore en développement, parce qu’il est trop imposant et que l’éditeur nous a demandé de couper certaines sections. Mais il y a tant de choses à montrer ! Je suis remonté jusqu’à mes tous premiers travaux étant enfant, ce fut un voyage intéressant pour moi. J’ai fait tellement de trucs ! J’espère pouvoir le sortir cette année, mais Angelina Jolie m’a demandé de travailler sur MALEFICENT, et il est difficile de lui refuser ce genre de requête. J’ai donc dû faire primer ce film sur le reste.

Pourra-t-on enfin voir ce que vous aviez fait sur ISOBAR, le projet de science-fiction avorté de Roland Emmerich pour lequel vous aviez créé un mutant végétal ?

Oh oui ! Il y a pas mal de photos. J’étais surpris de voir tout ce que nous avions fait pour ce film, et c’était franchement bien vous verrez. Je pense que l’on va faire plusieurs éditions du même livre, avec certaines plus complètes que d’autres. Le livre devrait également compiler toutes mes notes. Elles sont souvent pleines d’erreurs, et j’ai failli les retirer. Mais je me suis dit que, finalement, elles étaient à leur façon représentatives de ce que je suis. Or, je ne suis pas très bon à l’écrit (rires). J’ai très hâte de me remettre au travail sur ce bouquin.

Comment voyez-vous le futur de votre profession ?

Mon souci, c’est qu’à l’époque où nous faisions des films énormes, comme LE GRINCH ou LA PLANÈTE DES SINGES, j’avais fait construire ce studio gigantesque avec un équipement de pointe. Mais je suis devenu plus sélectif et surtout les demandes se sont considérablement réduites. Je ne garde plus une équipe permanente comme avant, parce que ça me forçait à faire des films auxquels je ne voulais pas participer. Mon studio est donc disproportionné par rapport à la demande des studios aujourd’hui. Le chauffage me coûte une fortune, sans compter qu’il est tombé en panne récemment, ce qui m’a également coûté très cher ! J’étais très heureux que MEN IN BLACK III arrive, parce que ça faisait longtemps que je n’avais pu faire fonctionner mon atelier à plein régime. Aujourd’hui par exemple, sur MALEFICENT, je n’ai que quatre employés. Nous avons vécu l’âge d’or des effets spéciaux de maquillage, et cette époque est désormais révolue. Les animatroniques ont déjà quasi intégralement disparu. Et aujourd’hui, avec la capture de mouvements, ce sont les maquillages qui sont en train de disparaître. Je pense que c’est une erreur, qu’une chose irremplaçable se passe quand un comédien se voit transformé dans un miroir. J’espère qu’ils continueront d’avoir besoin de moi dans le futur, mais rien n’est moins sûr.

Vous n’aimeriez pas travailler dans les effets visuels ?

J’aime les nouvelles technologies. Je pense avoir été le premier maquilleur d’effets spéciaux à utiliser Photoshop, je suis très actif sur le forum de ZBrush (Sous le pseudonyme Monstermaker – NDR). Et je collabore parfois avec les équipes d’effets spéciaux visuels. Par exemple, j’ai designé les têtes vieillies des personnages de L’ÉTRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON pour Digital Domain. Mais l’univers des effets spéciaux visuels est un milieu malsain ces temps-ci, ils délocalisent tellement le travail, les délais sont délirants. Je ne suis pas certain de vouloir travailler dans de telles conditions.

La période est manifestement difficile, mais je ne ressens aucune aigreur chez vous.

Je n’oublie pas la chance que j’ai de pouvoir faire ce que j’aime. On m’a généreusement payé pour ça, on m’a offert des tas de récompenses, certaines personnes m’admirent, je suis quelqu’un de très chanceux. Je vois tant de gens talentueux qui ne parviennent pas à vivre de leur passion…

J’ai une dernière question à vous poser, mais j’ai un peu peur qu’elle vous froisse.

Allez-y.

J’ai l’impression que vous ne travaillez plus avec Kazuhiro Tsuji (Depuis le milieu des années 90, ce maquilleur virtuose d’origine japonaise était devenu le bras droit de Rick Baker – NDR). Que s’est-il passé ?

(Un long blanc, puis d’un ton cassant – NDR) En effet, Kazu fait ses trucs dans son coin maintenant. Merci d’être un fan Julien, mais le devoir m’appelle.

Merci à vous M. Baker.

Merci à Étienne Rouillon et à Axel Foy.

6 Commentaires

  1. Gab

    Super cette longue interview de Maître Baker.

  2. Mezko

    Ouch, l’histoire avec Kazuhiro Tsujia l’air d’être très mal passée…

    Super interview, merci.

  3. Julien DUPUY

    Merci Gab et Matthieu (je vois qui poste moi, même si votre signature n’apparait pas encore. Alors, n’hésitez pas à signer vos messages en attendant que nous trouvions une solution pour réparer ce petit souci).
    Je ne sais pas si leur relation s’est mal passée, ou s’il était agacé que j’ose lui en parler. Ceci étant dit, et pour ce que j’en sais il a refusé d’en parler, même au sein de Cinovation.

  4. benjamin

    Très interessante cette interview en effet, ça fait du bien de te relire dans ce genre d’exercice Julien !
    Quelle bonne initiative ce Capture Mag !

    Benj

  5. La fin de l’interview est brutale…
    En tous cas, un grand merci pour cet article, Julien. C’est toujours passionnant de lire les propos d’un génie.

  6. Aude

    C’est fort, l’interview m’a donné envie de revoir MIB3 histoire de revoir tous les extra-terrestre !

    Aude.

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