LE PLUS SAUVAGE D’ENTRE TOUS

La sortie dans nos salles de SAVAGES, nous a permis de rencontrer le bouillonnant Oliver Stone pour une longue interview en deux parties dans laquelle le cinéaste revient sur sa carrière bien fournie avec la passion et la précision qu’on lui connaît. Cette première partie évoque, entre autres choses, son dernier film, ses débuts de scénariste puis de réalisateur, et ses relations avec les comédiens.

SAVAGES est sans doute votre film le plus ludique et le plus léger. Le cinéaste engagé et tragique que vous étiez jusqu’ici a-t-il désormais envie de s’amuser un peu plus ?

C’est marrant parce que les Français sont toujours à raisonner sur les genres des films, sur la manière dont on peut les catégoriser. Mais moi je m’amuse. Et là, avec SAVAGES, ce qui me plaisait, c’était la distance ironique qu’il pouvait y avoir par rapport aux six personnages principaux. Mais j’adapte ça aux codes du film criminel et les Français adorent les films criminels. Les gens en général, de toute manière, adorent les films de genre, comme le western ou le film criminel. Mais personnellement, je ne me définis pas comme un réalisateur de genre. Bien sûr, j’ai déjà abordé le film criminel, en réalisant U-TURN ou TUEURS NÉS, ou bien en écrivant SCARFACE, mais à chaque fois je l’ai fait avec un style différent. SAVAGES aussi a son propre style, que j’ai d’ailleurs trouvé en cours de préparation. Je me considère un peu comme un acteur-réalisateur. Dans le sens où, pendant les deux années où je travaille sur un film, je fonctionne un peu comme un acteur : je m’imprègne du film jusqu’à ce qu’il finisse par fusionner avec moi, jusqu’à ce que le style du film devienne moi. Alors, bien sûr, SAVAGES vous a peut-être davantage fait rire, mais il y avait aussi de l’humour dans U-TURN, ICI COMMENCE L’ENFER ou TUEURS NÉS. Et dans W. L’IMPROBABLE PRÉSIDENT également. Le personnage de George W. Bush est un type incroyablement bête et voir ce genre de gars devenir président me fait marrer, dans un sens. Donc, vous voyez, c’est assez subjectif tout ça. Et puis, vous savez, chaque film est difficile et présente son lot de problèmes. Ce n’est pas forcément parce que le film est plus léger que sa confection est plus amusante. Quel que soit le film, en fait, le plus dur réside dans la notion de responsabilité. WORLD TRADE CENTER était un film très difficile à faire par exemple parce que, d’une part, il se déroulait pour la plus grande partie dans des décombres, et ensuite parce qu’il était basé sur des faits réels extrêmement durs, impliquant de vraies personnes, envers qui j’avais une responsabilité.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières sur SAVAGES ?

Non, mais je devais faire en sorte que mon film soit crédible : j’ai dû pénétrer dans le monde des cultivateurs indépendants de marijuana, dans le monde sombre et fou des cartels, ou encore dans celui des hackers. J’ai travaillé de près avec un véritable agent des stups, un type qui a trente ans d’expérience dans le métier et qui est la version honnête et droite du personnage campé par John Travolta. Donc, quand vous prenez en compte tous ces facteurs, cela fait beaucoup de responsabilités. Chaque film fonctionne ainsi. À moins que vous fassiez un film en dehors des normes, comme TUEURS NÉS. Après, c’est vrai que le livre de Don Winslow dont je me suis inspiré sur SAVAGES est plutôt fantaisiste, dans le sens où il n’y a pas eu de guerre entre les cartels mexicains et les indépendants américains qui cultivent la marijuana. En tout cas pas encore. Donc, du coup, j’avais davantage de liberté pour rendre cette histoire plus ludique.

Lorsque vous aviez 21 ans, vous avez été arrêté au Mexique en possession de marijuana. Au-delà du roman de Don Winslow, est-ce que votre intérêt pour un sujet comme SAVAGES n’est pas parti de là ?

À un certain degré, oui. C’était une expérience très douloureuse car j’étais jeune et je venais de rentrer du Vietnam. Lorsque j’étais jeune, je me sentais proche des exclus, des gens que l’Amérique laissait derrière elle, des gens qui allaient en prison, des personnes qui ne voyaient pas la même Amérique que celle que connaissaient ceux qui grandissaient au sein de l’establishment. Cela a posé les bases de ce qui est devenu ma vision de la vie. Et, par la suite, cela a donc influé sur mes films, d’une certaine manière, comme MIDNIGHT EXPRESS ou SAVAGES. Mon dernier film n’est pas un film sur l’herbe, c’est un film qui reflète ma vision du système criminel américain.

L’écriture de SCARFACE n’a pas dû être facile car vous luttiez alors contre votre addiction à la cocaïne et vous deviez également rencontrer de nombreux trafiquants de drogue afin de vous documenter ?

C’est vrai. Je l’ai déjà souvent raconté mais, à cette époque, j’en avais marre de la cocaïne. Cela faisait deux ans que j’étais dedans jusqu’au cou et c’était en train de me détruire. Je venais de réaliser un film d’horreur, LA MAIN DU CAUCHEMAR, avec Michael Caine, qui était mon premier vrai film de metteur en scène. C’était important pour moi parce que je voulais vraiment être réalisateur depuis l’école de cinéma. Mais le film s’est planté et ça m’a fait prendre conscience que j’étais en train de me ruiner la santé. La cocaïne était une drogue très populaire à Hollywood, entre la fin des années 70 et le début des années 80. Beaucoup de personnes en prenaient dans l’industrie du cinéma. Et c’est alors que j’ai choisi de me sortir de là. Faire mes recherches pour le script de SCARFACE n’a pas été bien compliqué puisque je connaissais ce monde. Je suis donc allé me documenter en Amérique du Sud, en Floride, dans les Caraïbes, puis j’ai laissé Los Angeles et je suis parti m’installer à Paris, avec ma femme. J’y suis resté tout l’hiver, à écrire SCARFACE dans un appartement. Et c’est comme ça que j’ai pu arrêter la cocaïne. Car une partie de ce processus difficile consiste à couper les ponts avec les gens que vous fréquentiez et qui se droguaient. Y compris vos amis, qui connaissent toujours des gens dans les parages susceptibles de vous tenter. J’ai arrêté la drogue le jour où j’ai terminé mon travail de recherches. Alors je suis allé à Paris, où je ne connaissais personne excepté la famille du côté de ma mère. J’étais en manque mais heureusement, la nourriture était bonne et j’ai redécouvert « les valeurs de la vie » (en français – ndr). Et tout ça m’a beaucoup aidé à stopper toute cette merde. Après, quand je suis rentré à Los Angeles, j’ai continué à travailler sur le scénario, jusque pendant le tournage. Le film n’a pas été un succès mais il a représenté quelque chose d’important. En tout cas, après ça, je ne suis plus revenu à la cocaïne.

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Les scripts que vous avez écrits à l’époque pour des films comme MIDNIGHT EXPRESS ou L’ANNÉE DU DRAGON ont créé une polémique à leur sortie. On les a notamment taxés de racisme envers les Turcs ou la communauté chinoise de New York. Qu’en pensez-vous ?

Ces films peuvent être interprétés dans ce sens mais en tout cas, ils n’ont pas été conçus dans ce sens. MIDNIGHT EXPRESS a été pensé comme un plaidoyer pour une justice internationale. Pour moi, l’histoire de ce jeune homme enfermé dans les geôles turques aurait pu arriver tout aussi bien aux États-Unis, car à l’époque, pour lutter contre la drogue, notre pays n’hésitait pas à envoyer des gens en prison pour avoir fumé un joint. À la cérémonie des Golden Globes où j’ai été récompensé comme meilleur scénariste, j’ai fait un discours qui dénonçait justement la politique des États-Unis sur cette question, notamment les stéréotypes sur les dealers et sur les policiers qui les arrêtaient. Et j’ai été emmené en coulisses par Chevy Chase et Richard Harris, ce qui est assez marrant quand on sait que ce dernier était également accro à la drogue et à l’alcool. Mais mon discours avait été jugé trop offensif. Sur le film, je pense qu’il y a eu un malentendu : il ne s’agissait pas de critiquer les Turcs. Bon, cela dit, pour être tout à fait honnête, on ne pouvait pas dire décemment que le système judiciaire turc était juste. C’était un très mauvais système, très injuste. Il y avait eu d’ailleurs, au début des années 80, un grand film turc, YOL, LA PERMISSION, qui racontait l’expérience des prisons turques, qui a été interdit pendant des années dans son propre pays et dont le réalisateur a dû s’exiler. Après, je pense que mon script était un poil moins solennel, il y a avait de l’humour dedans mais Alan Parker, qui a néanmoins signé un bon film, a coupé pas mal de trucs. J’y montrais notamment qu’il y avait pas mal de système D, qu’on pouvait acheter pas mal de choses à l’intérieur de ce système carcéral. Cette histoire a eu un véritable impact un peu partout dans le monde. Pour L’ANNÉE DU DRAGON, je comprends que certains ont pu être choqués par le langage du film, qui était très dur. Après, nous avons fait pas mal de recherches dans Chinatown et j’ai consacré beaucoup de temps à essayer d’infiltrer l’univers des Triades. Tout ça s’est fait à la chinoise : calmement et autour d’une table. J’ai fait pas mal de repas dans les quartiers commerçants, au cours desquels j’ai rencontré beaucoup de gens, dont des gangsters. Je n’ai pas rencontré de gros caïds mais j’ai récupéré des informations auprès de certains dissidents des Triades. J’ai aussi travaillé avec un flic du NYPD qui connaissait bien le sujet. Le malheur, je pense, c’est qu’il y avait beaucoup de vérité dans ce que le film montrait mais qu’il y a eu un malentendu à partir de cette vérité. Ainsi, à cette époque, la Chine était le plus gros importateur sur le sol américain. Et, de même que les Cubains sur SCARFACE, la communauté sino-américaine nous a reproché de dire ça et de ne pas montrer ce qu’elle faisait de bien pour le pays. Mais ce que nous montrions était vrai. À partir de là, lorsque vous faites ça, vous ne pouvez pas gagner, vous êtes obligé de marcher sur des œufs.

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Le héros de SALVADOR est un photographe de guerre et celui de PLATOON un soldat officiant pendant la guerre du Vietnam. Pourquoi ces films sont-ils marqués par une approche autobiographique ?

Le héros de SALVADOR était basé sur le photographe Richard Boyle, que j’ai connu durant les années 70 en Californie. C’était un reporter courageux, qui avait passé pas mal de temps au Cambodge et en Amérique du Sud, spécialement au SALVADOR. Bref, j’ai peut-être fait un peu de photo lorsque j’étais au Vietnam mais ce n’était pas mon histoire, même si je suis allé au SALVADOR avec lui, où j’ai rencontré un certain nombre de ses connaissances. Nous avons tourné le film au Mexique car ce n’était pas possible au Salvador. C’était un petit film à bas prix, sur lequel nous avons vécu beaucoup d’aventures. Bref, c’était une expérience très colorée pour mon premier succès en tant que réalisateur. PLATOON, par contre, était vraiment tiré de ma propre expérience. Je suis passé directement du Mexique au Philippines puisqu’on a tourné le film là-bas. Et oui, j’y ai mis beaucoup de moi-même, même si on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un documentaire. C’est avant tout une histoire dramatisée, avec 50 % de ma propre histoire mélangés dedans. Après ça, je suis revenu par deux fois sur le conflit vietnamien, avec NÉ UN 4 JUILLET et ENTRE CIEL ET TERRE, mais pour raconter l’expérience d’autres personnes, en l’occurrence celles de Ron Kovic, qui était rentré paralysé de la guerre, et de la Vietnamienne Le Ly Hayslip.

Un certain nombre de vos acteurs, comme par exemple Johnny Depp sur PLATOON, se sont plaints de votre comportement tyrannique…

Je ne me rappelle pas avoir eu des problèmes avec Johnny sur le plateau. En tout cas, s’il en a eu avec moi, il n’est pas venu m’en parler. Il avait un petit rôle et il était très bon. Je me rappelle même que je lui avais dit qu’il allait être une star. Franchement, je ne me souviens pas l’avoir poussé dans une direction où il ne voulait pas aller. Vous savez, j’ai fait 19 films, avec beaucoup d’acteurs différents, et il y a pu y avoir des faits rapportés par certains acteurs mais je ne crois pas avoir été jamais injuste ou cruel. J’essaie toujours d’être mesuré, d’aider l’acteur à livrer sa performance et parfois ça peut s’avérer difficile. Des fois, vous devez pousser un acteur à sortir de lui-même. Mais si un acteur n’est pas capable de faire cela, s’il ne le sent pas, c’est difficile pour moi de le pousser vers un endroit où il n’est pas capable d’aller. Par contre, s’il y arrive et qu’il parvient à s’améliorer, c’est formidable. C’était le cas avec Michael Douglas sur WALL STREET. Il était la star du film et, les premiers jours, ça n’allait pas du tout. Ça arrive : parfois, vous n’avez tout simplement pas le bon casting et ça ne marche pas. Là, Michael avait énormément de dialogues et il n’avait pas l’habitude d’en avoir autant. Il a raconté l’histoire plusieurs fois à des journalistes mais j’ai dû me montrer très dur avec lui. On a même failli le virer ! Mais finalement, il a fini par se dépasser et se montrer très bon. Il a même obtenu l’Oscar au bout du compte. Mais sinon, croyez-moi, il n’y a rien d’amusant à torturer un acteur. Je me souviens aussi avoir eu un gros problème avec Richard Dreyfuss sur W. L’IMPROBABLE PRÉSIDENT. Le problème venait de lui : il ne savait pas son texte et il n’arrivait pas à le mémoriser. Et en plus de ça, il refusait de lire des fiches pour l’aider. Nous perdions tellement de temps, les autres acteurs étaient tellement en colère que j’ai été obligé d’intervenir et de le forcer à lire les fiches. Il n’était pas content et il m’a traité de fasciste par la suite mais je ne pouvais pas faire autrement. Il fallait avancer. Mais vous savez, cela arrive à tous les réalisateurs. Il y a toujours deux ou trois mauvaises expériences sur une carrière. Mais à part ça, j’ai souvent eu de très bonnes relations avec les acteurs. La plupart des tournages se déroulent bien alors on fait des histoires sur les deux ou trois qui se passent mal. Je n’ai pas la réputation de quelqu’un qui est irresponsable, je suis surtout connu pour terminer mes tournages dans les temps et sans dépasser le budget.

http://www.dailymotion.com/video/x754xp

Dans la seconde partie, prévue pour lundi : Oliver Stone nous parlera de montage, de narration, de politique, du 11 septembre et de Tony Scott.

1 Commentaire

  1. john zardoz gornas

    Très belle interview avec des questions justes comme sait les poser Arnaud Bordas. Il est vrai que Stone a ses détracteurs qui ont pu au fil des sorties dénoncer son manichéisme qui s’est transformé bêtement en racisme primaire (anti turcs dans Midnight express, anti latinos dans Scarface, anti asiatiques dans l’Année du dragon,…). Je pense que cette stupide constatation provient, primo des sujets difficiles qu’aborde Stone (il le dit lui même il n’est pas un cinéaste de genre) et secundo de son excellente direction d’acteurs. Je ne vous parle pas bien entendu de son talent reconnu de metteur en scène 😉

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