LE PASSAGER CLANDESTIN DU TRANSPERCENEIGE

SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE, le dernier film du cinéaste sud-coréen Bong Joon-ho, est disponible en DVD et en Blu-Ray depuis mercredi. Accompagné d’un documentaire si remarquable qu’il nous a paru opportun d’en rencontrer le réalisateur.

Nous avions déjà traité SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE en profondeur lors de sa sortie en salles, notamment à travers notre interview fleuve de son réalisateur Bong Joon-ho. Mais, à l’occasion de sa sortie en vidéo, il nous semblait intéressant de revenir sur la confection passionnante d’un documentaire de 54 minutes figurant exclusivement sur le DVD et le Blu-Ray français : LE TRANSPERCENEIGE, DE LA FEUILLE BLANCHE À L’ÉCRAN NOIR. Un document précieux, à la fois captivant et émouvant, qui suit durant plusieurs années les deux auteurs de la bédé, le dessinateur Jean-Marc Rochette et le scénariste Benjamin Legrand (le scénariste du premier tome, le grand Jacques Lob, étant décédé en 1990), de l’annonce du projet jusqu’à sa sortie dans les salles. Il est rare d’avoir accès à la narration d’une telle aventure humaine sur une période de temps aussi longue mais, en outre, ce film nous montre comment les deux créateurs français d’une œuvre datant du début des années 80 et ayant depuis sombré dans l’oubli assistent médusés à la résurrection de celle-ci plus de trente ans après à travers son adaptation spectaculaire par un des cinéastes coréens les plus doués de sa génération. Pour l’occasion, nous avons rencontré le réalisateur de ce documentaire, le Français Jésus Castro, l’homme qui a su gagner la confiance de Bong Joon-ho au point d’avoir accès aux coulisses du film sans aucune restriction.

À la base de votre documentaire, il y a une rencontre avec Bong Joon-ho il y a environ 8 ans. Pouvez-vous nous raconter comment ça s’est passé ?

En fait toute cette aventure commence grâce à un ami à moi, Nacer Gadouchi, grand connaisseur de cinéma asiatique, qui me fait parvenir une nouvelle étonnante (et encore confidentielle) qu’il a glanée sur le Net : Bong Joon-ho chercherait à adapter une bande dessinée française des années 80. Nous sommes en 2006 et THE HOST vient de faire un méga-carton en Corée. Comme je connais un peu l’œuvre du cinéaste (je tiens son MEMORIES OF MURDER pour un chef-d’œuvre du polar), la nouvelle m’intrigue et m’excite. Je me renseigne un peu et, comme par hasard, le réalisateur se trouve au même moment à Paris pour assurer la promotion de THE HOST, qui s’apprête à sortir sur les écrans français. Mais la chance me sourit vraiment lorsque j’apprends que Bong Joon-ho va participer à une conférence qui se tient à la Cinémathèque française, dans le cadre d’une rétrospective sur le réalisateur Kim Ki-young (un artiste que Bong Joon-ho admire et cite souvent dans ses références cinématographiques). Ni une, ni deux, je décide d’aller à cette conférence en caressant l’espoir de pouvoir aborder le réalisateur. À cette époque, je débutais tout juste dans le métier, sans contacts, sans CV particulier, et j’avais une peur bleue d’aller à la rencontre d’un tel personnage. Mais à la fin de la conférence, je prends mon courage à deux mains et j’aborde Bong Joon-ho… qui s’avère charmant, attentionné et surtout très surpris que je sois au courant de cette nouvelle ! Car, à cette époque, les négociations commencent à peine entre lui et Casterman, qui détient les droits de la bédé. Comme je sais que cette opportunité ne se représentera pas deux fois, je demande au réalisateur s’il veut bien m’accorder une interview. Et à ma grande surprise, il accepte ! Il me donne rendez-vous le lendemain matin à son hôtel. Je n’ai que quelques heures devant moi pour trouver une caméra, un trépied, et j’embauche mon ami Nacer comme perchman pour le remercier de m’avoir donné l’info. Le lendemain matin, je me retrouve donc à filmer la toute première interview de ma vie : une heure entière avec Bong Joon-ho. Autant dire que j’en garde un souvenir impérissable ! Et c’est là que débute ma collaboration avec le cinéaste.

Benjamin Legrand et Jean-Marc Rochette ont accepté de se confier à la caméra avec beaucoup de sincérité. Comment les avez-vous rencontrés et pourquoi ont-ils accepté de devenir les héros de ce documentaire ?

Si mes souvenirs sont bons, je les ai rencontrés peu après l’interview de Bong Joon-ho. Fort de cette rencontre avec le réalisateur, je me suis senti plus « légitime » pour contacter Casterman, l’éditeur de la bédé, qui m’a mis en relation avec le dessinateur et le scénariste. Eux aussi ont été d’une gentillesse incroyable, en m’accordant à leur tour une longue interview d’une heure. C’était passionnant de les voir à la fois étonnés, excités à l’idée que Bong Joon-ho veuille adapter cette BD qu’ils croyaient perdue à tout jamais. Je pense qu’immédiatement une sorte de connivence s’est installée entre nous quatre (Benjamin, Jean-Marc, Bong Joon-ho et moi), car nous étions au tout début d’un projet ambitieux et insolite, sans même savoir s’il verrait le jour. Et, quelque part, le fait qu’à l’époque je n’étais pas un professionnel a joué en ma faveur : ma naïveté, ma spontanéité et quelque part mon « inconscience » les ont touchés. En gros, j’ai eu la chance d’être un jeune moussaillon qui a embarqué à la dernière minute sur un navire en partance vers l’inconnu. Ce qui fait que nous avons eu tout de suite les coudées franches. Pour revenir plus précisément à la question, je crois que je ne savais même pas quelle tournure allait prendre le documentaire. Je me suis laissé cette liberté d’être emmené par le projet, en recueillant un maximum de choses. C’est petit à petit que, naturellement, Jean-Marc Rochette et Benjamin Legrand sont devenus les personnages principaux de mon documentaire. Il faut sans doute rappeler que je viens d’une « école » particulière du documentaire, très axée sur les personnages plus que sur les sujets. En même temps que je tournais des séquences pour mon documentaire, j’apprenais le métier auprès d’un des meilleurs réalisateurs du genre que je connaisse, Nils Tavernier. Il m’a appris la technique, mais surtout comment aborder le documentaire. Avec de l’empathie, de la sincérité, en créant un véritable échange avec la personne filmée.

Une fois l’idée lancée et l’accord des différents intervenants obtenu, comment s’est monté le projet ? Avez-vous bénéficié d’aides extérieures ?

Ouhla, si seulement c’était aussi simple ! L’idée était là, mais la construction narrative est venue petit à petit. Du coup, j’ai fait ce documentaire absolument hors des circuits habituels : sans producteur, sans chaîne de télé, sans même savoir où j’allais. Cette « liberté » totale a un prix : j’ai entièrement autofinancé le documentaire pendant 6 ans. Ce n’est qu’en phase de post-production que j’ai décidé de créer ma propre structure, Grab the Cat, qui a pris en charge toute la finition du film. Autrement, j’ai tout fait tout seul. Bong Joon-ho, Jean-Marc, Benjamin et Couetsch (la veuve de Jacques Lob, scénariste original de la bédé) ont été les vrais soutiens de ce projet durant six années. Ce sont eux mes « aides extérieures » ! Ils m’ont ouvert des portes qui autrement seraient restées fermées pour le jeune bleu que j’étais : Casterman, le Festival de Cannes, les producteurs coréens… Après, au moment du montage, mes associés Eddy, Julie et Shanshan ont été des aides précieuses. Ils m’ont poussé dans mes retranchements, ont pu me donner du recul, du courage, et m’ont déchargé d’une quantité incroyable de choses auxquelles je n’avais pas pensé : les autorisations, les contrats, la gestion des droits sur les images, etc. Sans eux, je crois que je serais encore vissé à ma table de montage, perdu dans mes dizaines d’heures de rushes amassés en six ans, et enseveli sous une tonne de formalités administratives de toutes sortes.

Il y a des séquences très touchantes dans le documentaire, comme celle où Rochette découvre le décor du train. Comment avez-vous été autorisés à filmer cela sachant que vous aviez du coup accès à des éléments de la production jusque-là soigneusement préservés ?

En fait, c’est lors du Festival de Cannes en 2009, où était présenté MOTHER (tournage sur lequel Bong Joon-ho m’avait invité, et sur lequel j’avais filmé un bonus DVD spécifique pour le distributeur français Diaphana), que mon projet a pris une tournure inattendue : nous prenions un verre sur une terrasse lorsque Bong Joon-ho m’a demandé si je voulais faire le making-of de SNOWPIERCER. Imaginez ma tête ! J’ai bien évidemment dit oui, en espérant que ce n’était pas une plaisanterie ! Et dès lors, je suis entré dans une (très) longue phase de négociations avec les producteurs du projet. Car il faut savoir que même si Bong Joon-ho me voulait pour le making-of, il fallait encore convaincre les cinq producteurs que j’avais les compétences nécessaires pour ce travail. Fort heureusement, j’avais bien évolué professionnellement, et j’avais déjà œuvré sur une petite dizaine de documentaires, y compris en tant que co-auteur. Bref, il a fallu près de trois ans pour parvenir à convaincre tout le monde. Et ce n’est que 3 semaines avant le début du tournage de SNOWPIERCER que la production m’a enfin confirmé que j’avais été choisi (il y avait d’autres réalisateurs en lice, notamment coréens et américains). J’ai donc pu à ce moment-là leur amener l’idée que j’allais tourner, en plus du making-of officiel, certaines séquences spécifiques pour les besoins de mon documentaire. Une fois sur le plateau, j’avais accès à absolument tout ! À mon avis, c’est surtout grâce à Bong Joon-ho et grâce à un des producteurs du film, Park Tae-Joon (que j’avais connu sur MOTHER), que j’ai pu avoir autant de latitude sur le plateau. Ce qu’il faut savoir, c’est que, sur ses tournages, Bong Joon-ho est quelqu’un de très concentré et qui n’aime pas vraiment avoir des caméras « intruses » autour de lui. Sur MOTHER, par exemple, j’ai été le seul caméraman occidental à avoir été accepté sur le plateau ! Et le niveau de confidentialité était encore plus draconien sur SNOWPIERCER, limite paranoïaque. Ce qui me fait forcément penser que Bong Joon-ho et Park Tae-joon ont dû batailler pour m’imposer, et faire en sorte que je puisse circuler où bon me semblait. Je crois aussi que mon attitude sur le plateau, ma discrétion, ma réactivité, ont aussi rassuré tout le monde assez rapidement. Mes années à évoluer autour de Nils sur les tournages de documentaires m’ont indéniablement aidé.

Vous avez suivi ce projet sur plusieurs années. Quel est le plus beau souvenir que vous ayez retiré de cette aventure ?

Il y en a tellement ! Ma première rencontre avec Bong Joon-ho, ce moment magique où Jean-Marc Rochette me montre les dessins originaux de la bédé, la première fois que je découvre les immenses décors du film à Prague… Mais je crois qu’un de mes plus beaux souvenirs reste encore celui de la première projection du documentaire au dernier Festival d’Angoulême, celui où Jean-Marc, Benjamin, Couetsch et des gens de chez Casterman ont enfin découvert le film. J’avais un trac fou, la boule au ventre pendant une heure. Et lorsque les lumières se sont rallumées, j’ai vu des larmes dans leurs yeux. Il y a un autre moment aussi qui me reste en tête, je ne sais pas trop pourquoi. C’était il y a quatre ans, SNOWPIERCER était encore en gestation et j’étais en Corée avec ma compagne. Bong Joon-ho nous avait invités à l’avant-première de I SAW THE DEVIL et, après la projection, au lieu de partir avec l’équipe du film pour faire la fête, il a décidé de se carapater en douce pour nous embarquer, ma copine et moi, dans une ballade au cœur du Séoul nocturne. Nous avons été dîner dans son restaurant italien favori, nous avons parlé cinéma et politique, puis nous avons poursuivi la soirée dans un café. Ça me semblait tellement irréel de pouvoir passer autant de temps avec un tel réalisateur ! Je n’arrive toujours pas à croire cette constance, cette gentillesse, cet intérêt à mon égard. J’aime croire qu’il y a une connivence très forte entre nous. Nous nous comprenons même dans nos silences. Autrement, il y a eu des tas de moments magiques durant le tournage du film. Je retiendrai un moment incroyable, où je m’étais retrouvé à bavarder avec John Hurt qui prenait une pause à l’extérieur du studio. Nous étions assis à une table de camping installée entre les rangées de loges, et là il s’est mis à parler de son expérience sur LA PORTE DU PARADIS, et comment il avait dû littéralement fuir le tournage de Cimino pour aller faire le casting d’ELEPHANT MAN. Tout d’un coup, je me suis rendu compte que je vivais là un moment unique et extraordinaire. Ado, j’avais tremblé devant ALIEN, pleuré devant ELEPHANT MAN, souffert devant MIDNIGHT EXPRESS. Et là je me retrouvais assis à côté de John Hurt à l’écouter raconter ses faits de guerre. Je peux vous dire que je n’en menais pas large, mais quel bonheur !

Le film a été montré dans divers festivals. Quelles ont été les réactions ?

C’est sans doute prétentieux de dire ça, mais je n’ai eu que des réactions positives. Beaucoup de personnes sont venues me voir après les projections pour me dire qu’elles avaient été  surprises par mon traitement, et émues par le parcours de Jean-Marc et Benjamin. Je pense que beaucoup s’attendaient à voir un making-of de SNOWPIERCER, et ont découvert à la place un documentaire qui raconte de l’intérieur l’aventure de deux auteurs de bédé. Un témoignage qui m’a particulièrement ému, c’est celui d’une éditrice de chez Casterman qui, les yeux encore embués de larmes, est venue me dire après une projection qu’en fait elle ignorait tout de Jean-Marc, de ce qu’il avait traversé, de ce que le monde de la bédé lui avait fait endurer. Si mon film touche le spectateur, j’estime que ces six années de travail n’auront pas été gâchées ! En outre, il y a une projection que j’attends impatiemment : celle que l’Institut Français de Séoul va organiser le 5 juin prochain, en présence de Bong Joon-ho (et probablement Park Chan-wook). Ce sera la première fois qu’il verra le résultat de toutes ces années à lui « tourner autour », il m’a dit qu’il avait vraiment hâte de voir ça. Ça me met un peu de pression quand même !

Dans les bonus du Blu-Ray, il y a quelques modules assez courts – sur les acteurs, les décors et les effets spéciaux – réalisés à partir de ce que vous aviez filmé sur le tournage. Mais du coup, aucune trace du making-of officiel pour lequel vous aviez été engagé à la base ?

Oui, je suis assez frustré que les distributeurs coréens n’aient jamais exploité les dizaines et dizaines d’heures que j’avais tournées pour eux. Imaginez deux disques durs pleins à craquer d’images inédites ! J’espère qu’un jour ils me solliciteront pour en faire quelque chose. Wild Side, qui édite le DVD et Blu-Ray français de SNOWPIERCER, a vraiment investi pour faire une belle édition, en achetant mon documentaire et en me faisant monter des bonus spécifiques pour leur galette. Ils ont une belle attitude vis-à-vis de leur public, et ce sont des cinéphiles.

Est-ce que vous êtes déjà à pied d’œuvre sur le prochain film de Bong Joon-ho ?

J’aimerais beaucoup ! Travailler auprès de lui une troisième fois serait un honneur et une joie. Il m’a glissé dans une conversation qu’il aimerait qu’on retravaille ensemble, mais étant d’une nature prudente, je préfère attendre que les choses se fassent naturellement. Tout ce que je sais c’est qu’il termine de produire le premier film d’un jeune réalisateur, Shim Sung-Bo (qui n’est autre que le coscénariste de MEMORIES OF MURDER). Et si je ne me trompe pas, il a déjà entamé l’écriture de son prochain long-métrage. En tout cas, même s’il est très courtisé par Hollywood, Bong Joon-ho fera son prochain film comme il a envie de le faire : avec passion, intégrité et sans compromission.

Remerciements à Jésus Castro pour sa disponibilité et son enthousiasme.

Notre critique de SNOWPIERCER, LE TRANSPERCENEIGE

Notre interview de Bong Joon-ho en deux parties : première partie et seconde partie

Affiche chinoise du film

TITRE ORIGINAL Snowpiercer
RÉALISATION Bong Joon Ho
SCÉNARIO Bong Joon Ho, Kelly Masterson, d’après l’œuvre de Jacques Lob, Benjamin Legrand et Jean-Marc Rochette
CHEF OPÉRATEUR Kyung-Pyo Hong
MUSIQUE Marco Beltrami
PRODUCTION Robert Bernacchi, Dooho Choi, Francis Chung, Tae-Sung Jeong, Tae-Hun Lee, David Minkowski, Steven Nam, Park Chan-Wook, Tae-Joon Park, Matthew Stillman
AVEC Chris Evans, Ed Harris, Tilda Swinton, Jamie Bell, Octavia Spencer, John Hurt, Kang-Ho Song…
DURÉE 2h05
ÉDITEUR Wild Side Video
DATE DE SORTIE 30 octobre 2013 (en salles) 02 avril 2014 (en DVD et Blu-Ray)
BONUS
Introduction animée
Bandes-annonces
« Le Transperceneige, de la feuille blanche à l’écran noir »
Entretiens
Conception des décors
Conception des effets spéciaux
Galerie photos du tournage et projets d’affiches

1 Commentaire

  1. Did

    Cette interview donne vraiment envie de découvrir ce documentaire et de revoir le film par la même occasion.

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