LE MAÎTRE DU JEU

L’acteur anglais Andy Serkis est un type adorable, passionné et passionnant. C’est aussi un pionnier dans sa catégorie puisqu’il est véritablement le héraut de la performance capture, la technologie qui est en train de révolutionner tout doucement l’art de la comédie. Et enfin, c’est également un visionnaire qui ne compte pas s’arrêter là puisque, après avoir dirigé la seconde équipe du HOBBIT de Peter Jackson, il va bientôt passer à la réalisation, toujours via la performance capture. Pour toutes ces raisons, et bien entendu pour sa performance impressionnante dans LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT, il nous semblait important de le rencontrer.

Qui est le plus difficile à interpréter : King Kong ou César ?

César, sans hésiter. Parce que pour Kong, il était parfaitement clair qu’il s’agissait d’interpréter un gorille, un animal féroce. J’ai donc étudié le comportement des gorilles, car, contrairement au film original de 1933, on souhaitait vraiment lui donner un aspect réaliste. Il s’agissait évidemment d’une histoire proche de celle de LA BELLE ET LA BÊTE, mais au-delà de ça, on voulait vraiment nourrir le personnage avec tout ce que l’on a appris depuis sur les gorilles. Pour César, c’était totalement différent. Il s’agissait d’aller chercher l’humain à l’intérieur de l’animal. L’humanité était une facette du personnage aussi importante que son animalité. J’ai donc là aussi étudié les chimpanzés mais ce n’était qu’un aspect de mon travail. Il fallait aussi que je prenne en compte son intelligence et l’origine chimique de cette faculté. La pierre de touche du personnage, pour moi, était qu’il s’agissait d’une créature transgénique, modifiée par les expériences qui ont été faites sur lui. Kong était à mon sens une sorte de pauvre hère, solitaire et psychotique, qui tombe amoureux d’un être humain. César, lui, est un leader, il est responsable d’une communauté entière et en plus, dans cet épisode, il est également un père. Donc c’est un personnage conflictuel parce qu’il a grandi dans un laboratoire et que le père qui lui a servi de modèle était un humain. Il ne peut pas nier cela mais il est obligé de l’ignorer pour guider ses congénères singes. Lorsque les humains surgissent dans son repaire, avec tout ce que cela sous-tend de violence potentielle, il doit essayer d’assurer la défense de son peuple tout en trouvant une solution pacifique. Il doit donc appréhender les notions de politique et d’intelligence émotionnelle. Pour toutes ces raisons, c’était donc un personnage très complexe à interpréter.

Le singe César a un rôle encore plus important dans LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT, devenant un leader mais aussi un mari et un père comme vous le disiez. Comment l’avez-vous abordé cette fois-ci et que lui avez-vous apporté en tant qu’acteur ?

Je pense qu’il était très important de comprendre ce que ce personnage signifie, quelle est sa fonction au sein de l’histoire. Il est emblématique d’une certaine empathie et aussi de l’opportunité de l’espoir. Simplement parce qu’il est un outsider. Il est à la fois humain et animal, et c’est précisément pour ça qu’il est dans une position unique, celle permettant d’obtenir une solution pacifique dans le conflit qui l’oppose aux humains. Il s’agissait donc d’essayer de comprendre ce que c’est que d’être un leader, ce qui fait qu’un dirigeant politique, religieux ou économique prend la tête d’une communauté, pourquoi et comment il fait cela, comment vous assumez ce rôle tout en laissant s’exprimer l’opinion de ceux qui vous suivent, jusqu’où vous êtes prêt à aller pour affirmer la fierté de votre communauté et sa prétention à la survie face à une autre espèce ou une autre communauté. Le cheminement de César vers le respect des siens était donc quelque chose de très complexe à intérioriser et à retranscrire. Évidemment, je ne dis pas que le personnage est parfait, car il ne l’est pas, comme tous les leaders.

Les singes des films des années 70 étaient très proches des humains dans leur comportement et dans leur culture. Puisque LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT raconte l’émergence de cette nouvelle civilisation, avez-vous à nouveau tenté de la calquer sur celle des humains ou bien avez-vous essayé de lui conférer ses propres attributions, sa propre identité ?

Très bonne question. C’est une combinaison en fait. Évidemment, César ne peut pas nier sa part d’humanité due à son éducation. Le modèle de père qui l’a élevé l’a fait avec beaucoup d’amour et il est donc obligé de prendre en compte l’humanité de ce dernier, il ne peut pas la rejeter entièrement. Ça fait partie de lui. Et il a donc transmis cela à son peuple. Les singes du précédent film s’exprimaient par des signes mais désormais, il y a une seconde génération, qui est clairement en train d’appréhender la notion de culture. César leur a ainsi appris des préceptes philosophiques hérités des humains, comme « un singe ne doit pas tuer un autre singe » ou « la connaissance, c’est le pouvoir ». Des préceptes qui s’énoncent à travers le langage. Et c’est précisément le langage qui va permettre aux singes d’appréhender, non pas leur ennemi, mais l’autre, et de communiquer avec lui. Et c’était le plus gros challenge sur ce film finalement : parler des singes, alors que le premier film parlait davantage des humains. Matt Reeves souhaitait clairement que ce film commence à montrer l’évolution des singes, leur accès à la civilisation. On voit leurs logements ainsi que leur manière d’aborder les questions d’hygiène. Il y a un aqueduc qui amène l’eau dans leur village par exemple. On voit aussi la chambre de César, ce genre de choses.

Pensez-vous que la mocap était le meilleur moyen pour donner enfin pleinement la vedette aux singes à l’intérieur de cette franchise ?

Absolument, je pense que c’était même le seul moyen de faire cela. Je trouve le travail du maquilleur John Chambers sur le film de 1968 absolument extraordinaire et révolutionnaire pour l’époque. Mais ça ne passerait plus aujourd’hui. Parce que nous avons changé d’époque mais aussi parce que nous racontons les origines de l’histoire et que nous montrons les singes en train d’évoluer. C’est pour ça que des comédiens en costumes de singes n’auraient pas été adéquats. Croyez-moi ou non mais au début du projet LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES, beaucoup de solutions différentes ont été envisagées, comme des singes animatroniques ou des comédiens costumés. Et finalement, c’est la méthode de la performance capture qui a été choisie.

C’était la meilleure façon d’obtenir de vrais singes au comportement humain…

Exactement. Rien ne vient entraver ou encombrer le comédien. D’une certaine façon, vous vous retrouvez à interpréter un être humain nu, avec les caractéristiques comportementales d’un singe. Vous savez que le physique simiesque du personnage sera rajouté par la suite mais dans l’immédiat, sur le plateau, vous êtes libre de retranscrire l’humanité du personnage dans ses moindres subtilités sans être gêné par un maquillage encombrant et étouffant.

Il y a beaucoup de scènes tournées en extérieur dans ce film…

Oui, cela augmente le réalisme du film. C’est ce que Matt Reeves et Michael Seresin, qui est un très grand directeur de la photographie (chef opérateur attitré d’Alan Parker, Seresin a notamment signé la photo de MIDNIGHT EXPRESS, BIRDY et ANGEL HEART mais aussi de films aussi différents que CITY HALL ou HARRY POTTER ET LE PRISONNIER D’AZKABAN – ndr), ont cherché à obtenir, ils voulaient utiliser le plus possible la lumière naturelle afin de ne pas obtenir un rendu trop artificiel. Il fallait cela pour montrer la vie en communauté des singes comme on montrerait celle d’une tribu dans un documentaire.

Que répondez-vous habituellement aux gens qui disent que la mocap représente la mort du métier d’acteur ?

Mmm…

Je précise que ce sont des conneries pour moi mais bon, j’aimerais avoir votre avis là-dessus…

(rires) Je pense que ce genre de discours est en train de disparaître peu à peu parce que la plupart des acteurs ont appréhendé cette technique désormais. Il reste peut-être une petite frange du métier qui y est rétive, mais ce sont en général des acteurs âgés. La plupart des comédiens de notre génération ont intégré qu’ils vivaient désormais dans le monde d’AVATAR, ils ont pu interpréter des voix dans des jeux vidéo et savent qu’ils peuvent se manifester et pratiquer leur métier de bien des manières. La performance capture est fascinante pour un acteur, car elle peut transformer votre nature, elle peut vous permettre de faire des choses que vous ne faisiez pas avant. Et au bout du compte, ce n’est que du maquillage numérique qui permet à l’acteur de mettre l’accent sur son imagination, lui offrant ainsi l’opportunité d’interpréter à peu près n’importe quoi : un humain de sexe différent, un dragon ou même une chaise ! (rires) Cela nous ramène à une certaine forme de théâtre quelque part, mais en même temps, vous ne projetez pas votre jeu comme vous pouvez le faire sur une scène de théâtre, vous êtes toujours dans une relation très intime avec la caméra. C’est toujours du cinéma mais avec quelque chose en plus.

Avec la création du studio The Imaginarium, vous n’ambitionnez plus seulement de révolutionner l’art du comédien mais aussi de promouvoir la performance capture comme un moyen de refonder la narration visuelle en général, au cinéma, à la télé ou dans les jeux vidéo. Pourquoi cette volonté ?

Tout d’abord, en ce qui concerne le jeu vidéo, parce que de plus en plus d’enfants et d’adolescents jouent aux jeux vidéo et qu’il y a un terrible manque de « storytelling » dans les jeux vidéo actuels. Cela commence un peu à s’améliorer mais c’est encore un vrai problème. Nous consacrons beaucoup d’énergie à cela dans le domaine du cinéma, à essayer d’écrire de bons scénarios. Il faudrait qu’il y ait autant de grands écrivains à l’œuvre dans les jeux vidéo qu’il y en a dans le cinéma, afin que les histoires soient plus engageantes d’un point de vue émotionnel. Et c’est à cela que nous travaillons notamment, chez The Imaginarium. Je suis très intéressé de savoir à quoi va ressembler la prochaine génération de « storytellers », comment ils seront reçus dans les 20 à 30 prochaines années, avec les nouvelles technologies comme la 3D ou les hologrammes. Je suis curieux de voir comment tout cela va changer l’expérience individuelle ou partagée de la fiction. Je suis fasciné par l’évolution de l’art narratif et de sa représentation à travers l’Histoire : si vous regardez par exemple l’évolution du théâtre, des masques grecques aux marionnettes indonésiennes en passant par la commedia dell’arte italienne, cela nous dit quelque chose sur la condition humaine, sur notre capacité à évoluer en nous transformant. Et je suis profondément convaincu que la performance capture a sa place dans ce long chemin, notamment par rapport à ce qu’elle peut apporter au cinéma et au jeu vidéo.

Pouvez-vous nous parler des deux projets que vous développez en tant que réalisateur au sein de The Imaginarium, ANIMAL FARM et THE JUNGLE BOOK ? Seront-ils des films entièrement en performance capture et qu’est-ce que cette technologie va apporter à ces récits déjà adaptés de nombreuses fois ?

La performance capture, sur ces projets, va nous permettre de nous retrouver sur un plateau, les comédiens et le réalisateur, et d’y créer ensemble une réalité, de faire des choix communs dans une échange vraiment interactive. Il y a eu évidemment des adaptations de ces deux classiques dans le passé, notamment des films d’animation que j’adore, mais nous voulons cette fois-ci amener les personnages à la vie, leur donner corps, et une fois de plus, la performance capture me semble le moyen parfait pour y parvenir. Il s’agit de deux fables avec des animaux qui parlent mais, de même que pour les primates de LA PLANÈTE DES SINGES, cela va nous permettre d’anthropomorphiser ces animaux en leur apportant l’âme et la performance physique de comédiens. Par exemple, faire parler ces animaux à travers un processus physique est très différent pour un acteur que de se tenir debout derrière un micro pour simplement donner sa voix à une créature animée.

Des extraits de cette interview ont été publiés dans un portrait d’Andy Serkis publié dans Le Figaro Magazine de ce vendredi 1er août.

Remerciements à Jean-Christophe Buisson, Morgane Bonet et Alexis Rubinowicz.

    2 Commentaires

    1. exarkun

      Passionnant

    2. Merci, c’est vraiment très intéressant !

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