LE GUERRIER DE LA MONTAGNE MAGIQUE

Actuellement en pleine forme, comme en atteste le formidable LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE, Tsui Hark est parvenu à se réinventer ces dernières années en s’adaptant parfaitement au nouveau cinéma chinois et à ses velléités conquérantes. Alors qu’il est déjà en train de bosser sur son prochain blockbuster, le cinéaste hongkongais a néanmoins pris un peu de temps pour répondre à nos questions. Conversation avec un géant du cinéma.

Selon vous, qu’est-ce qui a changé ces dix dernières années dans le cinéma chinois ?

Je pense que l’une des attentes les plus évidentes est l’augmentation des contenus de divertissement dans l’industrie cinématographique chinoise. Je pense qu’ils se soucient davantage des attentes commerciales suscitées par les films qu’ils produisent chaque année. Ils ont des cibles de plus en plus grosses et ont besoin de battre des records au box-office à chaque fois. C’est la raison pour laquelle le nombre de salles ne cesse de croître. Ils construisent de plus en plus de salles, y compris dans les villes les moins peuplées du pays. Et bien sûr, en même temps, à cause de la place de plus en plus importante que prend le business du divertissement sur le marché, je pense qu’ils sont parfaitement conscients de la manière dont il faut gérer et contrôler les tabous en rapport avec les films produits par l’industrie. En même temps, on a vu les films de propagande de l’état devenir plus softs, plus intelligents et plus proches du grand public. Ce n’est pas facile de répondre à cette question, car c’est un sujet compliqué, un sujet avec différentes strates : il y a l’industrie, les réalisateurs, les équipes créatives, les investisseurs étrangers et locaux… Bref, il y a beaucoup de choses qui se passent. Dont certaines dont personne n’est au courant ! (rires) Ce qui se passera dans les cinq prochaines années, selon ce que prédisent certaines personnes, c’est que beaucoup d’investisseurs, et donc énormément d’argent, vont arriver dans l’industrie du cinéma. Cela va favoriser une nouvelle forme de compétition locale, notamment entre Pékin et d’autres grandes villes, qui vont être poussées elles aussi à développer leur propre industrie. Bref, que ce soit au niveau international ou au niveau local, il y a un vrai dynamisme à l’heure actuelle. Ça bouge beaucoup. Ça donne parfois de bonnes choses, parfois de mauvaises choses, mais ça bouge.

Pour des gens comme vous, John Woo ou Ringo Lam, qui êtes des cinéastes hongkongais issus des années 80, est-ce que ce fut difficile de s’imposer dans le monde du cinéma chinois des années 2000 ?

Je crois que ça n’a pas été très difficile pour un réalisateur comme John Woo. Les gens le connaissaient bien et savaient qu’il était l’homme de la situation pour toucher le marché national. Il est réputé pour ça. C’est quelqu’un dont on sait qu’il peut mener à bon port de gros budgets et qu’il peut réaliser de grandes fresques en deux parties, même s’il tourne finalement assez peu. Les investisseurs chinois sont à l’heure actuelle très concentrés sur le marché extérieur, sur les pays étrangers. C’est surtout à partir de 2005 que l’industrie chinoise a commencé à s’épanouir et se transformer en ce qu’elle est devenue aujourd’hui. C’est à partir de là que l’industrie a commencé à être davantage concernée par la façon dont les films étaient distribués aux quatre coins du pays et par les revenus que cela rapportait. Et ça a forcément généré une sorte de dynamique industrielle qui a vu le box-office s’emballer. Forcément, moi et les réalisateurs hongkongais de ma génération, nous avions notre place dans le cinéma chinois d’aujourd’hui car nous connaissions très bien le système commercial que la Chine prétendait désormais intégrer. Dans un sens, nous leur apportions notre connaissance de ce business. Mais en même temps, il nous fallait apprendre les règles de ce nouveau marché. D’abord par rapport au public, afin de comprendre ce qui les amenait dans les salles, ce qui les poussait à aller voir les films. Et ensuite par rapport à certains tabous que nous n’étions pas autorisés à briser, comme les questions tournant autour du réalisme social ou de la religion. Peu à peu, nous avons pris conscience qu’il y avait des sujets beaucoup plus sensibles dans cette industrie que dans celle d’où nous venions. À ce jour, parfois nous pensons comprendre l’industrie, et parfois, nous nous apercevons que nous ne la comprenons pas totalement. Ça nous arrive encore de découvrir des choses dont nous n’avions pas pris conscience jusqu’ici. Aujourd’hui, John Woo, Ringo Lam, moi et d’autres cinéastes qui ont eux aussi émergé à Hong Kong dans les années 80, nous sommes utiles au marché du cinéma chinois. Je pense que les gens, ici à Pékin, spécialement les investisseurs, nous comprennent de mieux en mieux et veulent vraiment collaborer avec nous. Ils n’hésitent plus à venir nous voir pour nous demander de travailler pour eux, de leur rapporter de l’argent en tournant des films.

Les Occidentaux comptent de plus en plus sur le box-office chinois et viennent même désormais tourner certaines de leurs productions dans votre pays. Que pensez-vous de cela ?

Certains Occidentaux rêvent de rejoindre les forces hollywoodiennes tandis que d’autres, la plupart du temps ceux qui ne sont pas Américains, se préoccupent du fait que Hollywood domine le marché car ils sont très agressifs, y compris ici, en Chine, où ils essaient d’asseoir leur position en y injectant de puissantes sommes d’argent. Les gens d’ici doivent donc composer avec ça. C’est inévitable car les deux forces en présence peuvent accorder leur politique commerciale de manière à ce que chacun s’y retrouve. Les producteurs chinois doivent prendre conscience de ça tout en faisant en sorte que notre industrie devienne de plus en plus puissante. C’est la seule attitude valable : il faut avoir confiance dans le futur et avancer, afin que Hollywood ne devienne pas un modèle mondial. Heureusement, cela n’arrivera pas car nous sommes prêts désormais.

LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE ressemble à un serial, à un comic book d’aventures à l’ancienne, et évoque des films comme INDIANA JONES alors qu’il est inspiré de faits réels à la base…

Je ne me suis définitivement pas inspiré de l’Histoire. Les événements relatés dans le livre dont je me suis inspiré sont très différents de la réalité : c’est une retranscription très romantique et très fantaisiste de ce qui s’est passé. Quand nous avons commencé à travailler sur ce projet, nous avons fait des recherches et nous sommes allés à la rencontre de gens connectés à ces événements, de descendants des personnes impliquées dans ce qui s’est passé à cette époque dans cette région. Ils nous ont dit que les personnes qu’ils avaient connues étaient évidemment plus humaines que ceux du livre ou du film. À la base, l’inspiration vient de l’opéra de Pékin, mais le bouquin était formidable car il dépeignait des gens de la campagne capables de résister à une attaque par leurs simples compétences quotidiennes et de combattre leurs ennemis à leur manière, très primitive. C’est pour cela que le roman était très populaire en Chine par le passé. Il y a eu des bédés, des séries télé, un film et même un opéra inspirés de cette histoire. Le livre fut très critiqué durant la Révolution Culturelle, et pourtant c’est au cours de cette période qu’il a été adapté en opéra. C’est vous dire combien cette histoire était populaire… Vous savez, lorsque j’ai découvert l’opéra, j’étais jeune et j’avais trouvé ça totalement unique. Ce n’était pas comme les autres classiques de la propagande : celui-ci avait quelque chose de très comic-book et ça m’avait littéralement fasciné. Pendant des années, c’est resté un souvenir très fort dans mon esprit jusqu’à ce que des investisseurs viennent me proposer d’adapter cette histoire en film. Ça m’a tout de suite semblé un challenge intéressant. Le bon côté d’un tel projet, c’est que beaucoup de gens se souvenaient de l’histoire et en étaient toujours fans. Mais le danger, c’était aussi que ces mêmes personnes n’acceptent pas une nouvelle version d’un souvenir qui était toujours bien ancré dans leur mémoire. C’est pour cela que j’ai vu un challenge dans ce projet, j’avais envie de convaincre ces gens-là. Et puis j’avais également envie d’offrir une version de cette histoire à la génération actuelle qui ne la connaissait pas.

Et votre épilogue ? N’était-ce pas une manière de dire que la mémoire des héros vit davantage dans les récits populaires que dans les livres d’Histoire ?

Oui. J’ai l’impression que les héros du passé, qui se sont sacrifiés pour assurer la survie de nos sociétés, sombrent peu à peu dans l’oubli. Et je crois que les histoires que l’on raconte dans les films sont un bon moyen de leur dire que nous nous souvenons d’eux. LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE m’a semblé parfait pour ça. C’était le genre de spectacle que j’allais voir quand j’étais étudiant. Juste après avoir terminé mon lycée, je suis parti étudier à New York. C’est une époque spéciale pour moi, pleine de souvenirs précieux, et je voulais revisiter cela à travers le film. Ce n’était pas forcément bien vu par les investisseurs, ce prologue et cet épilogue situés à notre époque, mais je voulais vraiment cela dans mon film. C’était une manière de m’approprier cette histoire.

Il y a beaucoup de personnages et beaucoup de sous-intrigues dans LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE. N’aviez-vous pas peur de perdre le spectateur ?

Oui ! (rires) Non, en fait, ce qui m’inquiétait vraiment, c’était que les spectateurs qui connaissaient déjà l’histoire s’ennuient. C’est pour ça que j’ai voulu les nourrir avec des éléments nouveaux, que j’ai moi-même rajoutés et qui paraissaient intéressants. Et ce choix s’est avéré controversé : certaines personnes, comme des investisseurs ou des scénaristes, étaient dégoûtées par ces éléments nouveaux. Certains pensaient qu’ils n’étaient pas nécessaires et d’autres les refusaient tout simplement. Parmi ces éléments, il y avait évidemment les scènes situées de nos jours. Je tenais à ces séquences parce qu’elles me permettaient de rendre le film plus proche de moi, c’est pour ça que je les ai rajoutées. Et au final, j’ai eu raison parce que, par dessus le marché, ça m’a sauvé la mise sur la fin du film.

Comment ça ? (ATTENTION, SI VOUS N’AVEZ PAS VU LE FILM, SAUTEZ CETTE RÉPONSE)

Nous avions tourné la séquence de l’avion que vous voyez à la fin – celle où le héros s’accroche à l’avion du méchant – comme la vraie conclusion de l’histoire mais un certain nombre de spectateurs la trouvaient trop invraisemblable et ne l’acceptaient pas. Nous avons donc retourné cette fin avec cette fois-ci un duel plus réaliste entre les deux antagonistes, puis j’ai eu l’idée d’intégrer la séquence de l’avion dans l’épilogue qui se passe de nos jours, quand le héros retourne dans sa famille. C’était une belle manière de préserver cette scène, que j’aimais beaucoup.

Il y a pas mal d’humour, de trucs dingues et de scènes « over the top » dans le film mais il s’en dégage néanmoins un parfum d’innocence et d’héroïsme très premier degré. Pensez-vous que cette démarche soit importante lorsqu’on fait des films à grand spectacle pour le grand public ?

Les films ne sont pas des choses figées. J’ai voulu faire LA BATAILLE DE LA MONTAGNE DU TIGRE de manière à ce que les spectateurs y prennent du plaisir et puissent en parler ensuite de différentes manières. Je pense que le récit possède plusieurs faces, avec le côté film d’action, le côté axé sur les personnages, le côté « serial » dont vous me parliez, etc. Je pense que c’est ça que viennent chercher les gens lorsqu’ils ont besoin de divertissement. Ils n’ont pas juste envie de s’asseoir devant une histoire simple et téléphonée. Ils veulent être surpris. Je pense que c’est très important d’arriver à se synchroniser avec cette énergie unique qui est à l’œuvre dans une salle de cinéma et qui permet à deux générations différentes de partager la même histoire, l’une la découvrant tandis que l’autre la revit quelque peu différemment. Je voulais donc que le film soit plein d’humour et de légèreté, mais tout en traitant sérieusement mes personnages. Le tout sans que jamais que ces choix ne nuisent les uns aux autres. C’est ainsi, je pense, que le public se sent plus proche des réalisateurs, parce que, lorsqu’ils sentent que l’on tente de s’adresser à eux, ils ont l’impression d’être approchés de manière amicale. Ils n’ont pas l’impression que l’on s’adresse à eux de manière snob, ni de voir un film qui semble philosopher avec un petit doigt en l’air. En fait, quand vous faites un film en gardant toujours en tête les réactions de votre public, vous produisez quelque chose dont les gens vont forcément se sentir très proches, avec lequel ils vont développer un rapport intime. Il faut toujours rester proche des spectateurs.

Pourquoi avoir pris Tony Leung Ka Fai pour interpréter le terrible Hawk et l’avoir rendu méconnaissable ?

Hawk est un personnage très connu en Chine, qui a connu une large postérité, notamment grâce à sa présence dans la culture populaire. Tout le monde, au sein de la population, s’en fait une idée bien précise. C’est pourquoi c’était un vrai challenge non seulement de l’imaginer à l’écran mais aussi de l’interpréter. Il ne faut pas le jouer de manière trop puissante, ni de manière trop faible, afin de rester le plus proche possible de l’image qu’ont en tête les gens. Avec l’opéra, l’ancienne adaptation en film ou la bande dessinée, les gens savaient qui était Hawk. On en a discuté avec Tony et on est tombé d’accord sur le fait que les spectateurs ne devaient pas voir l’acteur mais le personnage, sans savoir qui l’interprète. C’est pour cela que, durant la promotion du film, nous avons fait exprès de ne pas mentionner Tony. Il est évidemment cité dans le générique, mais personne ne savait qu’il était dans le film avant de pénétrer dans la salle. Le personnage est tellement populaire, depuis si longtemps, que le public attendait avec impatience de le voir apparaître à l’écran. Et j’ai essayé, dans la manière de le représenter, de trouver l’équilibre entre le fantasme et la réalité.

Vous êtes particulièrement à l’aise avec la 3D comme en attestent tous vos derniers films. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette technologie ?

C’est évidemment une nouvelle manière de capter l’attention du spectateur. Et surtout, le plus important à mes yeux, c’est qu’il y ait des films chinois qui utilisent cette technologie. C’est une de mes motivations principales. La plupart des productions en 3D font appel aux techniciens qui travaillent pour Hollywood. Or, je pense que c’est important pour notre industrie de développer cela afin d’y avoir accès, ici, chez nous. Avec les budgets dont nous disposons désormais, c’est possible. C’est pour cela que je continue de tourner en relief : afin de former et de développer des équipes locales qui soient capables d’utiliser cette technologie. N’importe quel film peut-être tourné en 3D, et pas seulement les gros blockbusters de science-fiction hollywoodiens. Le relief permet de proposer une expérience en salles différente et c’est pour cela que nous avons tout intérêt à l’employer. Mais cela ne s’apprend pas en 5 minutes. Il faut continuer de produire des films en relief, afin de nous perfectionner de plus en plus.

Allez-vous bel et bien remonter la deuxième partie de THE CROSSING de John Woo, comme nous l’avons entendu récemment ?

Pas exactement. C’est le film de John Woo et je ne pense pas que qui que ce soit puisse se mêler du travail de John. J’ai bossé de manière très rapprochée avec lui par le passé, je le connais bien et, sur le montage de la deuxième partie de THE CROSSING, j’ai pensé que je pouvais être utile en lui filant un petit coup de main, en étant à ses côtés et en lui apportant un point de vue extérieur. Mais le film est toujours monté par John. Cette rumeur comme quoi j’ai pris en main le montage du film est fausse. Et je rajouterais que c’est injuste pour John de répandre ça.

Vous travaillez sur quoi actuellement ? Sur la suite du JOURNEY INTO THE WEST de Stephen Chow ?

Tout à fait. Stephen et moi, nous avions déjà évoqué la possibilité d’une collaboration il y a une quinzaine d’années, sans que rien ne se fasse à l’arrivée. Et lorsqu’il m’a appelé l’an dernier pour me proposer de réaliser la suite de son film, j’ai d’abord pensé que c’était une mauvaise idée car j’avais déjà mon propre projet d’adaptation du roman La Pérégrination vers l’Ouest. Puis, comme nous discutions depuis pas mal d’années et qu’il semblait penser que c’était enfin le bon moment de travailler ensemble, j’ai reconsidéré mon point de vue. Il venait de réaliser sa propre adaptation donc pourquoi pas en réaliser la suite plutôt que de faire une nouvelle version à ma sauce… Je crois que c’est un projet très intéressant pour nous deux. Nous sommes des cinéastes très différents, avec leur propre personnalité, et j’avais envie de voir ce qu’allait donner un film sur lequel nous allions pouvoir enfin travailler ensemble.

Aura-t-on droit à un troisième DETECTIVE DEE ?

Oui, clairement. Nous finalisons actuellement le scénario et nous avons prévu de lancer la production l’an prochain.

Une dernière question : avez-vous vu MAD MAX : FURY ROAD ?

Hélas non, car le film n’est pas distribué en Chine pour l’instant. Il va falloir que j’aille le voir dans un autre territoire car c’est un film que j’attends énormément. J’avais trouvé la bande-annonce incroyable et George Miller est un très grand cinéaste.

Remerciements à Pascal Launay, Jean-Christophe Buisson et Jonathan Zaurin.

1 Commentaire

  1. Fest

    Chouette itw, merci Arnaud.

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