LE CŒUR DES TÉNÈBRES

Ancienne comédienne (on peut l’apercevoir brièvement dans BABE, UN COCHON DANS LA VILLE), l’Australienne Jennifer Kent signe avec MISTER BABADOOK son premier long-métrage. Considérant le plébiscite qu’a reçu cette minuscule production, il y a fort à parier que ce ne soit pas son unique essai !

Essie Davis, incroyable interprète d'AmeliaComment vous expliquez-vous qu’aussi peu de réalisatrices œuvrent dans le cinéma fantastique ?

Déjà, il y a peu de réalisatrices, comparé aux hommes. Mais en dehors de ça, je n’ai aucune réponse à vous apporter.

C’est d’autant plus dommage, que je pense qu’en tant que femme, vous n’avez pas les mêmes tabous que nous. Je pense par exemple à la façon dont vous abordez la figure maternelle.

C’est marrant parce qu’un de vos confrères américains m’a dit exactement la même chose !

Mais c’est logique : en tant qu’homme, on a un rapport à notre mère qui impose une sorte de respect et de distance que vous n’avez pas.

C’est vrai. En sortant de la projection à Sundance, un adolescent d’une quinzaine d’années est venu me voir pour me dire à quel point mon film l’avait terrifié. Je crois en effet que cette sorte de relation est le cauchemar viscéral de tout petit garçon. Il était d’ailleurs évident pour moi que l’enfant devait être un garçon, pas une fille. Il me fallait cette bascule masculin-féminin pour que le film fonctionne. Ceci étant dit, ce personnage de mère m’effraie également (rires) !

Revenons sur le début de votre carrière en tant qu’actrice. Vouliez-vous alors être déjà réalisatrice ?

Alors que j’étais une petite fille, j’étais intéressé par l’écriture en fait. J’inventais des pièces que je montais ensuite. J’étais obsédé par l’écriture. Quand j’ai eu 18 ans, j’ai étudié l’art dramatique, l’industrie cinématographique australienne me semblait trop peu développée pour que j’espère y faire carrière en tant que metteur en scène. Je suis donc entrée dans notre institut national d’enseignement de l’art dramatique et j’y ai reçu une formation entièrement dirigée vers la carrière d’acteur : il était pour nos enseignants inenvisageable que l’on puisse devenir metteur en scène. J’ai donc suivi leurs règles, et j’ai fait l’actrice pendant quelques années, mais je me suis vite ennuyée, et je me suis mise à haïr ça. Je n’avais pas le tempérament adapté pour être actrice. Je n’aimais pas être devant la caméra. Je suis donc revenue vers ce qui est en moi depuis mon enfance : raconter des histoires.

Avez-vous appris des choses en tant qu’actrice, notamment quand vous avez travaillé sous la direction de votre compatriote George Miller ?

Oui, énormément parce que du coup, je connais et j’aime les acteurs. Beaucoup de jeunes réalisateurs ont peur des acteurs, ou ils les piègent pour obtenir ce qu’ils veulent. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose : l’honnêteté paie toujours. Si je n’avais pas été honnête avec Essie (Davis, qui joue la mère – NDA), je l’aurais tuée.

Sur le tournage de MISTER BABDOOKC’est assez marrant de vous entendre dire ça, alors que vous dites avoir beaucoup appris de Lars von Trier en l’observant travailler sur DOGVILLE. Or, Von Trier a tout de même la réputation d’être atroce avec ses acteurs.

(Rires) Oui, j’ai pu observer toute la conception de DOGVILLE, du début à la fin. Et ce que je peux vous assurer, c’est qu’il adore et qu’il chérit ses comédiens. Tout ce que vous entendez à son propos est monté de toutes pièces, c’est de la publicité (rires). Il a une relation douteuse avec les femmes, ça c’est vrai, mais avec les comédiens, il est vraiment bon et généreux. Il sait leur donner de l’espace pour s’exprimer.

Je n’ai pas vu l’épisode de série télé que vous avez réalisé pour TWO TWISTED. Que pouvez-vous m’en dire ?

Eh bien, c’est de la télévision. Je ne veux pas dire par là que c’est moins bien, mais j’avais des contraintes assez lourdes, et puis j’avais un univers à respecter qui n’était pas le mien. Cette expérience m’a beaucoup appris. Je pensais que je ne pourrais jamais réaliser quelque chose dont je ne serais pas l’auteur, et je me suis rendu compte que j’avais là un a priori stupide. Ça m’aide énormément actuellement, parce que je reçois beaucoup d’offres de grands studios américains, et je suis plus ouverte à ce qu’ils peuvent me proposer. Je reste prudente, j’ai déjà refusé deux gros projets de studios parce que les histoires ne me plaisaient pas.

La télévision vous apprend aussi à gérer des moyens et des délais très réduits.

C’est vrai. Sur MISTER BABADOOK j’avais droit à deux ou trois prises maximum, comme à la télé. On ne peut pas se permettre d’être à la cool avec des budgets pareils. Mais je suis de nature très préparée.

Quand vous avez réalisé votre court-métrage MONSTER, aviez-vous déjà MISTER BABADOOK en tête ?

Non, pas du tout ! Après MONSTER, j’ai pas mal travaillé sur des films assez ambitieux, en terme de budget s’entend. Mais je me suis vite rendue compte que je n’y arriverais pas. Je me suis donc concentrée sur MISTER BABADOOK, qui se base sur une chose à laquelle je crois profondément : il faut savoir faire face à votre part la plus sombre, car sinon elle rejaillira d’une façon incontrôlée et absolument terrible. Votre existence a forcément des hauts et des bas, il faut savoir embrasser les deux, sinon, vous allez droit dans le mur, vous allez foutre en l’air votre vie.

Le court-métrage de Jennifer Kent, MONSTER :

Parlons de la distribution de MISTER BABADOOK …

Essie est une amie à moi. Nous étions à l’école d’art dramatique ensemble. Je n’ai pas écrit le film pour elle, mais elle s’est imposée a posteriori, parce que je sais qu’elle est très, très forte, même si elle peut dégager cette sorte de douceur, voire de fragilité. Le petit Noah (Wiseman, interprète du garçon – NDR) n’avait que six ans lors du tournage. C’est très, très jeune. Javais une directrice de casting brillante qui a auditionné 400 enfants environ. J’ai vu une grosse centaine de ces tests. Je cherchais un profil très particulier. Je voulais un enfant émotionnellement robuste, mais je ne voulais pas d’un enfant trop expérimenté, comme ces enfants acteurs trop préparés, trop parfaits. Noah s’est facilement imposé : il dégageait quelque chose d’innocent. Quand je vous disais que je n’aime pas que l’on se montre condescendant avec des comédiens, ça implique également les enfants. Je lui ai donc bien expliqué l’histoire du film, en version « G-rated » tout de même (rires). Mais il avait bien conscience de tout ce qui se déroulait dans le scénario. Quand il devait être en colère, je me mettais en colère face à lui. C’est un enfant très empathique, et donc il était facile pour lui de suivre ma colère, et de la répercuter sur Essie. Ce qui est fou, c’est que dès que je criais : « Coupez ! », il sortait immédiatement de son personnage et me déclarait avec un large sourire : « Je suis trop bon, hein ? Je l’ai bien fait cette fois ! » (rires). C’était étonnant. Ceci étant dit, j’étais extrêmement anxieuse à l’idée que tout mon film repose sur un si petit enfant.

Noah Wiseman, la découverte du filmEn France, la loi protège énormément les enfants acteurs, et il est très compliqué d’avoir de vraies journées de travail avec eux. Est-ce la même chose en Australie ?

Oui, quasiment. Sauf que nous avons tourné en Adelaide, qui a sur ce sujet un cadre juridique plus accommodant pour les tournages. Nous n’aurions pas pu tourner à Sydney, pas avec notre budget en tout cas. Sa mère est également une psychiatre, et elle nous a beaucoup aidés.

Est-ce que Noah a vu le film ?

J’ai refusé. Je lui ai juste laissé voir les trente premières minutes. Il était très fier de lui. Il peut.

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Vous avez utilisé Kickstarter pour compléter le budget. Mais de quelle enveloppe budgétaire disposiez-vous pour tourner ce film ?

On m’a interdit de le dire, mais je pense pouvoir vous avouer que ça n’était pas assez. C’était même très, très dur. Je m’en suis sorti grâce à deux choses. En premier lieu mes producteurs, qui ont été absolument géniaux. Mais surtout, mon équipe m’a offert trois jours de travail quand ils ont vu ce qui nous restait à faire et ce que nous avions déjà obtenu. Au final, j’avais donc 35 jours de tournage. Avec un enfant, c’était vraiment difficile. Il n’y avait pas de gras. Je dois aussi beaucoup à Radek Ladczuk, mon directeur de la photographie, qui m’a beaucoup apporté et s’est montré super efficace.

Amelia, seule touche lumineuse dans un univers très sombreParlons justement de la lumière : c’est un film très sombre, et la seule touche de blanc, c’est la mère. Je crois d’ailleurs que c’est le seul personnage blond de tout le film.

Effectivement. J’ai beaucoup bataillé avec Essie pour qu’elle revienne à sa blondeur naturelle (Essie Davis est brune dans la série qui l’a faite connaître, MISS FISHER ENQUÊTE – NDA). Mais je n’ai pas voulu du pur noir et blanc, déjà parce que le film aurait été plus difficile à produire, mais surtout parce que je pense que le film n’aurait plus du tout semblé contemporain. De la même façon, je ne voulais pas que l’on dessature l’image en postproduction. Ce genre d’effet rend tous les films très génériques, trop similaires. Nous avons donc travaillé l’image directement devant la caméra, notamment avec mon chef décorateur qui n’a utilisé qu’une palette de couleurs très limitée : tout est en zone de gris, avec un peu de bleu et des touches de bordeaux. Il y a bien un tout petit peu de vert, mais vraiment très peu. C’était un gros boulot.

Je suis étonné par ce que vous dites sur l’aspect contemporain, parce que j’ai justement eu l’impression que vous aviez cherché à ne pas dater le film.

C’est vrai, mais j’ai voulu que le contexte reste contemporain, ce qui est différent de moderne. À ce titre, je suis très inspirée par certains films de David Lynch, comme BLUE VELVET : il y a des chose qui font très fifties par exemple, mais ça n’est pas une reconstitution historique pour autant.

Une petite featurette sur le travail du directeur artistique du film :

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Il est temps que nous parlions du monstre ! Son nom tout d’abord : Babadook fait penser à la Baba Yaga des contes russes.

Quand j’ai écrit le scénario à Amsterdam, je partageais mon appartement avec un écrivain serbe et je lui ai demandé quel était l’équivalent serbe du croquemitaine. Et il m’a dit : « baba yorga ». Comme vous vous en doutez, c’est la même racine que Baba Yaga. Mais je ne voulais pas reprendre un terme étranger texto, il fallait que ce nom semble venir de nulle part. J’ai donc laissé faire mon imagination, et Babadook a fini par s’imposer à moi. Je crois que la similitude avec « book » (« livre » en anglais – NDA) a joué. Mais j’aime bien aussi la sonorité de ce nom qui a l’air un peu folle et très enfantine.

Le livre de conte, au coeur du filmComment avez-vous designé le Babadook ?

Il y a deux niveaux à ce personnage : en haut, c’est un homme avec un chapeau. En bas, ce sont les ténèbres. C’est très dur de filmer du « rien », du « vide ». Et avec ce fonctionnement sur deux niveaux, je pouvais identifier le monstre, tout en créant une créature qui semble être constituée de pures ténèbres. J’aime également beaucoup l’énergie qui se dégage des silhouettes d’insectes et ça se ressent dans ce design. Enfin, je suis une grande amatrice de films muets, notamment de la période expressionniste, ce qui est également sensible dans le look du Babadook. Cette créature était donc la somme d’une série d’images que j’affectionne, il n’a pas été vraiment conçu avec une approche intellectuelle.

Vous me parlez de cinéma muet, d’insectes, votre film appartient indéniablement à la même famille que MAMA ou L’ORPHELINAT. Quand allez-vous travailler avec Guillermo del Toro ?

(Rires) Et bien, Guillermo m’a dit qu’il avait adoré mon film, et je crois que c’était la meilleure chose qui puisse m’arriver (rires). Ce qui est certain, c’est que de toutes les personnes que j’ai rencontrées depuis la sortie de mon film, il est celui qui revient le plus sur le tapis. Ce que j’adore chez Guillermo, c’est qu’il n’a aucune condescendance envers le genre : c’est pour lui du grand art, au même titre qu’un film social réaliste par exemple. Pour moi, des films comme LES DIABOLIQUES, LES YEUX SANS VISAGE, ou même LA BELLE ET LA BÊTE sont d’immenses chefs-d’œuvre. Pourquoi vous n’en produisez plus des comme ça ici d’ailleurs ?

C’est compliqué. En ce qui me concerne, et pour faire très vite, je pense que la France nourrit une certaine crainte envers tout ce qui a trait à l’imaginaire et au cinéma narratif, comme l’art moderne redoute ce qui est trop figuratif. La puissance de la Nouvelle Vague, et la lourdeur de son héritage, n’est probablement pas pour rien dans tout ça. En tout cas, on entend souvent dire que l’imaginaire n’a pas sa place en France.

C’est des conneries.

Amelia, Noah, et le livre interditRevenons à votre film : avez-vous conçu le livre en même temps que le scénario ?

Pour moi, tout l’univers du film émane du livre qui est le cœur de mon histoire. Il a donc fallu créer le livre en amont, six mois avant le début des prises de vue, mais pas avant que j’ai défini l’apparence et le comportement du Babadook. J’ai travaillé avec l’artiste américain Alexander Juhasz pour le design du livre. Je suis très heureuse de vous dire que ce livre est désormais en ma possession (rires) ! Nous allons d’ailleurs le commercialiser, avec une fin différente de celle que l’on voit dans le film.

Quels sont vos projets en tant que cinéaste ?

J’ai deux films en route. Celui qui avance le mieux se déroule en Tasmanie, en 1820. J’espère pouvoir créer un univers qui s’approche de « L’Enfer » de Dante.

Ça sent Gustave Doré tout ça !

Oui, forcément. Par exemple, nous serons dans une nuit perpétuelle. C’est une histoire de vengeance féminine, c’est une fable sur l’inutilité de la violence.

C’est marrant, j’ai du mal à vous imaginer tourner quelque chose de graphiquement violent …

Ah bon ?! Alors attendez de voir ce film (rires) !

À LIRE ÉGALEMENT
Notre critique de MISTER BABADOOK

Entretien conduit initialement pour le magazine 3 Couleurs et utilisé pour l’article consultable gratuitement pages 74

Un grand merci à Juliette Reitzer et Etienne Rouillon

Merci également à Annie Maurette

1 Commentaire

  1. Leto

    Son prochain projet a l’air intriguant, hâte de voir comment se poursuit sa carrière après ce bon petit film d’horreur !

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