LA MORT EXTRA-LARGE

Disponible dans les bacs de DVD depuis début décembre, le projet ABC OF DEATH – initié par Todd Brown, le fondateur du site Twitch – est éminemment sympathique sur le papier : 26 réalisateurs fantastiques se sont chacun vu confier un court-métrage basé sur une lettre de l’alphabet. Intriguant, mais à l’arrivée, le résultat est fortement inégal.

Ceci n’est pas nécessairement une surprise puisque cet état de fait est inhérent à l’exercice de l’anthologie cinématographique. Dans ce cas précis cependant, l’impression est encore accentuée du fait de la simple quantité de courts, ainsi que de l’impression persistante qu’il manquait au projet une vision forte. Lâchés dans la nature sans véritable ligne directrice, les auteurs affichent ainsi un degré d’implication fortement variable, et il en résulte une majorité d’œuvrettes oubliables côtoyant une poignée de petites perles (les segments des inattendus Kaare Andrews ou Marcel Sarmiento), ainsi que quelques gros foutages de gueule (au premier rang desquels le court probablement torché en une demi-heure d’un Ti West plus fumiste que jamais). Dans le lot, notre Xavier Gens national n’a aucun mal à surnager, livrant avec X IS FOR XXL un petit court ultra-efficace dans lequel le gore choc sert avant tout une réflexion mordante sur le culte du corps dans notre société moderne. C’est encore lui qui nous en parlait le mieux, quand nous l’avons rencontré en février dernier, au moment du festival de Gérardmer 2013.

Commençons par la question standard : comment es-tu arrivé sur le projet ABC OF DEATH, et qu’est ce qui t’as intéressé dans l’exercice ?

En fait, Todd Brown du site Twitch m’a envoyé un message via Facebook pour me dire qu’il préparait une anthologie avec 26 réalisateurs et me demander si je voulais y participer. J’ai répondu que c’était super, je l’ai remercié d’avoir pensé à moi car j’étais enchanté, et puis j’ai posé la question fatidique : « Quel est le budget ? ». Et il m’a répondu « 5 000 dollars ». Et là je me suis dit « putain… ». Tu sais que tu te mets dans la merde à partir du moment où tu as dit oui avant de connaître le budget. J’ai réfléchi et je me suis dit que j’allais adopter la méthode de mes débuts, quand j’étais plus jeune et que je voulais faire mes courts-métrages. Et j’ai appliqué cette méthodologie-là. J’ai demandé des faveurs à mes techniciens, au producteur Michel Teicher de chez Rita Films, avec lequel j’avais fait une pub. Vraiment, j’ai essayé de trouver des solutions pour qu’on arrive à faire aboutir le projet. Au final, on a un petit objet déviant, c’est assez drôle.

Justement, ce qui est intéressant c’est que ce segment est l’un des seuls à posséder, disons, un message. Comment t’es venue cette idée-là ?

Quitte à faire un court, il fallait que j’arrive à faire quelque chose à la limite de l’expérimental, et je voulais traiter de l’influence de la publicité sur le corps. Et surtout de la façon dont une personne en surpoids reçoit ces informations, ce zapping quotidien de publicités et d’affiches qui renvoient une image de la femme parfaite. Certaines femmes comme celle du film, ne renvoient pas cette image, et je voulais vraiment montrer ce que ça pouvait provoquer chez quelqu’un. L’incidence de tout ça va amener aux actes que l’héroïne finit par commettre, actes que j’ai traités avec une sorte de second degré, mais tout en parlant vraiment de cette incidence. C’est pour ça que XXL me paraissait être le bon titre.

D’ailleurs, l’idée a-t-elle découlé du fait que tu t’es vu attribuée la lettre X ?

Pour être honnête, j’étais persuadé que j’allais avoir la lettre X. Donc je me suis demandé ce qu’il y avait comme mot à illustrer. Le premier truc qui m’est venu en tête, c’était « XXX », donc au début c’était un porno. Après, je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir raconter avec ça. Un mec qui tue une nana avec sa bite, ou une nana qui tue un mec avec sa chatte, bon… Je ne trouvais pas un truc super original. Finalement, j’étais dans le métro, et je vois une superbe meuf en bikini sur une affiche avec la mention « existe aussi en XXL ». Je me suis demandé pourquoi ce n’était pas la fille « XXL » qu’on voyait sur l’affiche justement, et l’idée est venue de là. Je me suis dit qu’on verrait cette femme se faire humilier, se faire découper et à la fin, prendre la pose comme ce mannequin, mais complètement écorchée. Il y a plein de sens dans ce plan final et pour moi c’était important d’évoquer tout ça.

Tu parlais de ton expérience dans le court-métrage et justement, comment as-tu mis à profit ton passé dans le court et le clip pour réussir le film dans ces conditions-là ?

C’est très compliqué de pouvoir tourner avec 5 000 dollars, surtout avec l’ambition qu’on avait. Dans l’absolu, sans les faveurs que nous avons obtenues, le film aurait dû coûter entre 30 et 40 000 dollars, mais on a réussi à rentrer dans une enveloppe de 5 000. Je sais que Michel Teicher a rajouté un peu à la fin, car il n’y avait pas assez d’argent pour la post-production. On aurait vraiment été en galère sans ça. En fait, on aurait fait ce qu’a fait Ti West, qui a tourné son segment pour le budget donné. Et quelque part, son film est le plus honnête par rapport au budget. Tous les autres ont vraiment été chercher de l’aide, ont fait l’effort de refaire un court-métrage, avec l’énergie typique de l’exercice. Chapeau bas aux autres parce que le cinéma thaïlandais ou japonais n’a pas les mêmes moyens que nous, et c’est vraiment galère.

Comment juges-tu le projet dans son ensemble ?

Très inégal, forcément, avec vingt-six films. On est une minorité à l’avoir pris très sérieusement et une majorité qui l’ont pris comme une blague. Je pense que dans la manière dont il a été abordé, le projet ne nous permettait pas de nous interroger sur sa répercussion, mais je me rends compte aujourd’hui qu’elle est énorme. Pour les gens, c’est un objet bizarre, atypique, et je pense qu’il n’y aura qu’un film comme ça dans l’histoire du cinéma. Il y a PARIS JE T’AIME, NEW-YORK JE T’AIME et ABC OF DEATH. Je trouve ça assez cool, en fait, parce que c’est une vraie proposition différente. Moi, ce qui m’a vraiment plu, c’est qu’il propose autant de points de vue divergents de metteurs en scène venus du monde entier.

Et malgré le fait qu’il soit souvent inégal, penses-tu que le format anthologie reste un exercice intéressant ?

Selon moi, il y a une expérience évidente à faire ça. Je n’ai pas pensé à me positionner différemment par rapport aux autres mais je me suis dit : « Expérimentons, essayons ». Le challenge, c’est l’audace. C’est rare d’avoir de l’audace quand tu fais du cinéma aujourd’hui. Il faut rentrer dans des cases, être sage. Là je me suis dit que je pouvais être audacieux, et j’ai fait ce film en pensant à ça. Je reviens juste sur une chose. Je cherchais à faire un court efficace et je cherchais à me souvenir de courts fait par des grands metteurs en scène qui auraient pu être efficaces, dans cet esprit-là. Et j’ai été très inspiré par THE BIG SHAVE de Martin Scorsese, auquel je trouvais une simplicité évidente dans la façon dont le film est fait. Clairement, l’idée du jeune homme qui se rase et qui s’écorche de plus en plus le visage a été une influence sur la femme qui s’épluche dans mon film.

http://www.dailymotion.com/video/x6kah0

À titre personnel, qu’est-ce que tu as retenu de ta participation au projet ?

Franchement, je me suis amusé. Il y a eu une espèce de libération par rapport au genre. Je me suis pris à vraiment intellectualiser le genre à ce moment-là, alors que je n’ai pas tendance à le faire. J’ai trouvé la démarche vraiment intéressante. Je me suis pris à aimer ça, à prendre du plaisir à tourner à Paris en plus, puisque j’ai très rarement l’occasion de tourner en France. Ça fait plaisir de pouvoir rentrer chez soi le soir tout en arrivant à faire des choses chez nous. Ça reste un film très gore mais français, et je pense que c’est important de le souligner. Ça parle en français, pas en anglais, et le film fonctionne. On a eu beaucoup de bon retours. En fait, je pense qu’il reflète vraiment la vague « French Frayeurs », avec ce côté extrême du genre français.

C’est clairement l’un des meilleurs segments de l’anthologie.

Parce qu’il y a une vraie démarche de créativité. Beaucoup ont fait des blagues alors qu’il y avait une réelle possibilité créatrice derrière. Je pense que ça a manqué de producteurs sur les autres projets, pour tendre vers ça. Le mien, Michel Teicher, a une agence de pub et pour lui, si on faisait le film, il fallait qu’il soit de très bonne facture. Donc il m’a poussé vers ça. Et ça, c’est indispensable. J’ai fait plusieurs pubs avec lui et à chaque fois, la qualité artistique est une priorité, il faut que ce soit bon pour répondre aux exigences des clients et autres. Et sur un court comme celui-ci, pour eux, il fallait que ce soit un objet que l’agence puisse montrer. Donc forcément, on s’est donné les moyens de le faire bien.

En fait c’est un projet global sur lequel il n’y a pas eu de vision unificatrice, en dehors de la démarche initiale de contacter les gens.

Oui, je pense qu’il y a juste eu la démarche marrante de dire « ouais, venez les gars, on le fait ». Et c’est tellement ça qu’au bout d’un moment, il y en a certains qui n’en ont rien à foutre et cela donne des segments comme MISCARRIAGE (NDR : Il s’agit du segment réalisé par Ti West). C’est du foutage de gueule, franchement. Il y en a qui ont pris le blé, se sont acheté un 5D et voilà.

Penses-tu qu’il y a toujours un avenir pour le genre horrifique chez nous ?

Je pense qu’il y a vraiment un avenir. Après, il faut avoir un ou des distributeurs qui acceptent de suivre ça, de le prendre à bras le corps. Je pense notamment au Pacte ou à Wild Side, ce sont des gens qui aiment vraiment ça. Mais il faut qu’ils arrivent à se retrouver sur des projets qui ne soient pas des grosses prises de risque au niveau financier ou commercial, qu’ils puissent rentrer dans leurs frais. C’est là tout le problème. Si tu fais un film un peu extrême, tu arrives à bien le vendre à l’étranger, donc à ce moment-là tu peux gagner de l’argent dessus, mais il faut que ton distributeur soit aussi ton vendeur international, sinon il perd de l’argent. J’aimerais faire un film fantastique dans l’esprit du SIXIÈME SENS de M. Night Shyamalan, ce type d’atmosphère angoissante où les fantômes sont palpables et ont une raison d’être là. Et sans que ça tombe fatalement dans le gore. Le gros problème du gore, c’est qu’il est désormais destiné au marché de la vidéo, à condition d’avoir un propos derrière. Mais aujourd’hui, je me tourne plus vers le fantastique et moins vers du cinéma d’horreur réaliste, type survival horror. Il y en a trop eu.

En parlant de ventes à l’étranger justement, comment ressens-tu cette différence de perception entre les films de genre français chez eux et à l’étranger ? Ici, ils sont souvent décriés par les fans de fantastique, alors qu’on les célèbre à l’étranger…

Je trouve ça dommage. Déjà, la presse spécialisé ne soutient pas vraiment ces films, ou alors c’est le cas parfois, pour un ou deux films dans la masse. Je pense qu’un film de genre fait en France doit être soutenu par la presse spécialisée française, ne serait-ce que pour l’aider à trouver un public, et il ne faut pas en parler uniquement pour le casser. Parce que quand on se fait casser, c’est deux fois plus violent que pour un mauvais slasher américain en fait. En tout cas, les conséquences sont plus désastreuses car derrière un film d’horreur américain, il y a un studio dont le but est de faire de l’argent. PARANORMAL ACTIVITY, SAW, même MAMA, sont des films qui ont un véritable appui marketing. Chez nous, les films sont très indépendants. Ce sont des films d’horreur faits par des auteurs, dans le sens où ce sont les réalisateurs qui en ont écrit le scénario. C’est le cas depuis Alexandre Aja et HAUTE TENSION, en 2003. Dans VERTIGE d’Abel Ferry par exemple, il y a une vraie proposition. Le film bascule dans le survival horror certes, mais toute la partie en montagne, c’est proprement inédit pour un film français. C’est dommage de ne pas le souligner. Pareil pour MARTYRS, c’est une vraie proposition radicale. Dans ce cas-là, le film a été soutenu par la presse spécialisée, mais la critique classique l’a totalement ignorée, quand le film ne s’est pas fait défoncer comme tous les autres. Ces critiques ne savent pas ce que c’est, ils ne savent pas comment appréhender les films que l’on fait. Ils ne respectent même pas les maîtres du genre comme Dario Argento, donc forcément, cette proposition de cinéma français alternatif passe totalement à la trappe.

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TITRE ORIGINAL The ABCs of Death
RÉALISATEURS Kaare Andrews, Angela Bettis, Hélène Catet et Bruno Forzani, Ernesto Diaz Espinoza, Jason Eisener, Adrian Garcia Bogliano, Xavier Gens, Lee Hardcastle, Noboru Iguchi, Thomas Capelen Malling, Jorge Michael Grau, Anders Morgenthaler, Yoshihiro Nishimura, Banjong Pisanthanakun, Simon Rumley, Michel Sarmiento, Jon Schnepp, Srjdan Spasojevic, Timo Tjahjanto, Andrew Traucki, Nacho Vigalondo, Jake West, Ti West, Ben Wheatley, Adam Wingard, Yudai Yamaguchi
SCÉNARIO Kaare Andrews, Simon Barret, Hélène Cattet et Bruni Forzani, Adrian Garcia Bogliano, Lee Hardcastle, Noboru Iguchi, Yoshihiro Nishimura, Simon Rumley, Jon Schnepp,  Srjdan Spasojevic, Nacho Vigalondo, Dimitrije Vojnov, Ti West, Yudai Yamaguchi
CHEF OPÉRATEUR Harris Charalambousse, Manuel Dacosse, John D Dominguez, Magnus Flato, Ernesto Herrera, Chris Hilleke, Karim Hussain, Nicolas Ibieta, Nemanja Jovanov, Milton Kam, Antoine Marteau, Shu G Momose, Yasutaka Nagano, Laurie Rose
MUSIQUE Philip Blackford, Simon Boswell, Yasuhiko Fukuda, Jake Barnes Luckett, Nobuhiko Morino, Kou Nakagawa, Julio Pilado, Kevin Riepl, Johannes Ringen…
PRODUCTION Todd Brown, Ant Timpson, Simon Boswell…
AVEC Ingrid Bolso Berdal, Erik Aude, Michael Smiley, Neil Maskell, Ivan Gonzalez, Fraser Corbett, Sissi Duparc, Chems Dahmani, Lee Hardcastle, Hiroko Asaki, Peter Pedrero…
DURÉE 123 minutes
ÉDITEUR Optimale
DATE DE SORTIE 4 Décembre 2013 (en DVD uniquement)
BONUS
A.B.C.D.H.I.J.R.T.V.W
Sélection d’images en coulisses
Featurettes
Making of
Scènes coupées
AXS TV
Bandes-annonces

1 Commentaire

  1. Jerome

    Justement je n’ai pas compris le propos de ce court-métrage. Une explication peut-être ?

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