LA MORT DANS L’ÂME

Cela fait quelques temps que nous voulions revenir sur LIVIDE, le film d’Alexandre Bustillo et Julien Maury. La récente diffusion du film à la télévision et sa disponibilité en VOD nous permettent d’évoquer l’expérience avec les deux réalisateurs lors d’une interview qui traite principalement… des défauts du film !

LIVIDE est un drôle de film. Par bien des aspects, il s’agit d’une œuvre raté, un petit film d’horreur de prime abord classique, qui vrille vers la poésie fantastique avec une ambition qui peut sembler déplacée, notamment en regard de sa narration particulièrement chaotique. Et pourtant, c’est bien sur ce point que Julien Maury et Alexandre Bustillo parviennent à livrer un film unique en son genre, qui propose une imagerie inédite dans le cadre d’une production française, à plus forte raison quand celle-ci débouche sur des séquences étrangement touchantes, même si elles sont généralement incompréhensibles en termes de cohérence narrative ou de simple logique cinématographique. Car pour compenser une première partie didactique à souhait, LIVIDE s’engage par la suite dans des détours sinueux, qui s’avèrent payants par petites touches, tout simplement parce que les deux réalisateurs semblent y croire dur comme fer.

C’est tout le paradoxe de LIVIDE : ce second film n’a peut-être pas l’immédiateté trash d’un À L’INTÉRIEUR, mais il propose de toute évidence une tenue cinématographique autrement plus intéressante, et surtout plus incarnée. Étrangement, le plébiscite n’aura pas été le même, ce qui peut s’expliquer par l’aspect chaotique évoqué plus haut, ou tout simplement parce que le film ne cherche pas la transgression à tout prix. Mais aussi perfectible soit-il (et sur ce point, les réalisateurs sont les premiers à reconnaître que leur travail est perfectible), LIVIDE possède un charme étrange, qui nous pousse à vouloir le défendre, ou du moins à le faire découvrir à ceux qui n’ont plus vraiment confiance dans le cinéma de genre français. Soyons clairs, le film n’a rien d’une petite perle qui n’a pas encore trouvé son public. Mais pour qui s’intéresse au cinéma fantastique sous toutes ses formes, il y a là un véritable amour du genre qui transpire au delà des nombreux défauts, et qui pourrait déboucher sur quelque chose de pertinent, à condition que le duo de réalisateurs apprenne à canaliser ses envies pour les resservir aux spectateurs dans une forme cohérente. Ceux qui nous suivent depuis nos débuts connaissent notre lien avec les copains Bustillo et Maury, que nous connaissons bien depuis des années maintenant. Pour autant, nous n’avons jamais été particulièrement tendres avec leurs films, et en particulier À L’INTÉRIEUR, et c’est tout à leur honneur d’avoir accepté notre opinion sans jamais remettre en cause la nature de notre relation amicale. Dans le cas de LIVIDE, il nous semblait judicieux de revenir sur le film, pour évoquer l’incompréhension qu’il a suscitée, et ce sans détourner le regard sur les nombreux problèmes liés au projet. Et là encore, le duo a accepté de se prêter au jeu sans sourciller. Soyez prévenus, si vous n’avez pas encore vu LIVIDE, l’interview qui suit est truffée de spoilers. Mais c’est le prix à payer pour se pencher sur le sujet, et c’est d’ailleurs pour cela qu’on commence directement par l’un de ses aspects les plus décriés, à savoir la fin…

Parlons de la fin de LIVIDE. Pour certains, dont je fais partie, elle est plutôt elliptique…

Alexandre Bustillo Pour nous elle est très claire, mais il faut savoir que dans le premier cut, elle était deux fois plus longue. Elle était certainement plus compréhensible, mais trop longue et trop contemplative, parce qu’elle était entièrement muette. Elle durait bien six ou sept minutes de plus. De plus, Baxter, notre monteur, était farouchement opposé à cette fin, parce qu’il avait déjà du mal à la comprendre sur le papier. Sur le banc de montage, c’était encore pire, il la trouvait trop bizarre et elliptique justement. Du coup, il nous a montré un montage alternatif raboté de la moitié du temps. Bon, il y a toujours des compromis sur un film, c’est vrai que la production était plus à l’aise avec ce montage-là, mais ça nous allait parce qu’on on était d’accord pour dire que la première fin était trop longue. De fait, elle se déroulait en deux temps : d’abord Lucie, le personnage de Chloé Coulloud s’en allait et laissait la petite vampire toute seule dans la maison… Juste avant, il y avait eu le transfert d’âme, c’était clair ça ?

Julien Maury Oui, parce que certaines personnes ne repèrent pas ce moment et ne comprennent pas ce qui suit du coup…

Oui, le transfert d’âme est clair, mais sa finalité, ou sa raison d’être l’est moins…

AB Bon, alors peut-être qu’il faut revenir sur l’histoire elle-même, qui est assez simple : Une mère et sa fille vampire. La première casse la colonne vertébrale de la seconde pendant un cours de danse, et cherche à réparer son corps depuis, comme on peut le voir dans un flashback. Mais comme ses tentatives échouent, la mère décide de trouver un nouveau corps, en transférant, au cours d’une cérémonie, l’âme de sa fille dans un corps sain. C’est ce qu’elle fait avec les papillons…

Oui, et pourquoi des papillons ?

AB Parce que c’est un élément présent dans plein de mythologies : les papillons sont des porteurs d’âmes. On a rien inventé, c’est un symbole que l’on trouve dans bon nombre de contes fantastiques.

JM Oui, en fait, dans le folklore de certaines régions, on identifie le papillon de nuit comme vecteur de l’âme, alors le fait d’en voir un la nuit est signe que quelqu’un vient de mourir. C’est le symbole du défunt, et il est chargé de conduire son âme au paradis. On s’est approprié cette légende et on l’a adapté aux besoins de notre histoire. Comme nous avons voulu en faire un symbole très fort de l’âme, on a particulièrement soigné les détails de l’apparence des papillons pour renforcer l’opposition entre les deux âmes : un papillon très beau, très vigoureux, alors que l’autre est noir, qui vole mal parce que ses ailes sont rongées…

AB Donc, au moment des flashbacks, on comprend que cette môme n’en peut plus de cette vie, parce qu’elle est cloisonnée dans cette maison, et sous l’emprise de sa mère. Elle outrepasse l’autorité de celle-ci quand elle attaque la petite fille, et quand elle sort en plein jour dans le jardin. Pour nous, le vampirisme devait être perçu comme une maladie, assez proche de celle dont souffrent « les enfants de la lune », ces gosses qui ne peuvent sortir que la nuit car le soleil attaque leur peau. Mais  bien sûr ce processus prend plusieurs heures, il ne s’agit pas de combustion instantanée comme dans BLADE 2. Même si on adore le film, on voulait vraiment se démarquer de cela, créer un cycle de destruction lente. Donc la gamine ne peut pas sortir de jour parce que son corps se désagrège doucement mais sûrement, et elle comprend qu’il lui faut un nouveau corps pour s’enfuir. Elle profite donc du transfert d’âme pour le faire puisqu’elle possède désormais un corps d’humaine. C’est ce qu’elle dit dans le miroir, le seul mot qu’elle prononce : « humaine ».

Qu’est-ce qui a été coupé dans la fin initiale ?

AB Dans la fin initiale, on voyait Lucie partir, laissant la petite vampire dans la maison. Cette dernière est toujours hantée par le fantôme de sa mère, et il y avait donc plusieurs scènes avec Béatrice Dalle, qui ont toutes été coupées du montage final. Dans un sursaut de désir de liberté, la vampire décide de partir elle aussi, et s’enveloppe du mieux qu’elle peut pour se protéger du soleil. Elle traverse le jardin, y revoit le fantôme de sa mère près du lac, et se met à errer dans la lande. Et elle retombe sur Lucie, qui revient la chercher. Elles se réunissent à ce moment-là… et on enchainait ensuite avec la fin qui est celle du film. Ce qu’on voulait montrer avec cette fin, c’était un traitement différent du mythe du vampire : au soleil, ils meurent très lentement et finissent par devenir aussi légers qu’une feuille morte. Ici, la vampire se désagrège tout en tourbillonnant, et l’idée c’est de faire comprendre qu’elle va finir en poussière. Le cadavre que l’on voit au début, c’est donc son corps mité, charrié par la marée, dévorée en partie par les crabes. Et on voit d’ailleurs sortir de sa joue trouée un papillon de nuit…

JM Notre idée c’était de montrer qu’elle avait rejoint sa mère de manière symbolique. Celle-ci s’est suicidée, et elle ne l’a jamais accepté. Et en parallèle de cette réunion de la fille et la mère dans la mort, il y a la petite vampire qui a outrepassé sa condition, réincarnée dans un corps humain qui lui permet d’aller librement à la découverte du monde. C’est la raison pour laquelle on termine sur son regard, qui la montre enfin heureuse.

Ce qui est intéressant, c’est que c’est très clair pour vous, alors que ça ne l’est pas forcément pour les spectateurs. Certaines personnes sont venues vous voir pour vous dire qu’elles avaient compris cette fin ?

JM C’est clair que la première projection du film à Strasbourg nous a fait mal : tous ces gens qui sortaient en se demandant pourquoi, et comment, et qui disaient n’avoir rien compris, c’était dur. On est remontés dans notre chambre d’hôtel et on a vraiment eu une grosse remise en question.

AB Par la suite, il y a eu plein de spectateurs qui ne nous ont jamais fait la remarque et qui ont vraiment compris… Je me souviens notamment d’une rencontre au festival de Sitges. Certaines spectatrices d’une cinquantaine d’années sont venues nous dire qu’elles trouvaient la fin superbe, et elles l’avaient bien comprise. En gros, il y a aussi des gens qui ne captent rien, d’autres qui ne comprennent pas forcément mais qui aiment bien le côté poétique alors ils se laissent porter.

JM Certains l’ont pris tel quel, même s’ils ne comprenaient pas tout. À Toronto par exemple, un type disait avoir eu l’impression de vivre un rêve éveillé : il ne comprenait pas tout mais il se laissait porter, comme quand on ouvre des portes dans un rêve et qu’on ne sait pas ce qu’on va trouver derrière.

Oui, c’est une conséquence intéressante, mais subsiste le problème de ce que vous vouliez raconter et de ce qui a été compris au final. Même si vous aviez sans doute envie de cet aspect poétique, surtout à la fin, il n’empêche que vous souhaitiez sans doute être compris, et donc plus clairs dans votre propos…

AB Oui, mais là où on pèche, c’est que pour nous c’était clair d’entrée de jeu. Par exemple la maison qui vole, on ne l’a pas inventé, cela fait vraiment partie de la mythologie des vampires, mais c’est un aspect qui est rarement exploité : il est effleuré dans le NOSFERATU avec Klaus Kinski, mais rien de plus. Le fait est que, de jour, la maison du vampire n’est pas visible aux yeux des humains. On adorait cette idée, mais on avait un problème car la majeure partie de l’histoire se déroule de jour, donc on a décidé de transformer cette idée et de la transposer de nuit. C’est ce que disait Julien tout à l’heure, on prend des éléments de la mythologie classique et on les adapte à notre sauce. Donc, dans le film, c’est de nuit que la maison n’est pas visible aux yeux des humains, car une fois les vampires réveillés, la maison ne fait plus partie de notre monde, elle est plongée dans les limbes. C’est la présence du vampire qui conditionne la maison. C’est un gimmick qu’on connaissait et qu’on a juste retourné, en pensant que les gens arriveraient à suivre. Mais on a compris pendant la fabrication du film que c’était un problème, que Baxter nous a pointé du doigt. C’est quelqu’un de cash, qui n’est pas là pour nous cirer les pompes. Mais bon, ça ne lui posait pas plus de problèmes que ça, à cause de l’aspect poétique de l’image, qui invite les spectateurs à s’abandonner. Mais il n’y a pas d’image gratuite dans LIVIDE. Chaque chose est significative et s’intègre dans une vraie logique. On a juste réinterprété des éléments connus à notre sauce. Et comme c’était clair pour nous et qu’on connaissait ces éléments, on s’est dit que tout le monde devait le savoir. Mais que cela nous serve de leçon, d’autant qu’on s’en est rendu compte assez rapidement, quand on montrait le film et que les gens nous disaient que la fin n’était pas très claire…

JM Oui, c’est à ce moment-là qu’on a commencé à flipper, quand les gens disaient ne pas bien comprendre…

AB Alors que nous, on était tellement persuadés de raconter un truc super simple…

Ce qui est étonnant avec LIVIDE, c’est que d’un point de vue émotionnel, ces images fonctionnent. Mais le spectateur ne comprend pas vraiment pourquoi il ressent ces émotions…

JM C’est difficile d’utiliser cette thématique d’échange des âmes, surtout au cinéma parce qu’on a tendance à s’attacher à un personnage… Du coup, même si on t’explique que ce personnage n’est plus le même, même s’il a toujours la même enveloppe charnelle, tu auras toujours du mal à le voir différemment. C’est Baxter qui nous avait dit cela sur le film : pendant plus d’une heure les gens se sont familiarisés avec Lucie et donc pour eux, c’est ce même personnage qui tue la vieille, et ils auront beaucoup de mal à le voir autrement. Il n’avait pas tort, c’est vrai que c’est compliqué.

Mais est-ce que cette volonté de ne pas vouloir faire un film de vampires comme les autres, tout en y incorporant  tout ce que vous vouliez, n’a pas eu raison de la structure même du récit qui a fini par en pâtir ?

AB Si, certainement. À la base, c’était un film budgété à 8 millions de dollars, à l’époque où on devait le faire en anglais, avec Robert Rodriguez et sa boite de production. On avait travaillé sur une version du scénario avec 40 pages en plus, et on prenait plus notre temps. Tout ça pour dire que le script qu’on a écrit avec Julien était, si ce n’est plus explicatif, au moins mieux structuré, parce qu’on prenait plus de temps dans la maison. Il y avait plus de sous-intrigues, plus de décors, et évidemment, quand on est revenus en France, on a dû revoir notre budget, qui a été divisé par quatre. Et le script en a forcément souffert. Nous, on voulait vraiment conserver la structure mise en place, et on a gardé l’essentiel, mais plein de scènes ont sauté un peu partout… Donc c’est vrai que cela perturbe la structure même du récit. Pour être tout à fait honnête avec toi, la fin – je dirais les 20 dernières minutes – est ce qu’on aime le moins dans notre film. On trouve qu’il y a une vraie cassure dans le rythme, et c’est moins bon que le reste, même en termes de réalisation et d’effets spéciaux… Comme s’il y avait une petite malédiction sur la dernière bobine, ce qui est dommage parce que c’est la fin du film. Mais je pense que le fait de devoir couper nous a vraiment porté préjudice, ce n’était pas une histoire à raconter avec deux millions d’euros en poche…

Quand vous avez coupé, est-ce que certaines thématiques ont disparu avec des personnages ?

AB Oui, complètement. On avait un personnage qu’on aimait beaucoup avec Julien et qui faisait bien le lien en éclairant l’intrigue : il s’agissait d’une motarde et comme Lucie, c’est une ancienne élève de Wilson, le personnage interprété par Catherine Jacob. Au moment de l’histoire, on la découvre paraplégique. C’est un légume qui a conservé toutes ses capacités intellectuelles. Elle ne peut que respirer, et elle est devenue la patiente de Wilson. Celle-ci lui rend visite, accompagnée de Lucie, et explique qu’elle a eu un grave accident de moto. Lors d’un flash-back, on montrait les conditions de cet accident, et on comprend que cette fille avait eu elle aussi l’idée de cambrioler la maison avec deux copains. Si ses copains n’ont jamais quitté la maison, elle y parvient et on la voit s’enfuir en courant et sauter sur sa moto. Bien sûr ça n’existe que sur le papier, ça n’a jamais été tourné. Mais cela rendait l’intrigue beaucoup plus dense.

Mais les problèmes du film ne sont pas forcément dans les manques, mais peut-être plus dans la manière dont les événements sont présentés aux spectateurs non ? Je pense notamment au basculement dans le fantastique, qui n’est clairement établi qu’à la moitié du film, au moment où le personnage passe de l’autre côté du miroir, au sens littéral du terme.

JM Oui, mais c’est là ou les choses sont compliquées. On essaie de créer modestement notre propre mythologie, et en même temps, on ne veut pas être trop explicatifs. En tant que jeunes cinéastes, on craint toujours les grands tunnels d’explications, ce qui souvent un reflexe au moment de l’écriture des dialogues parce qu’on a toujours peur que les spectateurs ne comprennent pas. On a donc souvent tendance à surligner et sur-expliquer ce qui passe très bien juste par l’image, et c’est le piège que nous voulions éviter. Mais le reproche qu’on nous fait souvent, et notamment les fantasticophiles, c’est d’avoir voulu mêler trop de choses différentes pour créer notre propre mythologie : le vampirisme, la sorcellerie, les animaux mécaniques, la danse… C’est vrai que ça fait beaucoup, mais alors que pour nous cela constituait un véritable enrichissement de l’intrigue et des personnages, pour d’autres cela constituait un frein à l’implication émotionnelle.

À l’époque de la sortie du film, je me souviens que tu m’avais dit Alexandre, que tu adorais les « films d’exploration » pour reprendre ton terme, dans lesquels les personnages visitent des lieux étranges. C’était pour expliquer pourquoi la première partie du film me semblait aussi longue. Mais justement, même s’il était intéressant de mêler toutes ces choses que vous aimez, LIVIDE semble un peu déséquilibré à cause de ça. D’un côté, la première partie du film semble balisée, alors que la seconde partie est difficile à comprendre. Le contraste est peut-être trop fort. On a du coup un peu l’impression que vous faites ce que vous voulez, de manière assez radicale, et sans trop vous soucier de savoir si le public suit… En tant qu’artisans du film fantastique en France, où tout est encore à faire, est-ce qu’il ne faudrait pas au contraire faire un « film étalon », une sorte de modèle à suivre ?

AB On n’a franchement jamais eu cette prétention. À l’époque d’À L’INTÉRIEUR, on était tellement abasourdis de pouvoir faire un long-métrage, avec un budget pro, qu’on n’avait vraiment rien à revendiquer. En tout cas, on n’était vraiment pas dans l’idée de faire un film pour entrer dans l’histoire, une sorte de film référent. Ce n’était pas le cas à l’époque, et c’est encore moins le cas avec LIVIDE. Nous, avec Julien, on veut juste écrire pour se faire plaisir, en espérant que ça plaira à un maximum de personnes bien sûr, mais on se rend compte qu’il y a un public pour ça, surtout au niveau mondial. Mais on sait ce qu’on vaut, on n’est pas des génies et on a beaucoup à apprendre. On ne se considère absolument pas comme des mecs doués, ou de grands réalisateurs. On sait bien qu’on doit faire nos armes, et on l’a bien senti sur À L’INTÉRIEUR. On a appris ce métier à ce moment-là. On est loin des réalisateurs comme Florent-Emilio Siri, qui sont nés pour ça et sont capables de faire UNE MINUTE DE SILENCE en guise de premier film. En clair, il y a l’inné et l’acquis. Et pour nous, l’inné n’a jamais été là, donc on ne peut compter que sur le fait de travailler pour obtenir l’acquis.

LIVIDE représente clairement un pas en avant par rapport à À L’INTÉRIEUR, c’est certain…

AB En tout cas, je pense qu’on fait des progrès sur plein de trucs, mais c’est vrai qu’on pèche encore sur l’écriture. On en a bien conscience et on travaille vraiment là-dessus. Donc je ne sais pas, peut-être qu’un jour on fera un grand film, mais petit ou grand, on voudra toujours faire quelque chose qui nous plait, et qu’on revendique pleinement. C’est pour ça qu’on n’a pas fait LIVIDE avec Rodriguez, qui nous avait dit « No way ! » pour la fin. En gros, il proposait qu’on fasse une sorte de happy end, tout ce qu’on ne voulait pas faire. On ne voulait surtout pas d’une fin à l’américaine, genre elle sort de la maison, le jour se lève et ouf, elle s’en est sortie ! Voilà, donc même si ça ne plait pas, même si les gens pensent que c’est nul, on veut pouvoir revendiquer notre merde, l’assumer et en être fiers.

J’imagine que cela a du être difficile de dire non à une production internationale…

AB Bien sûr, quand Rodriguez nous a proposé 8 millions de dollars pour faire LIVIDE, c’était royal ! On est allés faire des repérages dans le Connemara pendant trois jours, et c’est autre chose que la Bretagne qui sert finalement de décor au film. On aurait pu faire des plans de malade ! Mais en échange de tout ça, il fallait que tout le monde comprenne la fin. Fini les envolées lyriques, alors que nous, on rêvait de voir cette môme s’envoler du haut de la falaise à la fin… au risque de ne pas être compris justement. Donc on s’est cassés, alors que Rodriguez nous attendait au Texas. Tant qu’il refusait de bosser sur notre version du scénario, on ne revenait pas ! Le producteur Franck Ribière nous appelait en essayant de nous faire fléchir, mais c’était niet ! Parce que ce n’est pas ce qu’on voulait faire. Il faut savoir que l’implication dans un film est de chaque instant. C’est fatiguant psychologiquement, et physiquement même, surtout maintenant qu’on a des enfants. Ce n’est pas facile de se prendre des murs, et avant LIVIDE, on s’en est pris un paquet ! Cinq projets ne se sont pas faits, et certains d’entre eux comme HALLOWEEN II, sur lesquels on a été giclés au dernier moment. C’est vraiment un monde sans pitié, qui prend autant qu’il donne, et c’est pour ça qu’on se bat pour pouvoir raconter nos propres histoires, et pour les raconter comme on l’entend !

Mais en agissant comme ça, vous n’êtes pas en train de vous faire griller par tout le monde ?

AB Non, on reçoit autant de propositions de films. On a des bons contacts avec tout le monde, mais on est clairs et francs sur ce qu’on veut faire et sur ce qu’on se sent capables de faire. Par exemple, on a refusé de faire ESTHER. On adorait le scénario, mais on avait encore beaucoup à apprendre sur le métier pour ne pas le foutre en l’air.

JM Pour revenir sur cette notion de film référence, je comprends ce que tu veux dire. C’est vrai qu’en France, il existe encore un vrai fantasme sur les États-Unis. Les gens qui arrivent à monter un projet là-bas, même si c’est un Z, on leur fait des ponts d’or quand ils reviennent tourner en France. Et bizarrement, ils continuent rarement à faire de l’horreur ou du fantastique quand ils reviennent. Ils se dirigent vers le polar, mais s’ils veulent faire de l’horreur, ils restent là-bas, comme Alexandre Aja. Pour ça oui, on aurait pu prendre notre parti de faire un truc là-bas, même si c’était une merde, pour avoir plus de possibilités ici par la suite. Mais cette notion de mètre étalon, c’est un truc de producteur, on l’entend à longueur d’entretien : il faut faire un film grand public et commercial, pour donner confiance à d’autres producteurs, et faire une sorte d’appel d’air en générant l’idée qu’on peut faire du cinéma fantastique grand public, et en même temps plaire aux aficionados. Mais ce genre de choses, ça se pense, et c’est lié à une certaine logique qui n’est pas la nôtre. Nous on fonctionne aux tripes, et dans le cas de LIVIDE, c’était clairement de faire un pur film fantastique, un film de vampires qui n’existait pas en France. Mais sans penser en termes de potentiel commercial, ou sur l’aspect fédérateur du film.

En fait, la notion de film-étalon, c’est de produire un film qui délivre des clés, des portes d’entrées pour les spectateurs. L’idée est de les accompagner dans ce genre de film pour leur donner envie d’y revenir, leur prouver que nous aussi, on sait faire ça en France…

JM Oui, c’est sûr qu’on devrait partir davantage du principe que les gens ne connaissent pas forcément les éléments qui nous semblent évidents. Mais parfois, c’est aussi une histoire de découpage et de pognon. Par exemple, le papillon au début du film, cette séquence à elle seule coûtait initialement 17 000€… C’est trop cher évidemment, et bien que les plans soient tournés, on n’a pas pu les monter parce qu’il fallait rajouter des effets spéciaux. Mais c’est sûr qu’à force de ne pas vouloir être trop explicatifs, on finit par ne pas être compris.

AB En tout cas, c’est quelque chose dont on a vraiment pris conscience avec LIVIDE. Il est clair que ça va nous servir de leçon pour le film suivant, car on a clairement eu ce manque de recul par rapport à la manière dont on délivrait les informations dans le récit. Pour nous c’est vraiment là que le film pèche le plus, parce que formellement, on est plutôt contents du résultat.

JM Bien sûr on a toujours l’ambition de contrôler notre travail jusqu’au bout, même si on sait qu’avec un deuxième film, c’est impossible. Mais je pense qu’on a beaucoup appris de nos erreurs commises sur À L’INTÉRIEUR. On en a fait de nouvelles, pleins même, mais j’ose espérer que ce ne sont pas les mêmes. Moi aussi, je trouve que LIVIDE propose une meilleure tenue, tant visuellement que du point de vue de la mise en scène. Je pense qu’on a mis l’accent sur des choses qu’on avait complètement sous-estimées auparavant, en production design notamment. On a davantage pris conscience de notre rôle de metteur en scène qui a vraiment tout pouvoir, surtout en France, et on a évité de se focaliser uniquement sur ce qui nous faisait triper. Donc, on fait nos gammes, et on avance pas à pas.

AB En termes de méthodologie, je pense que notre duo est notre force, mais qu’il nous incite à fonctionner plus ou moins en autarcie, ce qui est une limite. En clair, il y a très peu de points de contradiction entre nous, et comme nous partageons la même vision, cela nous incite parfois à ne pas remettre en perspective certaines choses, comme la fin dans LIVIDE : on se comprenait, donc pour nous, il était évident que tout le monde comprendrait.

Mais ce mode de fonctionnement, c’est aussi un moyen de se protéger, non?

AB Plus maintenant. Sur nos premiers scénarios, oui, à la rigueur c’est possible. Celui d’À L’INTÉRIEUR, on ne l’aurait peut-être pas fait lire. Mais maintenant, on a deux films à montrer, et pour nous, c’est comme si on montrait notre âme. Et sur le net, il y a des pages et des pages d’insultes de mecs qui veulent venir nous défoncer, donc c’est bon, on est un peu blindés. On peut faire lire un scénario à un mec qui jugera que c’est de la merde, ce n’est plus un problème. Non, le problème est plus lié au fait qu’on se suffit à nous-mêmes, parce qu’on est vraiment en osmose à tout point de vue. Si j’ai une idée, je ne souhaite qu’une chose et c’est qu’elle plaise à Julien. Si c’est le cas, je le prends pour acquis.

Malgré les projets abandonnés, est-ce que vous avez envie d’écrire pour les Etats-Unis spécifiquement, un film qui se déroulerait là-bas ?

JM Pour l’instant on ne l’a pas fait parce qu’on a toujours eu l’ambition de faire des films ici. Pour nous la guerre est en France. On est beaucoup plus fiers de faire un film de genre en France que là-bas.

(Retranscription : Stéphanie Personne)

LIVIDE est toujours disponible en DVD et Blu-ray chez M6 Vidéo, et sur Canal + à la demande jusqu’à la fin du mois de janvier.

3 Commentaires

  1. Fest

    Pas vu le film mais une fois encore l’humilité des réalisateurs les honore (et ça donne une interview vraiment intéressante pour le coup).

  2. L’interview est vraiment super intéressante pour le coup, effectivement.
    Et Bustillo et Maury, si vous lisez les commentaires, sachez que je fais partie des gros fans d’A L’Intérieur. Le film a ses défauts, mais il a pour moi une qualité essentielle à savoir qu’il est le seul film que je connaisse à avoir su retrouver le caractère poétique et macabre du cinéma de Fulci au détour d’une séquence (le final) et rien que pour ça : Merci.

  3. koff le sage

    Article et ITV d’une grande honnêteté artistique et journalistique ! A l’heure où tout le monde se suce la bite pour éviter de dire du mal d’affreux petits films d’auteurs qui ressemblent à du vieux fromage, ça fait du bien !!!

    BRAVO !!!
    et vivement AUX YEUX DES VIVANTS, leur prochain film.

    PS : perso je suis pas un gros fan des deux films, mais à chaque séance je me suis dit, au moins, ils ont des corones, et une putain d’envie de faire des FILMS, pas des crêpes. Donc je vote pour eux.

    sinon désolé pour ma vulgarité.

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