LA MAGIE DU CINÉMA

À l’occasion de la sortie de son merveilleux dernier opus, LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ, nous avons récemment rencontré l’un de nos réalisateurs de prédilection, le grand Sam Raimi. Pour une interview passionnante dans laquelle, vous allez le voir, le cinéaste se livre comme jamais et nous donne même une petite piste sur le quatrième épisode à venir de la saga EVIL DEAD.

Depuis le triomphe du ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton, il y a un véritable revival des contes de fées à Hollywood, souvent revisités de manière plus sombre et plus adulte. Pensez-vous qu’il s’agisse juste d’une mode ou que le public se reconnaît toujours dans ces histoires immortelles qui transcendent les générations ?

Je crois qu’en effet ce retour des contes de fée au cinéma n’est peut-être qu’une mode principalement due au succès des films récents de Tim Burton, comme ALICE. C’est la nouvelle tendance du moment. Mais il y a toujours eu une volonté de raconter des histoires universelles, que ce soit à travers les contes de fées, les mythes et même, ces dix dernières années, les films de super-héros. Ce sont des histoires qui disent à l’homme qui il est, ce qu’il aspire à devenir et ce qu’il doit faire pour être un meilleur être humain. Ce sont des histoires sur la transcendance et sur la capacité qu’a l’être humain à faire mûrir son cœur.

Finalement, avec leur cortège de sorcières, d’ogres et de créatures monstrueuses, les contes ont toujours véhiculé un fond horrifique. En tant que maître de l’horreur, était-ce une bonne porte d’entrée pour vous ?

Je ne me considère pas comme un maître de l’horreur, mais plus comme un apprenti du suspense. Sinon, je considère que les sorcières et tous les aspects les plus sombres des contes de fées sont très importants pour moi parce qu’ils me fournissent les bases de la dramaturgie. Il me faut un héros, qui a besoin du courage nécessaire pour devenir quelqu’un de plus grand qu’il n’était. Et pour contraster avec ça, j’ai besoin de quelque chose de plus sombre qui va s’opposer au héros. Pour que ça devienne dramatique, je dois confronter le héros au méchant. Et dans le genre du conte de fées, la sorcière est évidemment un méchant particulièrement délectable. Mais tout repose sur la notion de contraste. Dans LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ, pour que le public arrive à s’enthousiasmer pour la rédemption du magicien, j’ai besoin d’un élément plus sombre et plus effrayant au sein du film. C’est de cette matière que va s’extraire le triomphe du héros.

Lorsque nous nous étions rencontrés en 2009 pour JUSQU’EN ENFER, vous m’aviez dit que vous aviez des goûts trop marginaux pour faire de gros succès et que la trilogie SPIDER-MAN était un accident, une rencontre miraculeuse entre vous et un personnage ultra populaire. Or, entre JUSQU’EN ENFER et peut-être un quatrième EVIL DEAD, vous venez de tourner un blockbuster familial. Comment avez-vous réussi à vous autoriser à investir un genre aussi populaire pour la première fois ?

J’adore le film original de Victor Fleming, LE MAGICIEN D’OZ. C’est un des films les plus effrayants que j’ai pu voir, et aussi l’une des plus belles comédies musicales. C’est un film qui m’avait bien remué lorsque j’étais enfant, pour différentes raisons. Lorsque j’ai entendu dire que le scénario d’une préquelle au MAGICIEN D’OZ était en train de tourner à Hollywood, j’ai d’abord pensé que je n’étais pas la bonne personne pour diriger ce film. Tout simplement pour les raisons que je vous ai données en 2009. Je n’ai même pas essayé de lire le scénario car je pensais que c’était le boulot d’une autre personne, de réaliser ce gros film. Je ne pensais pas être fait pour ce genre de film. Mais, trois semaines plus tard, j’étais en train de lire différents scripts car j’étais à la recherche d’un bon scénariste pour un nouveau projet. Et c’est là que le script du MONDE FANTASTIQUE D’OZ est arrivé entre mes mains. J’ai décidé de le lire, non pas pour envisager de le réaliser mais pour cerner le talent de celui qui l’avait écrit. Je l’ai donc lu et j’en suis tombé amoureux. Je me suis dit que si j’arrivais à capturer l’esprit de cette histoire édifiante et à le retranscrire de manière émotionnelle dans un film que je réaliserais, cela pourrait être une expérience magnifique pour les spectateurs. Malgré ce que je vous avais dit, c’est vraiment comme ça que ça s’est passé et que j’ai su que j’allais pouvoir faire ce film. Mais ça m’apprendra à toujours émettre des avis sur le futur car j’ai toujours tort à l’arrivée ! (rires)

Comment avez-vous réussi à concilier ce genre du blockbuster familial avec le style visuellement très intense qui est le vôtre ?

Je n’ai pas eu vraiment à lutter contre quoi que ce soit. J’ai une tendance naturelle à faire le film de la manière dont il a été conçu au départ. Le script était déjà très orienté sur l’aspect familial du spectacle, avec des thèmes comme l’amour et la reconnaissance de l’autre. La force du scénario ne venait pas de l’intensité des scènes effrayantes ou de la violence qu’elles pouvaient contenir, mais plutôt de ses thématiques. En l’occurrence la capacité à reconnaître les qualités qui sont en chacun de nous et à en faire quelque chose de plus grand que nous. Et la morale de l’histoire me plaisait également beaucoup : parfois, il est plus important d’être quelqu’un de bon plutôt que quelqu’un de grand. Donc, cela ne nécessitait pas que je limite mon style ou que je mette la pédale douce sur ma tendance à l’intensification de la violence. Tout simplement parce qu’il ne s’agissait pas de l’aspect principal du scénario.

Mais cette intensité qui est propre à votre style ne s’applique pas forcément qu’aux aspects les plus violents de vos films. Ça fonctionne aussi dans des scènes d’amour par exemple…

Oui, je vois. En fait, j’ai essayé de mettre tout ce que je savais sur eux dans mes personnages et de faire en sorte que le spectateur en apprenne plus sur eux que ce qu’il devrait normalement savoir. Que ce soit les sentiments de la poupée de porcelaine à l’égard de Oz, l’amitié qu’a le petit singe pour le héros ou le cheminement d’Oz pour s’ouvrir à l’amour, j’essaie d’identifier ces sentiments dans le script et de les transporter sur l’écran, de les dramatiser du mieux que je peux sans me limiter au niveau du style. Je ne sais pas si j’ai bien répondu à votre question en fait…

Pas tout à fait mais c’était néanmoins intéressant. Pour rester sur le sujet de l’intensité, c’est la première fois que vous tournez en 3D et votre style expressionniste nous semblait particulièrement adapté à cette technologie. Pouvez-vous nous raconter comment vous l’avez abordée et qu’est-ce que cela a changé dans votre mise en scène ?

J’ai toujours été réceptif à la dimensionnalité au cinéma. Du coup, lorsque le temps est venu de réaliser ce film, aussi important que soit le traitement des personnages, j’ai réalisé combien la construction de cet univers merveilleux créé par Frank L. Baum était essentielle. Mon but était de faire vivre tout ça dans le cœur du spectateur, de lui faire éprouver des sensations qu’il n’avait jamais éprouvées. Je voulais faire prendre vie à toutes ces créatures, tous ces paysages fantasmagoriques de manière à ce qu’ils semble bien réels pour le spectateur. Je voulais rendre le monde de L. Frank Baum vraiment réel et la stéréoscopie m’a considérablement aidé à concrétiser cela, à inviter le spectateur à prendre place dans ce monde-là. À la base, je ne connaissais strictement rien à la 3D. Je savais simplement que certains films en 3D ne me plaisaient pas du tout car ils me filaient d’horribles maux de tête. J’ai donc dû retourner à l’école et apprendre comment il fallait procéder pour obtenir la meilleure 3D. J’ai fait en sorte de maîtriser à fond ce nouveau format et je me suis promis à moi-même d’apprendre à éviter les erreurs commises par le passé afin de ne pas livrer un travail gênant pour le spectateur. J’ai donc commencé à travailler : j’ai rencontré des chefs opérateurs qui avaient déjà utilisé la 3D, je suis allé dans des studios d’effets visuels comme ceux de Sony Pictures Imageworks où l’on m’a décortique la méthodologie, j’ai discuté avec des stéréographes qui m’ont expliqué comment les caméras 3D reproduisaient l’effet de convergence sur lequel est basé le relief, je me suis entraîné avec différentes caméras, différentes techniques d’éclairage, etc. Bref j’ai appris comment composer mes cadres en fonction de la 3D, j’ai appris par exemple comment varier les changements de convergence d’un plan à l’autre sans fatiguer l’œil du spectateur. J’ai donc commencé à envisager la convergence des plans un peu comme un musicien qui écrit de la musique et à concevoir une stéréographie ascendante ou descendante selon ce que je voulais montrer à l’écran, selon que je filmais une séquence émouvante ou effrayante par exemple. Il y a tout un vocabulaire et une grammaire de la dimensionnalité que j’ai appris et qui m’a aidé à prendre conscience du fait que la 3D était un véritable outil narratif. Un élément à part entière du storytelling. Et on commence à peine à le comprendre. Je me considérais comme un apprenti au début de la conception du film mais je me considère toujours comme tel. Je suis juste un peu moins ignorant qu’avant.

Un magicien qui a commencé avec de petites productions foraines, qui ne s’estime pas légitime dans son métier et qui finit pourtant par réaliser une superproduction qui enchante tout le monde : ça ne serait pas vous le magicien d’Oz en fait ?

Tout à fait. Je suis cet homme-là, je me sens comme lui. Comme lui, j’ai commencé dans les petits budgets en faisant des films qui relevaient du carnaval. Je me suis souvent senti comme une grenouille à cette époque-là. J’ai l’impression que l’homme que j’étais alors n’a pas su apprécier l’amitié de certains, n’a pas su voir que l’amour était à portée de sa main car il en ignorait la valeur. Cela aurait dû me combler, me rendre heureux, mais en fait j’étais à la recherche d’autre chose. Donc oui, je me sens proche du personnage dans le premier acte. Par contre, l’accomplissement final du troisième acte, désolé mais je ne considère pas avoir atteint ce stade. Même si je sais bien qu’on peut penser le contraire, vu les films que je fais. Après, oui, je me suis toujours considéré comme un magicien, je veux dire au sens premier du terme, à travers ce que je veux déclencher chez le spectateur. Je pense que le métier de magicien et celui de cinéaste sont très similaires en fait. Je crois que les meilleurs raconteurs d’histoire et les meilleurs magiciens sont ceux qui font contribuer le spectateur à ce qu’ils imaginent. Ils donnent une idée au spectateur et celui-ci s’en empare, remplit les blancs et en fait surgir d’autres idées, qui génèrent à leur tour d’autres idées et ainsi de suite. Et le magicien comme le cinéaste n’ont aucune idée finalement de l’endroit où tout ça va les mener, quand bien même ils ont défini à l’avance une trajectoire. C’est cela qui fait les plus grands réalisateurs et les plus grands magiciens : leur capacité à interagir avec le public.

Vous vous êtes montré intéressé pour réaliser LE HOBBIT à une époque et vous avez travaillé sur une adaptation de WORLD OF WARCRAFT. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la fantasy et, même si vous avez effleuré le genre avec L’ARMÉE DES TÉNÈBRES, pensez-vous arriver un jour à réaliser un vrai film de fantasy ?

J’espère. J’ai toujours été fasciné par ce genre. Depuis que j’ai découvert le cinéma de George Méliès à l’époque où j’étais étudiant, cette façon de créer des univers parallèles m’a toujours passionné. Il y a notamment un thème que j’aimerais beaucoup traiter, c’est celui de la machine à explorer le temps. Je n’ai pas encore d’histoire en tête mais c’est une idée qui ouvre pas mal de possibilités et sur laquelle j’aimerais bien travailler.

À propos du quatrième EVIL DEAD que vous avez récemment annoncé, comment allez-vous faire pour prendre en compte l’âge de Bruce Campbell, sachant le côté très physique du rôle d’Ash et le fait que le plaisir que l’on prend devant un EVIL DEAD provient surtout des souffrances du héros ?

(rires) Oui, je pense que son âge actuel devrait me rendre encore plus délectables les souffrances à lui infliger ! Non, mais honnêtement, c’est difficile de répondre à cette question car je n’ai pas encore commencé à rédiger le scénario. Je vais le faire cet été avec mon frère Ivan. Tout ce que je peux vous dire, c’est que plus le corps de Bruce devient vulnérable, notamment à cause de l’âge, et plus le spectateur devrait éprouver de plaisir à le voir souffrir.

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